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Full text of "Les systèmes socialistes d'échange"

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C+?i AlS^.OZJI 



*an>art> College Xibrarg 




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J. HUNTINGTON WOLCOTT 

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GIVEN BY ROGER WOLCOTT [CLASS 
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FOR THE « PURCHASE OF BOOKS OF 
PERMANENT VALUE, THE PREFERENCE 
TO BE GIVEN TO WORKS OF HISTORY, 
POLITICAL ECONOMY AND SOCIOLOGY" 



t 




LES SYSTfeMES SOCIALISTES 



D'ECHANGE 



FtfLIX ALCAN, tfDITEUR 



INDIVIDUALISME ET SOCIALISME 



Robert Owen (177 1- 1 858), par fidouard Doll^ans. Avant-propos de 
M. E. Faguet, de l'Academie Frangaise, et Catechisme da Nouveau 
monde moral, 1 vol. in- 16 avec 7 planches hors texte. . 3 fr. 5o 





INDIVIDUALISME ET SOCIALISME 



LES 



SYSTEMES SOCIALISTES 



D'ECHANGE 



PAR 



ARC AUCUY 



Avant-propos de M. A. Deschamps. 

Professeur a la Faculte de droit de Paris. 



PARIS 
FfiLIX ALCAN, fiDITEUR 

LIBRA1RIES FfeLIX ALCAN ET GUILLAUMLN RfeUNIES 

I08, BOULEVARD SAINT-GERMAIN ( vje ) 

I908 
Tons droits de traduction et de reproduction reserves. 



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A M. fiDOUARD DOLLEANS 



EN TEMOIGNAGE DE MON AFFECTION 



M. A. 



AVANT-PROPOS 



Ge livre, — le deuxifeme de la collection « Indi- 
vidualisme et Socialisme »/ si brillamment inau- 
gure§ par le Robert Owen de M. Edouard 
Dolleans, — je lui donnerais volontiers pour 
sous-titre : Les Socialistes malgri eux, ou encore 
Histoire et fin d'une Illusion. 

L'illusion, c'est celle de ces r^formateurs myopes 
ou inconsequents qui voudraient, comme les so- 
cialistes, supprimer les revenus sans travail ou, 
ce qui est m6me chose a leurs yeux, l'exploitation 
de rhpmme par Thomme, mais le voudraient faire 
sans le moyen proprement socialiste, c'est-a-dire 
sans abolir la propriete privee des capitaux et la 
forme actuelle de production,... et n'aboutissent a 
rien, si ce n'est, suivant les temperaments, au 
socialisme, dont ils ne voulaient pas, ou a de tres 
bourgeois projets de perfectionnement du credit. 

Pour eux, ce « mystere d'iniquite » dont Karl 
Marx decouvre le secret dans la disconvenance de 
la production, devenue collective, et de la pro- 



II AVANT-PROPOS 

priete, restie individuelle, il a sa source simplement 
dans notre regime d'6change. C'est la monnaie 
metallique, monnaie-marchandise, qui est la 
cause de l'injuste repartition. L'argent, cette clef 
desechanges, permet a ses detenteurs le ranconne 
mentde tous ceux qui enontbesoinpourproduire, 
pour acheter, et mime pour vendre (car, pour 
vendre, encore faut-il trouver des gens en mesure 
de payer, et l'escompte a pour origine le besoin 
de vendre a des acheteurs qui ne peuvent d&s a 
present financer). Pourquoi ne se point passer de 
ce tyrannique intermediate ? 

Et Robert Owen, d£ja nomm6, P. -J. Proudhon, 
Vidal, Haeck, r&vent, apres bien d'autres, mais avec 
plus de contention, de mener les funerailles de 
l'argent. 

Les Funiraillcs de I' Argent, il me souvient d'avoir 
lu, sous ce titre, un roman antisocialiste de 
M. Henri Pagat, qui, pour n'avoir pas fait le mime 
bruit, n'en vaut pas moins, amplement, celui d'Eu- 
gene Rlchter, et ou est mise. en un relief surpre- 
nant cette idee que l'argent, mime au regard de 
ceux qui n'en ont pas ou doivent peiner pour en 
avoir, est principe de liberte a un point dont nous 
ne pouvons nous faire idee qu'en nous represen- 
tant dans le detail et sous toutes ses formes, ce 
qui n'est pas si facile, la vie d'une soci£t£ d'oii 
l'argent serait banni. G'est de Theroisme, que de 
nous rappeler k la reconnaissance envers ce vieux 
serviteur, bouc emissaire des peches de la civili- 



AVANT-PR0P0S lit 

sation, que les hommes n'ont cess6 de denigrer 
depuis qu'ils ont trouv6 commode de s'en servir 
pour se faciliter l'existence. — II est vrai que dans 
ce roman, d'oii Targent est banni, la propriete 
privee des moyens de production Test aussi ; la 
societe qu'il nous d£crit est une societe collecti- 
viste ou, peut-Atre mieux, communiste. Et Ton 
pourrait objecter que la disparition de toute liberty 
vient de la, plus que des funGrailles de l'argent. 
Nos r6formateurs de l'echange, eux, soit par 
souci, justement, de la liberte individuelle, soit 
pour la sauvegarde de Tintensite et de la souplesse 
de la production, soit parce qu'ils croient vrai- 
ment que la seule cause des « vices » de la repar- 
tition est dans notre systeme d'echange, ne trans- 
forment que l'echange et entendent maintenir la 
propriete privee et la forme de production qui en 
decoule. 

Mais precisement M. Aucuy — et c'est la Tobjet 
essentiel de son livre — nous montre quelle est 
leur illusion, et qu'en supprimant la monnaie-mar- 
chandise ils sont contraints, tant elle fait corps 
avec toute notre dconomie, d'aller jusqu'au socia- 
lisme de production, c'est-a-dire jusqu'au socia- 
lisme proprement dit, celui qui seul et vraiment 
« socialise ». C'est d'ailleurs ce que Marx rep^tait 
sur tous les tons aux reformateurs de l'echange. 
« En general, leur disait-il, la forme de l'echange 
des produits correspond a la forme de la produc- 
tion... Le partage des moyens de consommation 



IV AVANT-PROPOS 

n'est qu'une consequence du depart des conditions 
de la production elle-m6me. » Marx, en ceci du 
moins, voyait profondement juste. M. Aucuy nous 
le fait comprendre mieux que n'a fait Marx lui- 
m6me ; l'assertion marxiste, revenant aux bons 
moments comme un leitmotiv, donne en quelque 
sorte a son livre Paspect d'un hommage au fonda- 
teur du socialisme scientifique. 

Mais l'hommage, parfaitement merits, ne va qu'a 
cette vue profonde de Marx. II ne va pas au collec- 
tivism^ qui en est derive. Et de ce que le socia- 
lisme d'echange est chimerique sans un socialisme 
de production, ne croyez pas que M. Aucuy juge 
qu'avec un socialisme de production toute diffi- 
culte s'6clipse. II a trfes justement pense qu'il de- 
vait examiner le systeme d'echange du collecti- 
visme lui-m6me, celui que proposent, sinon Marx, 
qui estimait scientifique de ne s'en point expli- 
quer, mais ceux des colleclivistes qui ne trouvent 
pas, comme leur maltre, saugrenu qu'on leur de- 
mande sur quelle base se feront les echanges en 
regime de production socialisee. 

Aussitot done que, par l'analyse du premier 
essai de socialisme d'echange qu'il a rencontr£, 
celui d'Owen, il nous a fait toucher du doigt la n6- 
cessite d'aller dans cette voie jusqu'au socialisme 
de production, M. Aucuy, supposant realises les 
conditions de ce dernier, prend son systeme d'e- 
change et nous le montre se heurtant, bien qu'ici le 
terrain ait et6 prealablement deblaye de tout ce qui 



AVANT-PROPOS V 

rendaitle pur socialisme d'echange impossible, a 
d'incroyables difficulty pratiques, et conduisant a 
des resultats d'autant moins acceptables qu'on est 
plus attache a Pideal collectiviste de la valeur-tra- 
vail. En sorte que, si le simple socialisme d'echange 
est peremptoirement d£montre irrealisable, le so- 
cialisme de production, auquelil est accul6, appa- 
ralt, lui, de par son systeme d'echange, parfaite- 
ment inadmissible et intolerable. Le socialisme 
d'echange ne setient pas, faute d'un socialisme de 
production. Le collectivisme, socialisme de produc- 
tion, est ruine par son systeme d'echange, pour peu 
qu'iltienne a paraitre ne pas ruiner toute liberte. 

C'est l'originalite de ce livre, d'avoir considere 
le socialisme par le cote de l'echange, alors qu'on 
a coutume de Taborder plutot par le cote de la pro- 
duction. C'est d'ailleurs ce qui a permis a son au- 
teurde grouper sous cetle expression inusitee, 
mais dont on voit maintenant le sens, de Systkmes 
socialistes d'fohange, et ces syst&mes qui en eux- 
m6mes ne seraient pas socialistes puisqu'ils vou- 
draient atteindre" le but en ne touchant qu'a 
Techange, et le systeme d'echange du collecti- 
visme. 

M. Aucuyleur annexe le Comptabilisme social de 
M. Solvay, parce qu'aprfes une analyse infiniment 
delicate et pen6trante, il croit pouvoir ramener a 
la conception proudhonnienne le « systeme de paie- 
ment » dont le grand industriel beige est l'inven- 
teur et l'ardent champion. On verra que, par une 



VI AVANT-PR0P09 

note substantielle et lumineuse adressee a Fau- 
teur, — qui l'avait entretenu de son travail, — et 
que ce dernier nous fait connaitre en toute loyaute, 
M.Solvay precise son but actuel de maniere, sem- 
ble-t-il, a se degager de la parente mutueliisle. 
Le lecteur, celui du moins qui sait que pour en- 
tendre vraiment ii faut peiner un peu, prendra, 
j'en suis persuade, le plus vif inter6t a ces pages 
sur le Comptabilisme social, tant celles oil est 
exposee, avec une clarte grandement meritoire en 
un sujet si difficile, la conception de M. Solvay, 
que celles oil cette conception est critiquee et 
« filiee » au proudhonnisme. 

Des travaux du genre de celui-ci sont des tra- 
vaux plutot s6v&res. 

lis sont hautement utiles dans ce moment oil, 
comme aux Annees Quarante, tant de gens veu- 
lent, chacun a leur mani&re, refaire la soci6te et 
puisque, quoi qu'il en puisse sembler, Ton n'est 
pas plus a l'abri de ces perilleuses reveries dans 
Patmosphere d'une maison de commerce (Prou- 
dhon) ou d'une grande fabrique (Owen, Haeck, 
M. Solvay), que dans a Fair m6phitique des.salles 
professorales et des s^minaires d'6tudiants » 4 . Une 
lecon, en effet, se degage avec force de tout cet 
ouvrage si consciencieux et,si solide, de ces ana- 
lyses sobres, methodiques et serrees, qui toutes 

i. V. Paul Leroy-Beaulieu, TraiU theor. et prat. d'Econ. polit., 
« Preface » de la i re Edition, 1896. 



AVANT-PROPOS VII 

nous ramenent a la constatation, dans le monde 
social, (Tune « nature des choses » contre laquelle 
on ne va pas a volonte, du moins impunement. 
Cette lecon, c'est celle dont M. Jaures se mon- 
trait sans joie pen6tre a la suite de ses propres 
etudes sur V Organisation socialiste, lorsqu'il 6cri- 
vait : « II est permis de sourire avec une certaine 
« m6lancolie quand on traite les collectivistes de 
« revolutionnaires : ils le sont si peu!... lis se 
« contenteront de modifier la surface sociale*des 
<( phenomenes ; ils n'en sauraient modifier les 

« LOIS INTERNES ET PROFONDES I N'EST PAS REVOLTJ- 
« TIONNAIRE QUI VEUT 1 . )) 

Et si, sans doute, sous la plume d'un leader du 
social isme, cela ne prouve gu&requ'il soit de con- 
sequence d'avoir eu l'intime et forte impression 
d'une « nature des choses » dans Feconomie des 
societes, du moins le livre de M. Aucuy est-il pour 
ne laisser place a aucune illusion involontaire. 

Aug. Deschamps. 

i. Revue socialiste, i8g5, t. 2 2, p. i55. 



LES SYSTfiMES SOCIALISTES 

D'fiCHANGE 



INTRODUCTION 



VUE SYNTHfiTIQUE ET CRITIQUE DU MfiCANISME 
DE L'fiCHANGE DANS LES SOGlfiTfiS CONTEMPORAINES 



Cette etude est consacree a l'analyse et a la 
critique des principaux systfemes soctalistes d'e- 
change 1 . 

Par son titre m6me, elle proc^de done d'une 
opposition que nous croyons legitime d'etablir 
surle terrain de l'echange, comme elle existe sur 
celui de la production, entre les systemes socia- 
listes et le regime individualists sous lequel nous 
vivons. 

Cette opposition se justifie par les deux raisons 
suivantes : 

i° En regime socialiste d'echange, la monnaie 
tire sa valeur uniquement de Tempreinte du pou- 

i. Nous prenonsle mot ^change dans un sens large (^change au 
comptant et ^change a credit). 

Aucuy. I 



2 LES SYSTfeMES S0CIAL1STES D'tiCHANGE 

voir social, consider^ comme pouvant cr6er de la 
valeur mon£taire a volonte, tandis qu'en regime 
individualiste, la monnaie emprunte sa valeur a sa 
realite de marchandise ; 

2° Les systfcmes d'echange que nous examine- 
rons ont, en outre, un caractere socialiste, soit 
parce qu'ils sont determines dans leur forme 
n^cessaire par une organisation socialiste de la pro- 
duction, soit parce qu'ils conduisent indvitable- 
ment a cette organisation socialiste de la produc- 
tion. L'objet m6me de cette etude est de le 
montrer. 

La naissance de ces systemes s'explique par 
l'existence des imperfections auxquelles ils pre- 
tendent remedier. 

Aussi pour 6tre en etat de comparer Forganisa- 
tion individualiste de la circulation et l'organisa- 
tion socialiste, faut-il connaitre les rouages essen- 
tiels du mecanisme de l'echange dans nos soci6t6s 
contemporaines. 

Ge sont les raisons qui, k nos yeux, rendent in- 
dispensable cette introduction et en determinent 
l'objet : elle est une vue synthetique et critique du 
regime actuel de l'echange. 

La monnaie est l'instrument essentiel de l'e- 
change dans la societe individualiste. Quelles 
fonctions remplit-elle ? Quelle est sa nature et son 



INTRODUCTION 3 

role ? Autant de questions auxquelles peut seule 
repondre Thistoire de l'apparition et de Involution 
de la monnaie. 

Nous vivons actuellement sous le regime de la 
division du travail et par suite de Techange. Cha- 
cun de nous ne produit qu'un objet d'un genre 
determine qui peut ne correspondre a aucun de 
ses besoins personnels. II compte done vivre de 
Techange de ses produits contre d'autres produits 
qui lui seront utiles. 

A l'origine des societes cette division du travail, 
et cette specialisation des fonctions, source d'une 
extreme productivity, etaient inconnues. L'econo- 
mie etait toute familiale. Chaque famille formait 
une unite economique suflisant elle-m6me a lous 
ses besoins : elle faisait son pain, elle tissait ses 
v£tements\ 

Lorsque par hasard l'6change intervenait entre 
deux families, il se faisait directement, de ce que 
Tune avait en trop contre ce qui lui manquait. 
C'etait le troc. 

Ce fut la premiere forme de T6change. Des son 
apparition, se fit sentir la n6cessit6 d'apprecier, 
d'estimer, de mesurer ce que Ton echangeait 2 . On 

1. V. Spencer, Principes de sociologie, trad. E. Gazelles et J. Ger- 
schel, F. Alcan, 1891, 4 e £d., t. JI, p. 58 a i3o. 

2. D'apres Babelon, Les Origines de la monnaie, 1897. C'est en effet 
par besoin d'e>aluer que Pon re c cm rut d'abord a une marchandise 
tierce. Mais cette marchandise ne devint monnaie qu'en servant en 
fait d'intermediaire pour l'e*change. Pour qu'une marchandise soit 
une monnaie, il faut qu'elle reunisse les deux fonctions, et nous au- 



4 LES SYSTfcMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

songea immGdiatement a evaluer les choses que 
l'on offrait a Fechange ou dont on voulait settle- 
ment connaltre la valeur evenluelle d'6change, 
par equivalence avec une marchandise qui fut 
partout celle dont la consommation etait la plus 
courante et l'usage le plus general. 

Cette marchandise « evaluatrice », si Ton peut 
dire, servait au besoin d'interm6diaire des 6chan- 
ges. II y avait en cffet bien des difficultes inhe- 
rentes au troc. L'echange direct suppose que Ton 
trouve sur le marche: i° le produit desire, 2 le 
produit desireux de s'echanger contre le produit 
offert — et dans la quantite voulue. L'accord dans 
ces conditions pouvait 6tre difficile. M. Maspero 
a pu reconstituer l'aspect d'un marche egyptien a 
l'epoque du troc : il a indique par la les difficultes 
auxquelles on se heurtait 1 : « Les acheteurs, 
ecrit-il, apportaient avec eux quelque produit de 
leur travail, unjoutil neuf, des souliers, une natte, 
des pots d'onguent 011 de liqueur, souvent aussi 
des rangs de cauries et une petite boite pleine 
d'anneaux en cuivre, en argent, m&me en or, du 
poids d'un tabnou qu'ils se proposaient de troquer 
contre ce dont ils avaient besoin. Quand il s'agis- 
sait d'un animal de forte taille ou d'objets d'une 



rons l'occasion de voir qu'en particulier I'or et 1 'argent ne doivent 
leur role d'eialon qu'a ce fait, qu'ils sont interm6diaires des ^chan- 
ges, puisque c'est ce role qui cootribue a assurer leur valeur. 

i. Maspero, Histoire ancienne des peuples de VOrient classique, 1895, 
t. I, p. 3a3-324. 



INTRODUCTION 5 

valeur considerable, les debats duraient &pres et 
tumultueux: il fallait tomber d'accord non settle- 
ment sur la quotit6, tnais sur la composition dtt 
prix, et dresser, en guise de facture, un veritable 
inventaire, oil des lits, des Cannes, du miel, de 
J'huile, des pioches, des pieces d'habillement, 
figurent comme equivalents d'un taureau ou d'une 
jknesse 1 . » — Mais Tentente ne se fera pas tou- 
jours : « Un client veut acquerir du parfum contre 
une paire de sandales et vante son bien en con- 
science : « Voici, dit-il, une paire de souliers so- 
« lides. » Mais le marchand ne songe pas a se 
chausser en ce moment, et reclame un rang de 
cauries. » 

On voit, par cette page d'une exactitude si ani- 
m6e, les imperfections du systeme. Voila pourquoi 

I. Le petit commerce de detail exigeait moins de calculs. Yoici la 

suite de la citation : « Deux bourgeois se sont arr£t£s en m£me temps 

devantun fellah qui expose des oignons ou du b\6 dans un panier. 

Le premier pa rait ne posse 1 der d'autre fbnds de roulement que deux 

colliers en perles de verre ou de terre £maill6e et multicolore ; le 

second brandit un 6ventail arrondi, a manche de bois, et un de ces 

ventilateurs triangulaires dont les cuisiniers se servent pour attiser le 

feu : « Voici un beau collier qui vous agr£era, s'^crie Pun j c'est 

« juste ce qu'il vous faut », et l'autre : « Voici un Iventail et un 

« ventilateur. » 

« Gependant le fellah ne se laissa nullement d£contenancer par ce 
double assaut, et, proc£dant avec m£thode, saisit un des colliers 
pour 1 'examiner a loisir : « Donne voir que je fasse le prix ». L'un 
demande trop, l'autre off re trop peu ; de concessions en concessions, 
ils finiront par s'accorder et par trouver le nombre d'oignons ou la 
mesure du grain qui rlpond exactement a la valeur du collier ou de 
l'^ventail. » 



1 



6 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

le troc ne tarda pas a se scinder en deux operations 
successives : avec ses sandales, le cordonnier 
cherchera a se procurer le rang de cauries, pour 
venir ensuite chercher son parfum. Un circuit de- 
vient n6cessaire pour atteindre le but. L'echange 
direct de A contre B se transforme en une double 
operation : vente de la marchandise A contre la 
marchandise intermediate C. Achat avec la mar- 
chandise C de la marchandise B. La marchandise 
intermediate C sera celle dont le placement est le 
plus sur et Tusage le plus r6pandu. Elle se confon- 
dra avec la marchandise evaluatrice. Elle sera la 
monnaie de Tepoque, dontles deux fonctions essen- 
tielles sont toujours d'etre : 

i° un etalon des valeurs; 

2° un intermediate des ^changes. 

La marchandise qui, a l'origine, remplissait ces 
deux fonctions fut essentiellement diverse, mul- 
tiple, locale. Chaque peuple, chaque tribu adoptait 
la marchandise la plus generalement recherch6e 
chez lui. Tout s'apprecia en boeufs chez les peuples 
pasteurs, en poissons chez les peuples pfccheurs, 
en cereales chez les agriculteurs 1 . 
' Bientot, et pour jouer le double role dont nous 
avons vu la monnaie historiquement investie, les 
metauxdevinrentla denr6e communement adoptee, 
lis le furent par choix — parce qu'ils furent recon- 
nus plus commodes, plus faciles a fragmenter ou a 

i. De Foville, La monnaie, 1907, p. i3. 



INTRODUCTION 7 

conserver ; — par necessite aussi*. parce que, les 
relations d'echange s'etant etendues dans Tespace, 
on devait choisir, comme intermediates, des pro- 
duits dotes d'une utility generale, egalement ap- 
precies en des lieux differents, au lieu de produits 
dont la consommation pouvait n'6tre que toute 
locale. Les metaux qui furent choisis pour remplir 
le role de monnaie — fer, cuivre, argent, or — le 
furent sous des formes extrAmement variees : ici, 
en pepites, en poudre ou en lingots; la, en usten- 
siles travailles, en bijoux. Puis, la forme la plus 
frequemment adoptee fut celle d'une tige recour- 
bee, qui pouvait etre rognee a chaque bout. Mais 
ce qu'il est essentiel de retenir, c'est que la deter- 
mination de valeur s'en faisait au poids. 

Plus tard, des particuliers mirent en circulation 
des poids fixes, gradues, portant leur marque et 
auxquelsonaccordait,relativementaleurintegrite, 
la confiance que Ton avait pour ceux qui les emet- 
taient. Ce sont ces particuliers qui ont cr6e le poin- 
connement ou le coin et qui ontintroduitla frappe. 

Puis l'Etat s'est empar6 de cette id6e de mar- 
que *. Ce ne fut pas toujours pour garantir la parfaite 

i. Karl Marx, Crit. de Vicon. polit., 1859, trad. Leon Remy, 1899, 
p. 1 36 : « L'or devient de la monnaie. Pour que sa circulation ne 
soit pas retarded par des difficultes techniques, il est monnaye en 
argent de compte. Les monnaies sont des pieces d'or dont la forme 
et l'empreinte montrent qu'elles contiennent les poids d'or represented 
dans les noms de compte. Simple monnaie ou monnaie de compte, 
1'argent recoit un caractere politique et local, parle des langues dif- 
ferentes et porte un costume national variable. » 



8 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

sinc^rite de la monnaie ; il crut parfois que son 
empreinte seule suffisait a conferer de la valeur. 
II n'entre pas dans le cadre de ce rapide expose 
d'examinerles entreprises de faux monnayage dont 
les rois du moyen ftge se rendirent fr6quemment 
coupables. Du moins leurs folles tentatives abou- 
tirent-elles a fournir des 6claircissements sur la 
nature de la monnaie : elles prouvferent qu'k reduire 
la quantite du m£tal pr^cieux d'une piece de mon- 
naie, on ne lui conservait qu'en apparence son pou- 
voir d'acquisition. Ce pouvoir d'acquisition derive 
en effet essentiellement de la valeur du metal, non 
de Fempreinte, qui n'est qu'un certificat officiel 
d'authenticit6. 

On eut pendant longtemps, dans le m&me pays T 
des metaux differents, de valeur inegale, pour ser- 
vir a la fois d'etalon et d'interm^diaire : Tor et 
Targent notamment. L'argent compensait sa moin- 
dre valeur par un poids plus eleve. Mais la fonc- 
tion d'etalon ne pouvait Gtre remplie par des 
metaux differents sans des remaniements succes- 
sifs qu'exigeaient les modifications de leur valeur 
respective. De nos jours, elle n'est remplie, en fait 
ou en droit, que par un seul metal: Tor, dans les 
pays occidentaux i . 

I. L'argent n'est plus qu'une monnaie secondaire, com me le cuivre 
et le bronze. Pour ces monnaies, qui concourent au service de la cir- 
culation, la valeur nominate ne concorde pas avec la valeur m£tal- 
lique : elle est une valeur partiellement representative, un reflet de 
la valeur des monnaies etalons. C'est une question de con fiance qui 
les fait accepter pour leur valeur conventionnelle (cP. Arnaune', De Id 



INTRODUCTION 9 

De ces breves indications, il ressort clairement 
que ce sont les necessity pratiques de l'6change 
qui ont amene les peuples a choisir un etalon des 
valeurs et un intermediate des ^changes. Le 
progr^s des generations les a ensuite amenes a 
substituer a leur monnaie primitive, locale et 
innombrable, la monnaie metallique, mais cette 
transformation dans les formes n'en a pas change 
le caractfcre <Je marchandise dotie d'une valeur 
propre. Sous sa forme moderne d'un disque d'or 
artistiquement grave, portant Testampille de PEtat, 
la monnaie ne differe nullement, par nature, des 
multiples denr^es qui ont servi successivement T 
ou qui servent encore a faciliter les ^changes et a 
evaluer les produits. Comme le b6tail, le ble, les 
pelleteries, les armes et les trepieds, qui furent la 
monnaie de Pantiquit6 ; comme le poisson seche r 
lethe, le sucre et le tabac ; comme les tissus, le 
cafe, la gomme, le coton et Tivoire, dont se servent 
encore les peuplades africaines ou asiatiques, la 
monnaie metallique est une marchandise qu'on 
achete pour sa valeur reelle. 

S'il y a lieu d'insister sur ce point, c'est que la 
nature particuliere de cette marchandise a donne 
lieu a une illusion qui, sans leur 6tre exclusive, 
est commune a tous les socialistes. Ghacune des 
marchandises qui viennent d'etre 6num6rees se 

monnaie du credit et du. change, 3 e 6dit. Chap. Des causes de la valeur 
de la monnaie : « L'argent et le bronze ne sont que des billets m6tal- 
Hques. ») 



40 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

consomme et peut 6tre utilisee directement. La 
monnaie metallique ne se consomme pas. Elle rCest 
qu'vn pouvoir d' acquisition*. II semfcle qu'elle pour- 
rait n'avoir que la valeur representative des cho- 
ses dont elle favorise la rencontre, qu'elle pourrait 
n'6tre qu'un signe. 

Cette conception d'une monnaie, pur signe 
des valeurs echang^es, est celle que le socialisme 
oppose a la r6alite d'une monnaie marchandise. 
L'opposition nous est des maintenant intelligible. 
Nous verrons s'il est possible que les echanges 
se constituent sur la base d'une monnaie d6nu6e 
par elle-m^me de toute valeur. Nous savons, dbs 
le debut de cet expos6, que la monnaie, telle 
qu'elle s'est spontaniment developp6e, n'a le carac- 
t6re d'etre un pouvoir general d'acquisition que 
parce qu'elle n'est pas, selon le mot de J.-B. Say, 
une valeur absente. 



* * 



Nous avonsdegage les caracteres historiques de 
la monnaie ; nous avons degage ses deux fonctions 
essentielles. Le choix spontane et universel qui a 
ete fait de Tor et de Targent pour remplir le role 
de monnaie prouve bien que les metaux precieux 



I. Gette idle fut formulae pour la i re fois par Boisguilbert, collect. 
Daire, vol. I, p. aio, p. 395. — Voir infra, historique abreg6 de la 
theorie de la monnaie signe en dehors du socialisme. 



INTRODUCTION ii 

se rapprochent, autant qu'il est possible, de l'6talon 
ideal et de I'intermediaire parfait des echanges. 

Quelles doivent 6tre les qualites d'un etalon par- 
fait des valeurs ? Essentiellement, la fixit6 et Tim- 
mutabilite de la valeur ; Thomogen^ite et Tunifor- 
mite qualitatives f . 

Celles d'un bon intermediate des echanges ? La 
density 6conomique, c'est-a-dire la capacite de 
renfermer une grande valeur sous un petit vo- 
lume, ce qui assure la facilite du transport et la 
mobilite. C'est ensuite la duree, la propriete chi- 
mique de ne pas s'oxyder a 1'air. Ge sont m^me 
certaines proprietes esthetiques : la couleur, 
1 eclat, la sonorite 2 . 

L'or et l'argent reunissent ces qualites, non pas 
absolument, mais a un plus haut degre que toute 
autre marc handise connue. La plupart des auteurs 
leur concedent cette superiority. Quelques-uns ce- 
pendant 1'ont contestee, en ce qui concerne la 
fixite de la valeur. 

« Le travail, a dit Adam Smith [nous verrons 
plus tard en quel sens tout id6aliste], est la seule 



i. Karl Marx, Critique de Veconomie politique, i85q, trad. L6on 
Remy, 1899, p. ai3 : « Si j'estime toutes les marcbandises en bosurs, 
peaux, ble, il me.faut les mesurer en bceuf moyen ideal, peau moyenne 
id6ale, puisque qualitativemenl le boeuf est different du bceuf, la* peau 
de la peau. L'or et l'argent au contraire sont, a titre de corps simples, 
toojours egaux a eux-m6mes, et des quantites 6gales de ces metaux 
representent des valeurs 6 gales. » 

3. Karl Marx, op. cit. t p. 316 : « L'or et l'argent sont de la lu- 
miere solidifiee que l'on a extraite du monde souterrain. » 



12 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

mesure universelle, la seule exacte, le seul 6talon 
par lequel nous puissions comparer les valeurs 
des differentes choses a toutes les epoques et dans 
tous les lieux. » Mais est-il vrai que le travail de 
l'homme, m&me du m&me homme, ait a des epo- 
ques differentes, pour la m&me duree, la m6me 
qualite, la m£me intensite, qu'il implique la m^me 
depense musculaire? Et pour des hommes diffe- 
rents, la depense musculaire, dans le m£me temps, 
ne varie-t-elle pas avec 1'age, le climat, la force ? 

En d'autres termes le travail a lui-m6me une va- 
leur. Aussi bien n'est-ce point comme un 6talon 
plus parfait de la valeur librement determinee que 
le presenteront certains socialistes. S'ils en font 
parfois le fondement et *la mesure de la valeur 
economique, c'est dans un regime de determina- 
tion arbitraire de la valeur, sous l'influence de pre- 
occupations morales et non techniques. 

Adam Smith proposait de substituer au travail 
comme etalon pratique des valeurs : le bl6. De 
m£me avant lui, Quesnay ; apres lui, J.-B. Say 
donnaient au ble ce role en quelque sorte symbo- 
lique *. Mais si le ble, que Ton peut ais^ment clas- 

i. Sous la Revolution, la proposition fut faite d'adopter le quintal 
de ble « comme unite de prix », le projet fut m6me vot£, parait-il. 
V. Limousin, Revue d'economie politique, 1902, p. 874 : « Ce qui fit 
renoncer a ce projet, ce fut l'extreme variability de cette marchan- 
diee. Un fonctionnaire de l'Etat qui aurait recu pour paiement d'un 
mois un bon de 1 5 quintaux de ble-type aurait et6 tantot riche, tantot 
pauvre. Tantot, il aurait pu, avec un quintal, acheter un chapeau ou 
une paire de bottines, tantot il aurait pu en acheter 2, tantot il n'aurait 
pu en acheter que la 1/2. » 



INTRODUCTION 13 

ser par types, a bien Tuniformite qualitative, est-il 
une marchandise dont la valeur, plus que celle 
du ble, oscille d'une annee a Tautre (suivant les 
difficultes de la production, les sinistres surve- 
nus) ou d'un lieu a un autre suivant la difference 
de productivity des terres 1 . 

L'or et Targent ont une valeur beaucoup moins 
aleatoire et beaucoup plus uniforme dansl'espace: 
le cout d'irnportation en est relativement faible, 
ce qui supprime en grande partie les differences 
de valeur tenant a Tinegal eloignement des cen- 
tres de production. D'autre part, les fluctuations 
de coursd'une annee a l'autre sont tres peu sensi- 
bles. Cette stabilite relative est due, comme Tex- 



i. Economiste frangais, i()o5, 2 e semestre, p. 4o4« 
M. de Foville a reproduit les calculs de Foldes qui, apres rectifica- 
tion approximative des variations de valeur propres a la monnaie, don- 
nent pour le bl6 les variations suivantes pour divers pays : 

Hongrie. . Hausse du prix du h\6 de 1 2 1 p. 100 en 90 ans. 

fiussie. . — 84 — — 

Prusse. . - — 53 — — 

Belgique. . Baisse du prix du ble : a a, 5 — pendant les memes 90 ans. 

France. . — a3 — — 

Angleterre. — 5 a, 5 — — 

La valeur de la monnaie est, a la me me epoque, la m£me par 
tout pays. 

On ne peut done dire de ces differences de prix du bl£ dans res- 
pace, qu'elles mesurent les differences de valeur de la monnaie, ainsi 
qu'on l'a pretendu pour les variations des prix constatees sur de longs 
intervalles de temps. [Qf. Releve des oscillations du prix du ble depuis 
pres de 600 ans par M . Levasseur, Memoires de la Societe nation ale 
d 'agriculture, 1893.] Plus lourd et plus couteux a transporter que l'or 
et l'argent, il est naturel que le bl£ ait des valeurs localenient mul- 
tiples et di verses. 



14 LES SYSTfeMES S0GIAL1STES D'feCHANGE 

prime M. Babelon, « au privilege qu'ont les me- 
taux precieux de ne pouvoir 6tre r6pandus a 
profusion, d'arriver sur le marche en quantite 
moderee et suffisante, d'une manifere uniforme 
et permanenle, comme une source qui coule 
lentement sans tarir et sans deborder jamais. 
L'appoint de la production annuelle n'est jamais 
une cause de Tavilissement de la valeur. La sur- 
production m6me n'aura sur la valeur commer- 
cial des metaux qu'un contre-coup affaibli, si, 
dans le m£me laps de temps, les societes civi- 
lisees ont developpe leur mouvement commer- 
cial, etc... » 

Que les metaux precieux remplissent mieux 
que toute autre marchandise connue le role d 1 6ta- 
lons des valeurs et celui d'interm^diaire des 
echanges, c'est un fait que les socialistes eux- 
mgmes reconnaissent. Aussi ne proposent-ils 
point de choisir une autre marchandise pour lui 
attribuer les fonctions de la monnaie m6tallique, 
et, s'ils insistent sur les imperfections de la mon- 
naie, c'est pour prouver qu'il faut lui enlever son 
caractere de marchandise. 



* 



II nous faut done indiquer les imperfections de 
la monnaie marchandise au point de vue de cha- 
cune de ses fonctions : A) comme 6talon des va- 
leurs, B) comme intermediate des echanges. 



INTRODUCTION i& 

A. — La monnaie, £ talon des valeurs. 

C'est d'une fagon plutot accessoire et secon- 
dare que les socialistes critiquent la monnaie 
marchandise dans son role d'etalon des valeurs. 
lis la critiquent surtout comme intermediate des 
echanges donnant naissance a un commerce d'ex- 
pioitation. Cependant, Owen, sans grand d^velop- 
pement, a insists sur l'imperfection de T6talon 
m6tallique. Proudhon et M. Solvay se preoccupent 
de rechercher un etalon invariable. Nos socialistes 
contemporains, notamment M. Hector Denis 1 , 
M. Loria 2 n'ont pas laiss6 echapper Toccasion de 
faire cette critique de la monnaie marchandise. 
/Test pourquoi nous lui devons consacrer quel- 
ques developpements. 

C'est la monnaie qui mesure toutes les valeurs. 
Le rapport des choses avec Tor et l'argent con- 
stitue leur prix. Des lors, la comparaison des prix 
de deux objets differents donne la comparaison de 
leurs valeurs respectives; la comparaison des prix 
du m6me objet, dans l'espace et dans le temps, 
donne la mesure des differences et des variations 
de sa valeur. 

On peut dire de l'inter&t que presente cette 
comparaison, qu'il est a la fois theorique et prati- 

i. Hector Denis, Etude sur Kitson (extrait des Annates de I'Institut 
des sciences sociales), iqoi. 

a. Loria, Des meihodes proposers pour r6gulariser la valeur de la 
monnaie. Revue d'econ. polit., Janvier 190a. 



46 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'EGHANGE 

que, et, qu'a ces deux points de vue, la comparai- 
son n'est edifiante et sure que si l'unite monetaire 
ne yarie pas de valeur. 

II y a inter&t scientifique, en ce sens que Ton a 
le plus souvent recours a la comparaison des prix 
pour mesurer les progr&s qui se sont accomplis 
dans une branche de production determinee ou, 
d'une maniere plus generale, pour mesurer la 
marche et les vicissitudes de la prosperity publi- 
que. N'est-il pas vrai que Ton croira avoir donne 
la mesure la plus evidente des progr&s metallu*- 
giques qui se sont realises a la fin du xix e si6cle, 
en donnant, a 5b ans de distance, les prixtres dif- 
ferents de la tonne de fonte ou d'acier ? N'est-ce 
pas, d'autre part, la comparaison des salaires qui 
permettra de tracer la courbe synthetique du pro- 
gres dans la vie mat6rielle des ouvriers ? 

II y a egalement utilite pratique extreme a la 
fixite de Tetalon monetaire. La consideration des 
prix est, en effet, ce qui, de nos jours, dirige la 
production dans ses voiesetdans son volume. Les 
prix ont-ils hausse, c'est Findication d'une insuf- 
fisance de production, un appel, une solicitation. 
Ont-ils baisse, c'est signe de surabondance. Sont- 
ils, ici tres hauts, la tr&s bas, c'est l'indication d'un 
debouche vers lequel il faut diriger une partie du 
produit ailleurs en exces. 

La n'est pas encore tout Tint6r6t de la question 1 . 

i. Voir aussi ce que dit Bastiat, Maudit argent, OEavres completes, 
£dit. Guillauniin, i854, t. V, p. 89. 



INTRODUCTION 17 

Qu'on songe aux consequences de rinsuffisance 
de fixit6 de l'etalon monetaire pour tous ceux qui 
se sont lies par des contrats a long terme. Quelle 
source d'alea au fond de leurs engagements ! 
Voici un fermier qui s'est engage, pour 10 ans, a 
payer a son proprietaire unfermage de iooo francs 
par exemple. Si la valeur de Fargent vient a haus- 
ser de moiti6, c'est toujours i ooo francs qui reste- 
ront dus par lui, c'est-a-dire un pouvoir d'acqui- 
sition correspondant pour le proprietaire a i 5oo 
francs, c'est-a-dire pour lui un sacrifice impr6vu 
de 5oo francs. II en est de m£me de tous les debi- 
teurs qui voient grossir leur dette reelle, bien 
qu'elle reste, ou plutot parce qu'elle reste nomi- 
nalement invariable. 

Pour les creanciers, pour les rentiers, pension- 
nes, pour toutes les personnes ayant unrevenu fixe 
(fonctionnaires, employes), c'est une source egale 
d'insecurite qui peutr6sulter de la baisse de valeur 
de Targent. Tous les effets heureux du progres in- 
dustriel et commercial peuvent Gtre annihiles par 
des transformations de valeur de la monnaie. 

Orl'etalon monetaire n'est pas fixe et ces incon- 
venients ne sont pas une pure hypothese. Fixe, 
Tetalon monetaire ne saurait l'6tre, puisqu'il s'in- 
corpore dans une certaine quantite d'une certaine 
marchandise, de valeur variable comme toutes les 
marchandises. 

C'est done & ce fait qu'elle est une marchandise qu'est 
attache la somme des imperfections de la monnaie. 
Aucuy. a 



18 LES syst£mes SOGIALISTES D'£CHANGE 

II n'est pas possible d'exprimer exactement des 
valeurs en se servant d'un intermediate soumis 
lui-m6me a des influences independantes 1 . 

La valeur du metal monetaire, comme celle de 
toutes les marchandises, varie suivant le rapport 
de Foffre et de la demande. L'offre ne reste pas la 
m&me d'une annee a Fautre, puisque le caractere 
inalt6rable des metaux precieux en rend la d6per- 
dition pour ainsi dire nulle et que la production 
annuelle vient s'ajouter au stock <ians des propor- 
tions variables. L'appoint de la production an 1 
nuelle n'a pas toujours la r^gularite uniforme 
dont nous avons parl6. La production de Tor 6tait 
annuellement de 1/2 milliard en i883 ; elle est de 
2 milliards aujourd'hui. La production totale de 
For et de Fargent est estim6e a 73 milliards de i4q3 
a 1875. Or, les 3o annees qui vont de i85o a 1875 
ont fourni 25 milliards de ce contingent 5 . 

1. V. Hector Denis, Etude sur Kitsoa, p. 59 : « Imaginez'un ther- 
mpmetre dont Pechelle serait faite d'une substance tres dispendieuse, 
et placee de telle sorte qu'elle recevrait une chaleur artificielle a 
laquelle le reservoir ne serait pas exposed II est evident que de sem- 
blables conditions rendraient le tkermometre tout a fait sans valeur. » 

V. aussi, p. a5 : « Imaginez un nombre de ballons se mouvant en avant 
et en montant, les mouvements de chacun etant irre^uliers, si bien que 
leurs positions respectives changeront constamment. Si nous desirons 
tracer les mouvements respectifs de chacun, nous devons le fa ire d'un 
point fixe sur la surface terrestre... Si nous etions dans un de ces bal- 
lons, et si nous en faisions l'etalon de position, nous ferions pratiquement 
ce que fait maintenant le monde commercial en traitant la monnaie 
comme une marchandise particuliere. Nous sommes incapables de de- 
terminer si notre ballon a avance ou si c'est un autre qui a recul6. » 

a. De Foville, La monnaie, 1907. 



INTRODUCTION i9 

La demande sans doute, le besoin de monnaie 
peut 6galement s'accroitre. Mais sera-ce dans les 
monies proportions ? II faudrait, pour que la valeur 
des metaux pr6cieux restat fixe, qu'ils devinssent 
ou plus rares ou plus abondants, suivant que le 
volume des transactions se restreint ou augmente. 
Encore n'aurait-on pas fait disparaitre toutes les 
causes de variation de valeur. On se rendra 
compte des 6l6ments complexes et multiples qui 
agissent sur la valeur de la monnaie, en exami- 
nant les divers proced6s de rectification auxquels 
on a pense pouvoir recourir pour lui constituer 
une stability'. 

i° On a propose de rectifier les donnees fournies 
par la monnaie en faisantintervenirles differences 
de cout de production. C'est a cela que se ramene 
en effet Tun des proc6d£s analyses par M. Loria, 
dans la Revue d'dconomie politique : La circulation 
mon6taire d'un pays serait tout entiere de mon- 
naie de papier rigoureusement representative. Le 
gage du papier serait une valeur metallique d6ter- 
min6e. Lorsqu'une variation se produirait dans le 
cout de production ou d'importation, on donnerait 
comme gage au papier la m6me valeur de metal, 
en reduisant le poids s'il y a augmentation de cout 
de production, en l'augmentant, au contraire, s'il 
y a diminution. 

i. Sur le i er proced6, Loria, Des met ho des proposees pour regulariser 
la valeur de la monnaie. Revue d'econ. polity Janvier 1902. 
Ch. Menger, Revue d*econ. polity 1892. 



20 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

Le defaut Evident de ce systeme est, d'apres ce 
qui a d6ja ete dit, de ne pas tenir compte de la 
demande. Si Ton suppose une diminution du be- 
soin de monnaie, le cout de production se fut-il 
accru, la valeur d'un m£me poids de metal pent 
baisser : II suffit pour cela que la diminution du 
besoin soit plus grande que 1'augmentation du 
cout. 

Mais ily a, des cet instant, de la monnaie en ex- 
cedent dans la circulation ; il faudrait retirer du 
papier ; peut-on le faire sans remettre a la place le 
gage m6tallique qu'il represente ? 

C'est une simplification du m6me genre que 
commettent les partisans de la theorie dite quan- 
titative *, en envisageant les deux elements : mon- 
naie et marchandise, sous le seul aspect de la 
quantite. * 

La theorie quantitative des prix se formule 
comme un theoreme dont voici les deux propo- 
sitions, d'apr&s M. de Foville (cf. Ch. Limousin). 

i° La « marchandise » existant dans un pays 
equivaut toujours a la <c monnaie » existant dans 
le m6me pays, totalite contre totalite, fraction 

I. V. sup la theorie quantitative : 

De Foville, Econom. francais, n avril, a mai, 16 mai 1896; 
— La monnaie (1907),* expose" tres clair, p. i4o; 

Eidouard Doll£ans, La monnaie et les prix (1906); 

Ch. Limousin, La question sociale et la question de la monnaie (Revue 
d'econ. po I., 190a); 

L. Duchesne, Influence de la monnaie et du cridil sur les prix 
(Revue d*icon. pol. t 1904, p- 720). 



INTRODUCTION 2i 

contre fraction — nonobstant les variations de 
quantise de la marchandise et de la monnaie. 

2° La « marchandise » restant ce qu'elle est par 
hypothese, les prix doivent monter ou descendre 
de 10, de 20, de 5o pour 100, quand la quantite 
de monnaie ambiante augmente ou diminue de 10, 
de 20, de 5o pour 100. 

C*est-&-dire, en somme, en langage moins *abs- 
trait que, si la « marchandise » varie de quantite 
— et, par marchandise, il faut vraisemblablement 
entendre : le nombre des choses dont il est fait 
commerce, — si par exemple, elle augmente de 
25 pour 100, concurremment a une augmentation 
du stock monetaire de 5o pour 100, c'est de 25 pour 
100 seulement que s'augmenteront les prix. 

La formule algebrique suivante peut des lors 
£tre donnee des variations de valeur de la mon- 
naie : Designons par P, /?, le niveau general des 
prix a deux moments donnes, par M, m, la quan- 
tite de monnaie a deux moments donnes, par C, c, 
le stock de marchandise a deux moments donn6s. 
Nous aurons : 

_P = _C 
p m 



soit — = — x — . 

p m G 

Cette formule ne pourrait 6tre utilisee qu'a deux 



22 LES SYSTfiMES S0GIAL1STES D'fiGHANGE 

conditions : la i re , c'est qu'elle futexacte; la 2% c'est 
qu'on put connattre les variations qui se produi- 
sent dans les quantites de monnaie et de mar- 
chandise. 

Or, que la formule soit exacte, nul n'en sait rien T 
car sa verification suppose precisement la con- 
naissance des variations des quantites de la 
monnaie et des marchandises. Par la, ce qui la 
rend inv£rifiable, la rendrait de toute facon inuti- 
lisable et purement theorique. 

On ne peut pas connaitre le stock m£tallique ni 
ses variations : parce qu'on ne connait pas le 
fonds du stock, qu'on ne connait pas ce qui, 
suivant Texpression de M. Foville, « meurt inco- 
gnito » chaque annee ; qu'on ne connait pas ce qui, 
dans la production annuelle, va a l'industrie. 

On ne connait pas davantage le stock des mar- 
chandises en circulation ; tout ce qui est produit 
ne circule pas ; et Ton est tr&s imparfaitement 
renseigne sur ce qui est produit. 

Inverifiable et inapplicable, cette theorie est de 
plus certainement fausse. 

Elle est fausse, parce qu'elle ne tient pas 
compte de la vitesse de circulation : 

i° De la mcnnaie qui, en circulant plus vite, 
peut subvenir a une masse de transactions plus 
grande sans &tre plus abondante. 

2° De la marchandise qui, sans augmenter 
de quantite, peut, en circulant plus vite, exiger 
plus de monnaie. 



INTRODUCTION S3 

D'autres facteurs : l'importance des succ6danes 
de la monnaie (jeux d'ecritures, virements, troc) 
— Teffort de thesaurisation plus ou moins deve- 
loppe, etc... viennent jeter le trouble dans la 
simplicity des relations mathematiques envisages. 
Or ce sont des 6l6ments dont l'importance est 
indeterminable *. 

Voila deux modes de rectification qui eussent 
et6 en mime temps une explication interne des 
variations de la valeur de la monnaie. lis sont 
sans port£e. 

En voici d'autres, qui, sans 6tre une explication, 
se flattent d'etre une constatation externe de ces 
variations : ils envisagent directement et unique- 
ment les prix ; ils ont a leur base cette id6e com- 
mune que, lorsqu'une comparaison s'etablit sur 
la valeur, a des 6poques differentes ou dans des 
lieux diflferenls, d'un nombre considerable de mar- 
chandisjes, les variations de valeur propres k chacune 
d'elles se neutralisent et la comparaison des to- 



i. Telle est 1'opinion de M. Dolleans qui s'est livrE a une etude 
approfondie de la tbeorie quantitative. Voici sa conclusion : « Lorsque 
nous avons cherchE a mesurer, d'une part, les variations des stocks 
monetaires et de la vitesse de circulation de la monnaie — et d'autre 
part le volume des transactions et le besoin de numeraire, notre ana- 
lyse quantitative s'est heurtEe soit a des Evaluations contradictoires 
(stock mon&aire), soit a des Evaluations arbitral res (masse brute et 
masse nette des transactions), soit m£me a des evaluations impossibles 
(vitesse de circulation). 

(La monnaie el les prix, in fine. Questions monetaires contempo- 
raines, 1906.) 



24 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

taux donne precisement la mesure des variations 
du pouvoir commercial de la monnaie. 

i° Dans cette categorie, entre, selon nous, la 
methode Nicholson dont parle M. Loria : On pre- 
tend tirer de la difference constatee des salaifes 
nominaux Indication d'une variation de valeur 
exclusivement mon6taire ; c'est qu'on suppose que 
se compensent et se neutralisent les variations de 
valeur des marchandises diverses qui rentrent, a 
deux moments differents oudans deslieux eloign6s, 
dans l'alimentation de l'ouvrier. Son salaire 
n'etant jamais que de ce qui est destine a subvenir 
a son alimentation, et la hausse du prix de certai- 
nes marchandises compensee par la baisse cor- 
respondante de certaines autres, ne pouvant 6tre 
ce qui determine le salaire a hausser, toute va- 
riation de salaire r6vMe, s'il s'agit d'une hausse, 
une diminution du pouvoir d'acquisition de la 
monnaie. 

II suffit, pour condamner cette m6thode, de 
constater qu'il n'est plus admis par personne 
que le salaire de Touvrier soit strictement limite 
a ce qui est necessaire a Tentretien de sa vie. 

2° On a propose egalement de comparer, en des 
temps et en des lieux divers, la valeur de I'unite 
de jouissance moyenne i . Pour Tobtenir, on com- 
mence par determiner ce qu'avec i franc, on peut 
se procurer de chaque produit ; on a ainsi Tunit6 

I. Voir Loria, op. cit. 



INTRODUCTION 25 

de jouissance de ce produit : 5oo grammes de 
beurre, i hectolitre de charbon sont par exem- 
ple les unites de jouissance du beurre et du char- 
bon. On additionnerait ensuite les unites de jouis- 
sance ainsi consomm6es dans une annee. En 
divisant le total de ces unites de jouissance par le 
total des sommes d'argent qui ont £te employees 
a les acquerir, on aurait la valeur en francs de 
l'unite de jouissance moyenne. 

Et comme on suppose que se sont neutralisees 
les variations de valeur propres a ux divers prod uits, 
on a, par comparaison faite de la valeur en francs 
de l'unite de jouissance moyenne d'une annee a une 
autre, la mesure des variations de valeur de la 
monnaie. 

Ce calcul, eri pratique, est trop complique et trop 
peu sur pour 6tre utilise. 

D'ailleurs, il est inutile d'insister sur aucun de 
ces deux procedes, car nous retrouvons I'erreur 
theorique qui leur sert de base en examinant un 
troisifcme procedS : celui des Index numbers. 

On sait comment les Index numbers sont dres- 
ses. On considere les prix, a un moment d6termin£, 
d'un grand nombre de produits (toujours Thypo- 
these des compensations). On additionne ces prix 
et on exprime le r^sultat par un chiffre convention- 
nel : ioo par ex. M&me operation est faile sur les 
prix des m&mes marchandises ioansplus tard. On 
obtient un resultat dont la proportion au i er s'ex- 
prime par exemple par le chiffre 75. On conclut en 



26 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D*CHAlf6E 

disant qu'il y a hausse de la valeur de la monnaie 
de 25 pour ioo. 

II a 6te fait diverses critiques k l'emploi des In- 
dex numbers. On les a volontiefs opposes les uns 
aux autres pour montrer qu'ils ne qoincidaient pas 
les uns avec les autres. On a pretfcndu qu'ils ne 
pouvaient gufere fournir que Vindication d'une 
tendance approximative tt non les elements pre- 
cis d'un calcul de rectification. lis portent en effet 
sur un nombre restreint de marchandises : la se- 
rie Sauerbeck, pour FAngleterre, porte sur 45 prix 
seulement ; les Soetber, pour l'Allemagne, sur n4 
articles. Si m^me, comme dans les Index dresses 
par M. de Foville, il est fait etat de toutes les 
marchandises importees et exportees, les calculs 

se faisant sur les evaluations annuelles de la 

« 

douane, il reste le grief fondamental et commun, 
non plus seulement de forme, mais de fonds. Le 
proc6de, ainsi que les deux precedents, repose sur 
cette premisse non d6montr6e que le cout total 
d'une masse de marchandises ne peut jamais va- 
rier pour des raisons propres a l'ensemble de ces 
marchandises. Parce qu'il est un mouvement col- 
lectif, le mouvement de hausse ou de baisse des 
prix est attribuable a la monnaie. G'est une erreur 
de croire qu'il en soit ainsi, necessairement: « Les 
variations du pouvoir d'achat des m6tauxprecieux r 
6crit M. Arnaune, tie sont pas la seule cause des- 
fluctuations du niveau general des prix. II en est 
d'autres dont Taction s'exerce egalement sur Yen- 



INTRODUCTION 27 

semble des cours. Certaines sont durables, telles 
les modifications dans les debouches ou dans les 
frais de production (creation et developpement des 
cheniins de fer, application des moteurs mecani- 
ques, perfectionnement de l'organisation postale). 
D'autres sont accidentelles et temporaires : on 
citera Tacceleration des affaires, leur expansion 
plus grande a Tapogee des p6riodes prosperes, 
leur stagnation, leur r6tr6cissement, pendant la 
periode de liquidation des crises commerciales. 
Une hausse ou une baisse de prix, m6me generate, 
n'est done pas le signe infaillible d'une reduction 
ou d'un accroissement de la valeur du metal eta- 
Ion 1 .» 

Voila demontr6es, d'unepart rinsuffisante fixite 
de F6talon monetaire, — d'autre part, l'impossibi- 
lit6 de rectifier ses indications. 

Ajoutons qu'a l'heure actuelle, les variations de 
valeur de l'6talon monetaire se sont accrues du 
fait de V appreciation croissante de Tor. De 1870 a 
1905, l'Allemagne, les Etats Scandinaves, TAu- 
triche-Hongrie, les Etats-Unisd'Amerique^oi du 
i4 mars 1900), la Russie, le Japon (Loi du 8 mars 
1897), ^ e Pcrou, le Siam, le Mexique, PInde sont 
passes en droit du regime de T6talon d'argent au 
regime de Fetalon d'or. En fait, e'est uniquement 
Fetalon d'or qui fonctionne a Fint6rieur de l'Union 
latine. L'or est devenu la seule monnaie recue dans 

1. Arnaun6, La monnaie, le credit et le change, 3 e 6dit., p. 26 
(Paris, F. Alcan). 



28 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

les echanges internationaux. II en resulte qu'elle 
subit avec line sensibilite plus grande les fluctua- 
tions de valeur qui peuvent affecter une nappe cir- 
•culatoire retrecie. Les crues ne passent plus en 
faisant seulement quelques rides, ce sont des va- 
gues qu'elles dechainent ; le niveau baisse dfes que 
le volume de I'unique affluent diminue. La secu- 
rity des rapports coinmerciaux en est d'autant 
plus compromise. 

B. — La monnaie, intermediaire des ^changes. 

II faut voir maintenant quelles sont les imper- 
fections de la monnaie comme intermediaire des 
echanges. 

Al'origine, nous Tavons vu, c'estsans circuit et 
directement que le producteur 6changeait son pro- 
duit contre celui dont il avait besoin. La puissance 
de consommer du producteur etait exactement 
proportionnee a sa puissance productive. Aujour- 
d'hui, il faut subir cette n6cessite de transformer 
d'abord son produit en argent pour pouvoir en- 
suite acquerir le- produit qui se consomme. 

Pourquoi, disent les socialistes, cette premiere 
vente, qui doit 6tre suivie d'un achat? Pourquoi 
cette n6cessite d'une transformation en argent dans 
laquelle, comme dans tout contrat « d' adhesion », le 
producteur subit la loi du detenteur de Tunique 
moyen d'echange ? Ne faudrait-il pas, en effet, pour 
que la monnaie flit un intermediaire satisfaisant, 



INTRODUCTION 29 

qu'elle fut a la disposition de tous ceux qui ont 
besoin de se procurer un produit? Pourquoi Tar* 
gent se fait-il payer pour apparaitre? Pourquoi 
conffere t-il un monopole a ses detenteurs ? Quel- 
ques-uns le poss&dent et tous en ont besoin ; 
quelle cause profonde d'exploitation, d'agiotageet 
d'usure ! 

a) L'argent en a rev^tu comme une nouvelle et: 
troisifeme fonction : il est devenu un instrument 
de thesaurisation, de capitalisation, la forme sous 
laquelle la richesse aime le plus a se symboliser 1 . 
11 a servi a accumuler la valeur, au lieu de servir 
a la faire circuler. II s'est immobilise au lieu de 
se transporter. II est devenu ainsi le capital juri- 
dique, auquel, plus qu'a tout autre, les socialistes 
contestent le caractere 6conomique. Improductif 
par lui-m6me, il ne doit qu'a son appropriation 
juridique, de devenir lucratif pour celui qui le 
possede, en exercant un droit de p6age analogue a 
celui que pr6levaient sur les routes, au moyen &ge r 
les feodaux 2 . 

1. « L'or est un objet merveilleux ; celui qui le possede est le maitre 
de tout ce qu'il desire. Avec l'or, on peut me'me faire entrer des ames 
dans le Paradis. » 

(Chr. Colomb, i5o3.) 

2. V. Chatelain, Revue d'econ. polity 1905, p. 673 ; 

Charles Gide, Principes d'econ. polity id e Edition, chap. Le capital,, 
p. 116; 

Aupetit, Essai sur la thiorie generate de la monnaie, these, Paris, 1901 ; 

Renard, Regime socialiste, p. 5o. (Gf. Proudhon, « La force seule 
maintient l'intlrdt », 7 e lettre a Bastiat ) ; 

Assoc, cathol. du i5 septembre 1906, p. 269. 



30 LES SYSTfiMES SOC1ALISTES D'EGHANGE 

b) Ce qui condamne, aux yeux des socialistes, 
d'une fagon absolue le syst&me qui s'est spontani- 
ment constitue, c'est qu'ilne peutfonctionner sans 
une autre institution qui en fait ressortir, plus que 
le pr6t, toute la perversity : C'est la monnaie en effet 
qui a engendre la Banque d'escompte et demission. 
C'est la n6cessit6 de recourir a Targent qui a fait 
naitre le commerce de Banque... 

* 
* * 

Les banques jouent un role important dans le 
mecanisme de Xichange a credit. C'est sous cet 
aspect que nous les envisagerons, laissant de cote 
les operations multiples et deriv^es auxquelles 
elles peuvent se livrer et qui jettent comme un 
voile sur leur fonction essentielle : l'escompte des 
effets de commerce. 

Les banques primitives avaient un caractere ab- 
solument prive. En Grece, a Rome 1 , aux, foires du 
moyen age il y eut des banquiers, il n'y eut pas 
de banques. Ces banquiers etaient des changeurs : 
ils faisaient cette operation, d'une utility extreme 
a une 6poque d'extr£me diversite des monnaies, 
quiconsiste a transformer, en monnaie ayant cours 
dans la localite, celle qui etait apportee des sei- 
gneuries voisines. 

I . Sur l'histoire des banques ath6nieimes, romaines, voir Haristoy, 
Virements en banques et chambres de compensation, Rousseau, Idit. 1906, 
p. 38 et suiv. 



INTRODUCTION 31 

Les changeurs devinrent par une evolution na- 
turelle dipositaires et gardiens. Le d6pot chez le 
banquier avait 3 avantages : i° il mettait a Tabri 
des pertes et des vols ; 2° il assurait le propria- 
taire de monnaie contre le risque plus redoutable 
des alterations monetaires, car le banquier rece- 
vait la monnaie pour sa valeur au poids du metal 
fin; Texprimait en unites de comptes convention- 
nelles 4 , etrestituait, sauf le pr6levement de sa com- 
mission, le mdme poids de metal fin ; 3° le depot 
permettait au banquier de solder les dettes reci- 
proques de ses clients par des virements. 

A raison du service rendu par lui, il etait paye 
au banquier un droit de garde. 

Le d6pot 6tait constate par un ricipissi qui avait 
les caracteres juridiques suivants: il representait 
la totalite de la somme depos6e et non pas une 
somme ronde ; il etait nominatif, il etait prescrip- 
tible, il necessitait a presentation un calcul des 
frais de garde dont le montant reduisait celui du 
billet. II devint assez vite transmissible par endos- 
sement. 

Le rec6piss£ fut transforme dans la suite, no- 
tamment par la banque de Stockolm fond6e en 
i656 2 : elle introduisit Tusage de delivrer, au lieu 



I. Florin banco (Banque d' Amsterdam, fondee le 3 1 Janvier 1609); 
Marc banco (Banque de Hambourg, fondee en 1619), en usage jus- 
qu'en 1873. 

2 V. de Greef, Le credit commercial et la banque nationale de Bel- 
gique (1899), p. 76 et suiv. 



32 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

(Tun seul titre qui fut du montant m6me de la 
dette, des coupures uniforrnes representant cha- 
cune une somme ronde. Le billet fut d'autre part 
imprescriptible, impersonnel, et ne fut soumis a 
aucune deduction. Dans ces conditions, il deve- 
nait une veritable monnaie : il avait son gage mo- 
netaire precis et sur. Aussi circula-t-il dans toute 
la Sufede comme argent comptant : il eut force ac- 
quisitive et liberatoire. 

Le billet de banque etait trouve. 

Entre temps se developpait dans les relations 
commerciales Techange a credit, c'est-a-dire Fe- 
change d'une realite contre une promesse. La 
constatation de cette promesse devint au xvn e si6cle 
transmissible par endossement, c'est-a-dire qu'elle 
put 6tre remise par son titulaire a ses propres cr^an- 
ciers. La realisation de la promesse le liberait. 

Mais le titre de credit ainsi presente pouvait 
trouver difficilement preneur ; le signataire en etait 
le plus souvent inconnu. 

L'habitude s'introduisit d'aller chez le ban- 
quier, deposer son titre. Si celui-ci Tacceptait, 
il s'operait entre lui et le client un veritable 
echange : il devenait le proprietaire du titre et 
le titulaire de la promesse. En ^change il re- 
mettait de Targent ; il remettait moins qu'il ne 
lui 6tait du a l'echeance : il se faisait payer Pin- 
terusurium et les risques. Get argent lui etait en 
realite laisse en depot, et il n'en delivrait qu'une 
reconnaissance, sous forme de billet de banque. 



INTRODUCTION 33 

Titre de depot et non plus de credit, le billet de 
banque payable a vue en especes, emanant d'une 
banque connue, circulait plus facilement que la 
lettre de change ou le billet a ordre. 

Au banquier, il faut done n6cessairement le 
montant en monnaie du chiffre total de ses billets; 
sinon, il est expose a ne pouvoir satisfaire au 
payable a vue. 

Mais avec quoi done achete-t-il les titres de cre- 
dit ? L'operation est pour lui fructueuse. S'il par- 
vient a payer immediatement un titre dont il reti- 
rera plus qu'il ne donne, il fait un benefice. Mais 
encore faut-il qu'il puisse acheter. Le fera-t-il avec 
son capital ? Le plus souvent, ce serait insuffisant. 
Le fera-t-il avec ses depots ? On le croirait, a le 
voir desormais solliciter a son tour, par Poctroi 
d'un petit int6r6t, ces depots qui, jadis, lui payaient 
un droit de garde. Cependant, il ne peut les uti- 
liser, semble-t-il, sans risquer de ne pouvoir les 
restituera i re demande. 

En fait, le banquier escompte en billets ; on ne 
lui demandera pas la garantie metallique que sup- 
posent ces billets. II y a la une question dans la- 
quelle la confiance joue un role essentiel. II suffit 
que le banquier, d'une part debiteur de ses de- 
pots, d'autre part debiteur du montant de ses bil- 
lets, puisse toujours faire face aux demandes de 
restitution qui lui sont faites, qu'il utilise a cet 
effet les depots ou les rentrees des effets de com- 
merce 6chus. 

Aucuy. 3 



34 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'tiGHANGE 

Parmi les auteurs, les uns 1 font du d6pot le 
gage des billets de banque, et de l'escompte la 
seule operation productive qui soit conciliable 
avec la n6cessit6 du remboursement a vue. Cette 
opinion n'est pas inexacte. 

Mais ne Test pas davantage cette autre opinion 2 , 
d'aprfes laquelle les billets de banque ont pour 
substratum les effets de commerce. 

D6positaire et escompteur, le banquier fait face 
a ses dettes comme il peut: soit avec les depots, 
soit avec les rentrees, bref avec l'argent qu'il a. 
La theorie du billet de banque n'en est pas le 
moins du monde compromise : il n'en reste pas 
moins que le billet de banque a le caractere d'un 
titre remboursable a vue. C'est la condition de sa 
bonne circulation. Et, sans doute, le banquier 
peut assurer ce remboursement sans avoir a tout 
moment, entre les mains, Tequivalent exact en 
monnaie de ses depots et de ses escomptes. Le 
delai qui separe le moment oil Feffet de commerce 
lui est presents de celui oil il est echu est assez 
court pour qu'eji p6riode normale, le banquier 
puiss-e affecter au paiement de ses billets des de- 
pots, au remboursement des depots les rentrees 
des effets escomptes. 

Udvolulion qui s'est faite dans Thistoire des 
banques, depuis que le billet de banque est entr6 



i. Gide, Principes d'icon. pol. } chapitre : Role des Banques. 
2. Cauwes, Cours d'econ. pol. f 3° id., t. II, p. 296 etsuiv. 



INTRODUCTION 35 

dans la circulation corame « bon de monnaie* », 
peut &tre esquissee en quelques lignes. 

On constate d'une part une extension conside- 
rable des entreprises de banque devenues presque 
partout collectives. 

On constate d'autre part une tendance crois- 
sante de la part de l'Etat a intervenir dans les af- 
faire des Banques qui « imettent » des billets. 

Au premier point de vue, la formation des socie- 
ty par actions a permis aux banques de donner a 
leurs affaires une plus large extension. Ce n'est 
pas que leur capital soit effectivement employ^ a 
des operations d'escompte : le plus souvent il ne 
constitue qu'une garantie supplementaire — qu'il 
n'y a aucun inconvenient a faire considerable par ce 
qu'il n'est pas improductif — que Ton peut faire 
considerable, parce que la responsabilite de cha- 
cun se trouve limitee au chiffre de son action et 
qu'ainsi les adhesions abondent; quipermetd'6ten- 
dre les operations, par suite d'abaisser le taux de 
Tescompte, par consequent d'entamer une lutte 
victorieuse contre les petites banques et le plus 
souvent de les faire disparaltre 2 . 

En m&me temps qu'il y avait la un avantage, il 
y avait aussi un danger : L'int6r6t personnel du 
banquier, a ne pas depasser dans ses emissions le 
montant des garanties qu'il possede, se trouvait 

1. Arnaun6, op. cit., 3 e 6d., chap. v. 

2. Voir sur la concentration des banques : France, Sauzel, these, 
Paris, 1902 ; Allemagne, Depitre. Paris, 1905. 



36 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'EGHANGE 

reduit par la limitation du risque individuel : on 
pouvait craindre que ne s'etendissent demesur6- 
ment les operations productives d'escompte. 

Les lib6raux, hostiles a toute r6glementation,le 
contestent, mais c'est en invoquant ce peril que 
l'on justifie souvent l'intervention de l'Etat. 

Gette intervention s'est manifestee de plusieurs 
facons : 

Elle s'est exercee notamment en matiere demis- 
sion, soit que l'Etat ait fixe un maximum d'emis- 
sion comme en France, soit qu'il ait 6tabli un rap- 
port necessaire entre l'encaisse et la circulation, 
comme en Angleterre, soit qu'il ait exig6 de tous 
les billets qu'ils aient une garantie d6terminee, 
comme aux Etats-Unis. 

Elle a consists encore a limiter la concurrence 
des Banques d'emission, a diriger l'administration 
de la Banque, voire mdme, comme en Suede et 
en Russie, a faire de la Banque d'emission Tun 
des organes de l'Etat. 

La faculty de r6gler librement le taux de Fes- 
compte n'a pas mdme et6 consid6ree comme un 
domaine reserve. Toutefois, Tintervention sur ce 
terrain reste assez discrete. C'est que les varia- 
tions du taux de I'escompte constituent pour les 
Banques le moyen le plus eflicace et Je moins 
dangereux de proteger leur encaisse contre la si- 
multaneity des demandes de remboursement et 
l'envahissement du mauvais papier. 

Ces formes de Pintervention de l'Etat, critiquees 



INTRODUCTION 37 

par Fecole liberate, sont le plus souvent justifiees 
par ce fait que le droit d'emission est envisage 
comme un droit regalien de battre monnaie. Elles 
sont acceptees par les Banques avec assez de fa- 
cilite, parce que la responsabilit6 de l'Etat l'obli- 
gerait dans certaines circonstances a venir au se- 
cours de la Banque en substituant au cours legal 
(qui leur est deja un service rendu) le cours force. 

Mais elles sont critiquees comme insuffisantes 
pour tous les socialistes. 

Ainsi, les socialistes critiquent les banques d'es- 
compte et d'emission a deux points de vue et pour 
deux fins differentes. lis critiquent d'abord leur 
existence m6me et la necessite de recourir au 
credit, comme une preuve de l'imperfection de la 
monnaie marchandise. lis envisagent alors Fe- 
change au comptant. 

lis critiquent ensuite le regime m6me des ban- 
ques; ils critiquent les conditions de l'echange a 
credit. 

En d'autres termes, il y a deux socialismes 
de l'echange : un socialisme de l'echange au 
comptant, un socialisme de l'echange a credit. 
Les deux questions, nous le verrons, ont ete 
souvent confondues : l'echange a credit a ete 
donne comme pouvant supprimer totalement re- 
change au comptant, et choisi comme moyen pra- 
tique d'elimination de la monnaie. La m£me er- 
reur est d'ailleurs a la base des solutions, quelles 
qu'elles soient : adoption d'une monnaie signe. 



38 LES SYST&MES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

Chaque fois que, (Tune facon speciale, se pose 
dans les circonstances de la vie nationale la ques- 
tion de l'organisation des Banques d'emission, les 
socialistes apportent les m^mes conclusions. Le 
dernier 6cho en France d'une chanson deja mo- 
notone a ete apport6 en 1897, a la tribune de la 
Chambre des deputes par M. Viviani 1 qui n'a eu 
qu'& refaire le discours de M. Millerand de 1892. 
Les m6mes arguments avaient ete developpes a 
la tribune du Reichstag, en 1890, par M.Bamberger, 
lis furent repris en 1899, en Belgique, par M. Hec- 
tor Denis a la tribune, par M. de Greef dans la 
litterature 6conomique. M. de Greef * a consacre a 
la question un 6norme volume de 5oo pages. 

Les critiques des socialistes peuvent se grouper 
sous deux chefs : 



1. Viviani, stance du a5 raai 1897. Cf. Millerand, stance du 
31 juin 1892. Et les reponses de M. Ribot, 3i mai 1897; L6on Say, 
27 juin 1892. Sur cette question, consulter Igalement le rapport 
Burdeau, Journal officiel, 1891, annexe n° 16^9, p- 266, 'Chambre 
des deputes, et son discours' du 29 juin 1892. — Rapport Antonin 
Dubost. S. Annexes 1897, p. 555. 

Des discours socialistes, il y a peu de chose a retenir ici. Gelui de 
M. Viviani est d'une forme d£magogique choquante. L'orateur s' attache 
arelever surtout ledefautde patriotisme dont la Banque de France est 
ccns£ avoir fait preuve en 1870. On ne trouve guere qu'une indica- 
tion interessante a noter : M. Viviani est nature Hem en t partisan de la 
nationalisation de la Banque de France. Mais alors se pose en pra- 
tique la question du rachat des actions. Ges actions valaient plus de 
3 600 francs, mais on ne doit, d'apres M. Viviani, les racheter qu'a 
leur valeur nominal e qui est de 1 000 francs. 

2. De Greef, Le cridit commercial et la Banque nationale de Bel- 
ique, 1899. 



INTRODUCTION 39 

i° lis critiquent la convertibility du billet qui, 
selon eux, etant pratiquement impossible pour la 
totalite des billets, est absolument inutile : « Le 
public sait, ecrit M.de Greef, que la convertibilite 
est une fiction. » II n'en recoit pas moins le billet 
de banque. Le principe th^orique de la converti- 
bilite n'est pas seulement inutile, il est nuisible : 
il immobilise dans les caisses des capitaux ste- 
riles ; il maintient k un taux eleve le prix de Targent. 

Dans leur demonstration de Tinutilite du prin- 
cipe de convertibility, les socialistes se fondent 
sur ce fait qu'a aucun moment la Banque n'a 
dans sa caisse Tequivalent metallique des billets 
en circulation. C'est ainsi qu'au i er ffevrier 1906, 
la Banque de France avait, pour 483i millions de 
billets, 3 903 millions d'especes ; au 10 mars 1905, la 
Reichsbank avait, pour 1 222 millions de marks de 
billets, un gage metallique de 1 123 millions de 
marks d'or ; faible difference, mais qui, en septem- 
bre, etait de 950 millions de marks 1 . M. Paul 
Brousse, qui declare dans le m&me passage ne pas 
poser a Youtrancier, a compar6 les operations de la 
Banque de France a celles de M me Humbert : « Le 
principe de l'operation est le m6me ; inegalite du 
gage et de la valeur fiduciaire *. » La conclusion 



1. Monde economique, 10 mars 1906. Fin juin 190^ : pour 27 ban- 
ques, l'encaisse ^tait de i4 milliards (or), pour 19 milliards (billets). 
Econ.Jr., i er octobre 190^. 

2. Petite RSpublique, 16 fevrier 1903. V. Sorel, Introduction d 
Veconomie moderne, p. 358. 



40 LES SYSTftMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

c'est qu'il faut socialiser le proced6. II faut livrer 
a l'Etat cet atelier d'alchimie financiere qu'est la 
Banque. De la sorte, une monnaie Active ne sera 
pas l'occasion d'un prelevement oper6 par dea 
particuliers sur la circulation. 

2° Ce que les socialistes en effet critiquent en se- 
cond lieu, c'est le gain que retirent desactionnaires 
d'une Amission qui ne correspond a aucun sacri- 
fice de leur part. lis emettent des titres de credit 
de m6me ordre que ceux qui leur sont pr£sent6s a 
l'escompte *. Puisque l'escompte n'implique la 
privation d'aucun capital, ni son immobilisation 
improductive, il doit 6tre gratuit. Voila pourquoi r 
si la Banque reste une banque privee, elle doit 
6tre astreinte a ne reconstituer dans l'escompte 
que ses frais generaux d'emission, carses risque& 
sont nuls. Elle peut, dans ces conditions, abaisser le 
taux de son escompte a o fr. 5o pour cent et m&me 
a moins 8 : « Au cours de son existence (de i85i a 
1898), ecrit M. de Greef, les pertes de la Banque 

1. Le public fait a la Banque un credit gratuit qua 11 d il accepteses 
billets. Done, « elle-m£me doit faire gratuitement credit au public, 
quand, par une operation analogue, elle recoit ses effets de com- 
merce ». De Greef, op. cit. f p. 8, p. 59. Cf. Viviani, seance dn 
25 mai 1897 : « Nous touchons a ce mensonge economique par lequel 
on essaie de nous faire croire que c'est la Banque qui fait credit au 
commerce. C'est Pimposture la plus lourde qui puisse surcharger les 
brochures de l'6conomie politique ! Pour avoir la v6rit£, il faut re- 
tourner la formule : ce n'est pas la Banque qui fait credit au com- 
merce, mais le commerce qui fait credit a la Banque. » Formules 
identiques dans le discours de M. Millerand. 

2. De Greef, op, cit., p. 45q. Gf. p. 4o3. 



INTRODUCTION 41 

nationale beige se sont 6levees en tout et pour tout k 
6 millions cent neuf mille 638 francs, sur un total 
de 59 970 763 876 francs d'effets escomptes, soit 
o fr. 012 pour 100. Voila la part du risque ; ajoutez- 
y les frais generaux et reconnaissons que c'est 
&tre tres large que d'evaluer k fr. 10 pour 100 le 
pr6l£vement a operer par une Banque d'Etat ope- 
rant au prix de revient. » 

Si Ton objecte que les pr6l6vements de TEtat 
vont croissant — et, en effet, en France la loi du 
17 novembre 1897 a stipule, outre une redevance 
eventuelle pour le cas d'une elevation anormale 
du taux de Tescompte : 

i° Une redevance directe proportionnee au 
montant de la circulation productive et au taux de 
Tescompte *. 

2 Une redevance indirecte, resultant d'avances 
sans interSt qui ont 6te constitutes et augmentees 
en 1897 2 , 

Si Ton objecte que, dans ces conditions, le di- 
vidende distribue aux 29000 actionnaires, deten- 
teurs de 182 5oo actions de 1 000 francs (qui valent 
il est vrai, au 4 decembre 1906, 4075 francs en 

1. Art. 5 : A partir du i er Janvier 1897 et j us q ues et y compris 
l'ann£e 1920, la Banque versera a l'Etat chaque ann£e et par se- 
mestre une redevance 6gale au produit du huitieme du taux de l'es- 
compte par le chiffre de la circulation productive, sans qu'elle puisse 
jamais £tre infi6rieure a deux millions. 

2. 60 millions a 3°/ pr£t£s le 10 juin 1867 ) Int^ret supprime" 
80 millions a 3 %> — 29 mai 1878 ) en 1897 

/jo millions sans in t^rets — (art. 6). 



42 LES SYSTEMES SOGIALISTES D^CHANGE 

Bourse) a et6, en 1905, de 3770000 francs (soit 
i3o francs a chaque actionnaire) 1 , les socialistes 
repondent, avec de Greef notamment, que ces mil- 
lions ne sont pas idedaigner, mais surtput, qu'il 
doit resulter d'une socialisation directe sans bene- 
fice pour l'Etat un abaissement considerable du 
taux de Tescompte et, par suite, un abaissement 
general du taux de l'inter6t dans le pays 2 . 



* * 



En m6me temps qu'elles suscitaient des criti- 
ques, les banques faisaient naitre des illusions ; 
•en ra^me temps qu'elles apparaissaient comme 
des organes d'exploitation, elles laissaient appa- 
raitre en elles comme les germes d'une solution 
d'avenir. Le billet de banque n'est pas le seul 
substitut de la monnaie, le cheque en est un au- 
tre. Le cheque peat aboutir a un paiement, mais 
il peut aussi aboutir a un virement. Les banques 
centralisent en effet les creances et les dettes de 
leurs clients : rien de plus facile d6s lors que d'6- 
teindre par compensation ces cr6ances et ces det- 
tes quand elles naissent entre des clients d'une 
mftme banque. La banque de cheques ouvre une 
carriere illimitee aux r6ves d'avenir, car on peut, 
semble-t-il, organiser la compensation, non seule 



1. Econfr., 18 aout 1906 et suivants. 

2. De Greef, op. cit., p. 59. 



INTRODUCTION 43 

ment a l'interieur d'une mime banque, mais entre 
toutes les creances et toutes les dettes de toutes 
les banques federalisees, ou se communiquant 
leurs titres reciproques. 

Aucun de ces developpements n'aurk et6 inutile, 
croyons-nous, a nous faire bien saisir le fonde- 
ment commun de toutes les organisations socia- 
listes de l'echange. Soit qu'ils veuillent agir sur 
l'echange au comptant, soit qu'ils veuillent agir 
sur l'echange a credit, les socialistes aboutissent 
a la creation d'une monnaie artificielle, d'un pur 
signe, sans support et sans gage metallique. 

Cette idee de monnaie-signe n'est pas une idee 
exclusivement socialiste. II est interessant d'en 
relever une des premieres traces dans Toeuvre de 
saint Thomas d'Aquin. D'apres le grand theolo- 
gien, il faut distinguer dans la monnaie la valeur 
formelle ou legale de la valeur maUrielle ou com- 
merciale. Si la monnaie, d'apres lui, mesure toutes 
les valeurs commerciales, ce n'est point qu'elle les 
mette en relation avec sa propre valeur intrinsfc- 
que, avec son utilite de metal precieux, c'est 
qu'elle etablit, par suite d'une convention expresse ou 
tacite entre les hommes, un rapport de proportion 
entre les choses echangeables elles-mimes. Elle 
est une mesure qui, comme telle, n'est point me- 
surie par I'objet ; Tor et l'argent rendent les cho- 



44 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

ses mesurees entre elles ; ils ne sont pas mesures 
par elles. 

Tel est, selon nous, le sens que comportent 
deux passages ex traits de Toeuvre de saint Tho- 
mas d'Aquin 1 que nous citons en note. 

Mais la th6orie de la monnaie-signe n'a pas 
laisse de trace lointaine que dans^l'histoire des 
doctrines. Elle en a laisse une dans Thistoire 
m6me de la vie nationale. C'est elle en effet qui a 
inspire au xvni e siecle la double experience de la 
banque de Law et des assignats. 

Pour Law, comme tout a l'heure pour saint 
Thomas d'Aquin, il faut considerer dans la mon- 
naie les deux elements qui la constituent : le Hia- 
tal et Fempreinte. Sans empreinte, le lingot ne 
servirait pas d'intermediaire. C'est l'empreinte 
qui le rend circulable et qui lui permet de repre- 
senter une valeur determinee. Si Ton pouvait abs- 
traire l'element empreinte de l'element marchan- 
dise, on pourrait augmenter indefiniment la 
quantite de numeraire, puisque la creation du 
premier depend de la volonte humaine. Law con- 

i. Commentaires sur VEthique,Y ., 1,9 in fine : « Oportet esse unum 
aliquid quo hujus modi omnia mensurantur, quod quidem non men- 
surat ex sui natura sed quia ita position est inter homines. » 

Commentaires sur les sentences (D. XXXVII p. 1, a, b, c,J : Om- 
nes aliae res ex se ipsis habent aliquam utilitatem, pecunia autem non t 
sed est mensura utilitatis alia rum rerum, [ut patet per philosophum 
(Aristote)] — Et ideo pecuniae usiis non habet mensuram utilitatis ex 
ipsa pecunia, sed ex rebus qua? per pecuniam mensurantur secundum 
differentiam ejus qui pecuniam ad res transmutat. 

Cit6spar revue n6o-scolastique : Annee 1906, fe\rier.. 



INTRODUCTION 45 

clut a l'extension a volont6 du numeraire ainsi 
eompris, par le moyen d'une banque, etce sont ces 
idees qu'il a essaye de mettre en oeuvre, en don- 
nant pour gage a du papier, a de pures emprein- 
tes le profit al6atoire d'expeditions coloniales *. 

Le systeme des assignats en 1789 procedait de 
la m6me th^orie. Le pouvoir social etait consider^ 
comme pouvant attribuer une valeur mon^taire 
determin6e et invariable, a des bons de papier 
auxquels il etait donne pour gage des immeubles. 
Les faits dementirent avec une suffisante durete 
cette opinion : 100 livres assignats, m6me a l'ori- 
gine, ne s'echangeaient que contre 95 livres en 
monnaie m6tallique (decembre 1789). En 1790, ils 
s'6changeaient contre 92; en 1791, contre 77 ; en 
1794, contre 20 livres ; en 1796, contre o l ,36*. 

* 

1. La Banque general e de Law (1716) transformee en Banque 
royal e (1718) emit pour 2696 millions de billets. 

a. Les socialistes (V. de G reef, Vi via ni) ont parfbis fait du comte 
Mollien un autre thloricien de la monnaie signe. Cclui-ci aurait, 
dans la note c£lebre qu'il expedia du Havre a la Banque de France, 
le 29 mai 1810, formula nettement la theorie d'apres laquelle le bil- 
let de banque peut cesser d'etre le signe d'uue valeur metallique 
pour £tre celui d'une valeur quelconque. 

Gette interpretation comporte bien des reserves : Voici comment 
s'exprime le comte Mollien : « Le capital fburni par les action- 
naires d'une banque n'etant, a proprement parler, qu'une espece de 
cautionnement. . . de gage suppletif qu'ils donnent au public, on pour- 
rait presque dire qu'une banque qui serait parvenue a se faire une 
reputation d'infaillibilite' n'aurait pas meme besoin de capital pour 
escompter les billets de change qui lui seraient apportes par le com- 
merce avec des billets fabriques par elle. » 

A personne, il n'apparaitra qu'il y ait dans ce passage des affirm a- 



46 LES SYST&MES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Une theorie assez analogue par les consequen- 
ces pratiques qu'on en petit tirer vient d'etre 
exposee, avec une originality reelle, par le profes- 
seur de Strasbourg, Knapp 1 . Son ouvrage : Stoat- 
liche Theorie des Geldes soulfeve en Allemagne des 
discussions extrGmement vives 2 et m6riterait, 
ailleurs qu'ici, une analyse tres approfondie. L'au- 
teur y oppose a la conception m6talliste la con- 
ception « nominaliste » ou « itatiste » de la mon- 
naie. Ce n'est plus Tempreinte seule qui constitue 
la monnaie, ce sont les institutions juridiques 
d'un Etat qui la creent, qui lui constituent sa va- 
leur, qui lui permettent de remplir sa fonction (die 
Seele des Geldwesens liegt nicht im Stoffe der 
Platten, Sondern in der Rechtsordnung welche den 
Gebrauch regelt, § i, p. 2). Primitivernent, il a 
fallu se servir d'une mati&re que Ton pesait, puis 

tions nettes. Od n'y verra pas autre chose qu'une simple hypo these 
de raisonnement. 

D'ailleurs, la lettre se termine par cette phrase categqrique : « II 
faut qu'une Banque se maintienne en etat de se liquider a tout 
moment... Pour ne jamais finir, une Banque doit toujours etre prete 
de finir. » (Lettre reproduite par de Greef, op. cit., p. i33.) 

1 . Staatliche Theorie des Geldes, von Georg Friedrich Knapp, Dun- 
cker et Humblot. Leipzig, 1905. 

a. Voir sur la theorie de Knapp, notamment : 

i° Kritische Blatter fur diegesamten S taatswiss ens c haft, 1906, n°3, 
article de Voigt. 

2° Zeitschrift fur die gesamte Staatswissenschaft, 1906, n° a, article 
de Voigt. 

3° Jahrbuch fiir Gesetzgebung, Volkswirtschaft, 1906, n° a, n° 3, 
n° 4 (article de Knapp lui-meme et article de Bortkiewicz). 

4° Jahrbucher fiir Nationaloekonomie und Statistik, octobre 1906. 



INTRODUCTION 47 

l'Etat a cree des pieces dont il certifiait le poids 
(periode du « morphisme »); mais par la se trou- 
vait preparee la periode actuelle ou l'Etat, par pro- 
clamation, constitue a la monnaie une valeur no- 
minale differente de. la valeur reelle (p. 25: die 
Geltung durch Proklamation ist aber gar nicht an 
den Stoff gebunden). II en est ainsi dans la consti- 
tution moderne de la monnaie (,= chartale Zah- 
lungsmittel). — L'unite de valeur d'autre part, 
que nous d£finissons comme un certain poids 
d'une certaine quantity de m£tal, n'est necessaire 
a envisager d'une facon concrete que pour la for- 
mation des premiers jugements sur la valeur. Ge 
qui sert d'interm6diaire et d'etalon dans un Etat 
est Fobjet d'une creation artificielle purement juri- 
dique 1 . 

Qu'on n'objecte pas que la monnaie admise dans 
les rapports internationaux a un caractere tout 
different. Si, en effet, ce qui circule a Pint6rieur 
ne peut pas circuler internationalement, c'est la 
preuve indiscutable de ce fait que les institutions 
juridiques propres a un pays cr6ent la monnaie, et 
qu'une monnaie « nominate » pourrait circuler 

i . Cette creation, redisons-le, n'est pas seuleraent le fait de l'em- 
preinte attributive de valeur, mais de la loi qui fixe l'emploi et 
P usage d'une certaine monnaie, qui determine la facon dont se paie- 
ront les dettes, la nature des monnaies admises dans les caisses de 
1'Etat, etc... II peut ainsi constituer une monnaie avec du papier. La 
monnaie de papier n'est pas, selon Knapp, une assignation sur les 
caisses de l'Etat qui ne ferait qu'ajourner la liquidation ; elle est une 
monnaie dont la remise libere (Y. p. 44)* 



48 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

internationalement si, sur ce point, l'accord des 
institutions juridiques se faisait. 

Si elle n'est pas exclusivement socialiste, Tid6e 
de la monnaie-signe n'en est pas moins le lien le 
plus general qui unisse entre eux les systemes 
historiques auxquels nous demanderons de nous 
livrer le sens des traditions socialistes relatives a 
l'echange au comptant ou a credit. 

Certains socialistes vont d'ailleurs' beaucoup 
plus loin et ne se bornent pas a adopter une mon- 
naie par elle-m6me denuee de toute valeur, d'en 
faire la representation des produits eux-m6mes, 
ils veulent agir sur la determination m6me de la 
valeur 6conomique. 

II y a la un point qu'en terminant, il faut bien 
mettre en lumtere. Ce n'est point pour substituer 
a un 6talon imparfait des valeurs, un etalon-mar- 
chandise plus parfait 1 que certains socialistes pro- 
posent de donner cbmme fondement a la valeur 
des objets, la quantite de travail 2 contenue dans 

1. Les socialistes donnent bien cette raison de I'imperfection de 
l'e'talon, mais aucun d'eux n'insiste sur les qualit£s techniques de celui 
qu'ils proposent. 

2. Nous trouvons chez les £conomistes classiqaes — sans les con- 
clusions pratiques qu'en ont tiroes les socialistes — comme des aper- 
$us theoriqucs pouvant servir d'eclaircissement a cette notion de va- 
leur d£termin6e par le travail. 

i° Adam Smith. — Nous trouvons chez Adam Smith les trois ex- 
pressions : prix r£el, prix nominal, prix naturel. Il donne done au 
mot prix un sens large et non seulement le sens de valeur appreciee 
en argent, Le sens Itroit dans lequel on entend commun6ment le mot 
prix est donneVpar Pexpression prix nominal chez Adam Smith. 



INTRODUCTION 49 

chaque objet : le travail est une marchandise ; 
comme. tel, il est lui aussi un etalon imparfait des 

Mais qu'entend-il a) par prix r6el. 

6) par prix naturel. 

a). — Du prix r£el, Adam Smith nous dit qu'il est constitue par 
la quantity de travail qu'a coute l'effort de production ; le prix r6el 
qu'un objet coute a l'homme, c'est la peine individuelle et particu- 
lar e qu'il a fallu se donner pour l'avoir. Et sans doute il y a la les 
elements d'un Etalon « humain » des valeurs, suivant ^expression de 
M. Deschamps, c'est-a-dire que la peine plus ou moins grande, cau- 
sae par la production d'objets differents ou d'un m£me objet a des 
epoques diff&rentes, peut servir a celui qui Pa £prouv£e a mesurer la 
valeur qu'ont pour lui les objets differents ou le mime objet dans le 
temps. Mais cet etalon individuel n'a pas it6 envisage par Adam 
Smith comme pouvant constituer un etalon social pratique. 

6). — Par ailleurs, Ad. Smith a parl6 du prix naturel. « Il est 
naturel, a-t-il ecrit, qu'un castor qui a coute deux fois plus de temps 
a tuer qu'un renard, vaille deux fois plus ». Mais la porteedece texte 
rlsulte du contexte. Adam Smith se place dans l'hypothese d'un 6tat 
des societes ou le travail fonctionne comme seul element actif sur 
des capita ux qui ne sont pas appropries. 

(V. sur tous ces points la demonstration de M. Deschamps : cours 
de doctorat : 1905-1906). 

2° Ricardo. — Avec Ricardo, la th^orie est plus nette, mais n'est 
pas sans reserve encore. Tout d'abord, Ricardo declare que Futility 
est la condition essentielle de la valeur. Entre choses utiles, la ya- 
leur se determine par la quantite de travail qu'a coute" chacune d'el- 
les ; mais Ricardo se place dans un etat des societes ou aucun obsta- 
cle ne vient entraver Faction du travail et la multiplication du 
produit, ce qui semble le rejeter comme Smith dans « l'hypothese 
preadamique » (expression de Marx). Cependant il considere cette si- 
tuation comme etant la regie normale. 

Remarquons, d'autre part, qu'il donne une solution purement ver- 
bale de la difficulty qui se pr^sente des lors : le travail, en effet, 
n'existe pas a l'etat abstrait ; il differe de qualite avec les individus, 
d'intensite avec les moments. Comment lui donner les qualit£s d'ho- 
mogeneite qualitative et quantitative qui lui sont indispensables. Ri- 
cardo se borne a declarer que « les differences tenant a une plus 

Aucuy. 4 



50 LES SYSTtiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

valeurs. Le dissentiment est entre deux ecoles: 
Tune d'apres laquelle la valeur a besoin pour s'ex- 
primer de se comparer, d'aprfes laquelle la notion 
m^me de valeur implique rapport; l'autre d'a- 
pr&s laquelle elle est, comme le poids, la lon- 
gueur, une qualite inherente aux choses. L'une 
ne congoit pas que Ton parle de la valeur d'un 
objet, ou du moins elle ne voit la qu'une fagon 
elliptique de s'exprimer : la valeur d'un objet 
n'existe que par rapport a celle d'un autre. 
Pour 6tablir Techelle des valeurs il faut une unite 
de comparaison qui soit une mesure mesuree, 
done variable. 

L'autre n'envisage l'unit6 de mesure que comme 
une grandeur que chaque objet realise et multiplie. 

Cette question de mesure n'est d'ailleurs que la 
consequence de vues essentiellement differentes 
sur l'essence m6me de la valeur. 

Ceux qui envisagent la valeur comme n'existant 
que par relation considerent que la valeur est 
constitute par une foule d'6lements complexes 
dont le plus indispensable est 1'utilite, e'est-a-dire 

grande application ou a un plus long apprentissage sont r£solubles en 
travail simple. » — II y a done une valeur du travail lui-meme, et on 
ne voit pas suivant quel principe en sera mesur£ le degre\ 

On verra, avec Karl Marx, que la th£orie socialiste est toute diffe- 
rente. Jusqu'a Karl Marx, les socialistes se sont appuy^s surles clas- 
siques pour conside>er comme d6montr£e la th£orie qui donne a la 
valeur pour cause et pour mesure le travail. De cette conception 
the'orique, ils se bornaient a tirer les consequences pratiques et la 
matiere d'un droit nouveau. [Voir les pr6d6cesseurs que Marx s'est 
donnas. Critique de VEconomie politique, trad. Remy, p. 46 et suiv.]. 



INTRODUCTION 51 

un rapport avec les besoins de l'homme, dont un 
autre est la raret6. II en resulte l'ind^terminabilite 
des valeurs anterieurement, al'accorddesvolontes 
sur une relation quantitative de deux objets. 

Les socialistes font dependre la valeur d'un 616- 
ment unique, le travail : element quantitatif, sus- 
ceptible d'une mesure quantitative. lis peuvent 
des lors parler de la valeur d'un objet, considerant 
qu'elle est constitute par le travail mesurable qu'il 
a fallu pour l'accomplir ; et la monnaie, expres- 
sion de cette quantite de travail, n'est pas un ele- 
ment de comparaison n^cessaire ; elle n'est pas un 
des termes du rapport par lequel se d6termine la 
valeur; elle est la notation de la valeur, un bon de 
valeur, un signe de valeur; elle peut en 6tre par 
elle-m6me depourvue. 

G'est par ces theories qui visent a une trans- 
formation totale du regime mfime de la valeur 
que nous commencerons cette 6tude avec Owen 
et avec le collectivisme. Le systfeme d'Owen et 
celui des collectivistes different entre eux, en 
ce que le premier ne subordonne pas le fonction- 
nement du nouveau principe d'echange a la trans- 
formation prealable du mode de production, tandis 
que le second cree d'abord un milieu 6conomique 
d'oii toute concurrence se trouve bannie et ou la 
production est socialist. 

Or, noire but est de montrer que cette organisation 
de la production est la condition indispensable de toute 
transformation de I'echange basie sur Vilimination 



52 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'feCHANGE 

de la monnaie metallique. II ne peut y avoir de so- 
cialisme de Techange en dehors d'un socialisms 
de la production. 

L'echec du systeme pratique d'Owen nous four- 
nira a cet 6gard un premier 6l£ment de demons- 
tration. Mais notre demonstration sortira plua 
complete de Tanalyse des trois systemes dont 
nous nous occuperons ensuite : 

i° Le systeme de Proudhon, dont l'auteur ne 
voulut faire qu'un syst&me de monnaie-signe, et 
qui dut 6tre transform^, complete jusqu'a la con- 
stitution artificielle de la valeur, nous montrera 
qu'il n'est pas possible de supprimer une seule des 
deux fonctions de la monnaie sans rompre l'equilibre 
de la production et de la consommation et sans 6tre 
conduit, pour le retablir, a une organisation col- 
lectiviste de la production. 

2° Les systemes de Vidal et de Haeck fourniront 
le m6me t6moignage, non par Texpression qu'ils 
regurent de la part de leurs auteurs, mais au con- 
traire parce que ceux-ci hesit^rent a formuler en 
systemes pratiques les consequences logiques de 
leurs theories monetaires. De leurs systemes pra- 
tiques, qui ne sont que des systemes d'organisation 
du credit, mais qui par la restent des systemes 
d'action indirecte sur les conditions de Techange, 
nous retiendrons les erreurs essentielles qui, en 
matihre d'ichange a credit, ont encore cours parmi 
les socialises. 

3° Enfin le comptabilisme social, tel qu'il a ete 



INTRODUCTION 53 

formule en ces dernieres ann6es par M. Solvay, 
nous fournira la derniere preuve a laquelle nous, 
voulions recourir de l'impossibilite de modifier le 
regime de l'6change sans modifier d'abord le regime 
de la production. 

On donne souvent le comptabilisme social comme 
n'6tant qu'un systeme d'application generate des 
creances a la liquidation des dettes; mais on s'ar- 
r6te alors a n'envisager qu'un mecanisme exterieur 
<jui n'a rien d'original puisque Proudhon, Vidal, 
Haeck 1'ont examine. Ce qui est essentiel dans le 
comptabilisme social, c'est le contenu du compte, 
•c'est la monitisation g^nirale de Vavoir, appele a cir- 
culer sans l'intermediaire de la monnaie. De cette 
suppression de la monnaie metallique comme inter- 
mediate des ^changes, resulte, de Taveu de l'au- 
teur, sa disparition comme 6talon des valeurs. Le 
•comptabilisme fournit une demonstration iden- 
tique, dans tous ses termes, a celle que l'on peut 
tirer du systeme de Proudhon, avec lequel a nos 
yeux, il se confond absolument. 

Si notre demonstration, poursuivie avec m6thode 
par l'analyse de ces systemes, est exacte, nous 
aurons ramen6 toute transformation socialiste de 
I'echange a ne pouvoir fonctionner qu'en regime 
collectiviste. De la condamnation du regime col- 
lectiviste dipendra done la condamnation de tous 
les autres regimes. 

Ainsisetrouve determine le plan de cette etude. 
Elle comprendra quatre chapitres : 



54 LES SYSTfiMES S0GIAL1STES D'tiCHANGE 

Le i er relatif au systeme d'Owen et au Collecti- 
visme ; 

Le 2 e relatif au systeme de Proudhon ; 

Le 3 e relatif aux systemes de Vidal et de Haeck ; 

Le 4 6 relatif au comptabilisme social. 

L'indication de ce plan definit notre methode. 

Nous pouvions chercher, dans les ouvrages de 
chacun des socialistes, ce qu'il avait ecrit de re- 
latif a l'echange, dresser en quelque sorle le cata- 
logue scrupuleux, mais confus, des opinions et des 
idees. 

Nous pouvions choisir, dans Phistoire les sys- 
temes, les plus significatifs, ceux qui peuvent 6tre 
consideres comme des types representatifs, les 
ramener ainsi a un petit nombre et dessiner de 
plus vives ar6tes. 

C'est cette dernifere methode que nous avons 
choisie. En le faisant, nous n'avons fait d'ailleurs 
que limiter les occasions de r6peter les mSmes 
observations. II n'y a en effet, en dehors du regime 
de l'echange base sur la monnaie, que deux sys- 
temes possibles : i° l'echange direct qui n'elimi- 
nerait la monnaie, que comme intermediate et lui 
conserverait son role d'6talon (Owen en fait, 
Proudhon, Vidal et Haeck en theorie); 2° l'echange 
direct, qui eliminerait totalement la monnaie 
(Solvay) et determinerait arbitrairement la valeur 
(Owen en th6orie, le collectivisme). Notre but est 
de montrer que le premier systeme implique le 
second. 



CHAPITRE PREMIER 

OWENISME ET COLLECTIVISME ' 

En general, la forme de l'echang© 
des produits correspond a la forme 
de la production. 

Karl Marx, Misere de la philoso- 
phic, 1847- 

Le partage des moyens de con- 
sommation... n'est qu'une conse- 
quence du depart des conditions de 
la production elle-meme. 

Karl Marx, Critique da pro- 
gramme de Gotha, 1875. 

I 

Owen et sa banque d'echange. 

Le premier parmi lessocialistesquitenterentune 
transformation du regime de Techange fut Owen. 

1. Nous n'avons pas la pretention de faire de ce i er chapitre ua 
cbapitre original. M. Deschamps, dans le cours qu'il a profess^ a la 
Faculty de droit, en 1904*1905, sur 1' individual isme et le socialisme ; 
M. Doll6ans, dans son ouvrage sur Robert Owen (Feiix Alcan, 
edit., 1907), ont, le premier en ce qui concerne le collectivisme, le 
second en ce qui concerne la Banque d'echange d'Owen, formule* 
les principes et les fa its que nous nous bornons a adapter au cadre de 
cette etude. 



56 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

La vie d'Owenfut une longue suite cTexperiences 
sociales. De ces experiences, on pent faire deux 
categories bien distinctes~ les unes sont relatives 
a une meilleure organisation de la production, 
et comme telles, n'ont pas a 6tre examinees ici ; 
les autres font d'Owen un socialiste de l'echange 
et ce sont celles dont nous devons parler. 

En organisant l'echange, Owen se proposait de 
remedier aux vices de la soci6te presente et a la 
pauvrete. Ce but est clairement exprime dans le 
rapport qu'Owen adressait en 1820 au comte de 
Lanark et qui est ainsi intitule : Plan pour mettre 
un terme a la detresse publique, dissiper le m&conten- 
tement en donnant un emploi productif aux classes 
pauvres et laborieuses par des arrangements qui ame- 
lioreront essentiellement leurs conditions, diminueront 
les dipenses de production et de consommation et 
crieront un marche en diveloppant la production 1 . 

A. — Owen constate dans ce rapport d'une part 
l'extr^me d6veloppement de la production et de la 
richesse generate, et d'autre part le denuement 
croissant des classes laborieuses. Leur pouvoir de 
consommation, loin de se developper avec Tac- 
croissement du nombre des objets consommables, 
a diminue au contraire. II en resulte que le pro- 
duit reste sans debouche, que des crises viennent 
a chaque instant temoigner de Tinsuflisance de la 
consommation au regard de la production. 

1. Cit6 par Hector Denis, Etude sur Owen, dans les Annales de 
Pit stitut des sciences sociales 1895. (Voir au Mus6e social.) 



OWENISME ET COLLECT1VISME 57 

Quelle est la cause de cette pauvret£, de cette 
insuffisance a acquerir de la classe ouvrifere ? Elle 
reside tout entiere dans l'existence d'un systeme 
artificiel ftichange : « La classe des travailleurs 
est rendue esclave d'un systeme artificiel de re- 
muneration, plus cruel dans ses effets qu'aucune 
forme d'esclavage pratiquee dans les societes bar- 
bares ou civilis6es l . 

La mis6re a pour cause Tusage de la monnaie 
metallique dans les echanges. De cet usage de la 
monnaie, Owen faisait deux critiques : i° Le travail- 
leur doit se procurer l'intermediaire monetaire et, 
pour cette acquisition necessaire, il est oblig6 de 
subir la loi spoliatrice du detenteur. De la, tous 
les inconvenients signals : Timpossibilite de pou- 
voir, avec le metal re$u en paiement, racheter son 
produit, en sorte que la totalite de la consomma- 
tion ne peut jamais absorber toute la production. 
Les crises r6sultent, non de la surproduction, 
mais peut-on dire de la sous-consommation des 
classes ouvri&res ; 

2° A cette critique de la monnaie metallique 
comme intermediate des echanges se joignaitune 
critique de la monnaie metallique comme etalon 

i. Id. Ibid. — On voit par cette citation, qu'Owen fait d^pendre 
des conditions de 1'echange, les conditions de la repartition. Il y a Ik 
one confusion dont nous verrons les effets. Elle s'explique par ce fait 
dont M. Mantoux nous a apport£ le t£moignage : V. La Revolution in- 
dustrielle en Angleterre ail xvin e sihcle, 1906, que la cause premiere 
de la suction ouvriere fut dans la concentration commerciale abou- 
tissant a une concentration de numeraire. 



38 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'fiGHANGE 

des valeurs. La monnaie metallique paraissait a 
Owen impropre a remplir ce role, puisque comme 
marchandise, elle a une valeur variable. 

B. — Gependant, disait Owen, le travail est la 
mesure naturelle de la valeur. Pourquoi n'en- pas 
faire sa mesure reelle, sa mesure unique ? 

Le moyen de restituer a la classe ouvri6re l'in- 
tegralite de son droit de consommation, c'est de 
la crediter de la somme de travail aceomplie par 
elle, c'est d'evaluer de la m6mefacon, c'est-a-dire 
en travail, sa production. En monetisantle travail 
incorpore dans le produit, on met chaque travail- 
leur a m6me de se procurer directement ce dont 
il peut avoir besoin. On lui donne un instrument 
d'acquisition qui s'adapte exactement au mouve- 
ment de la production, qui suit avec une precise 
exactitude toutes les oscillations de la richesse 
creee, qui a comme elle le pouvoir de s'etendre ou 
de se r6trecir. 

Ainsi se trouvait pose le principe de la trans- 
formation : faire du travail Vunique mesure de la 
valeur. 

Les m6mes idees sont developp6es dans les 
numeros de la Crisis des 16 et 22 juin 183a 1 . 
Owen y constate a nouveau que le prix du travail 
en argent est tomb6 si bas que l'ouvrier ne peut, 
non seulement se procurer les commodites de la 
vie, mais m6me satisfaire ses besoins. « A me- 

1. V. Ed. Doll6ans, op, cit., p. 371. 



OWENISME ET COLLEGT1VISME 5» 

sure, declare-t-il, que le machinisme se develop- 
pera, la baisse de la valeur marchande du travail 
humain s'accentuera » et ses inconvenients s'ag- 
graveront. II semble a Owen que la monnaie sera 
en quantity de plus en plus insuffisante eu egard 
a Faccroissement prodigieux des produits a faire 
circuler, et que, par suite, elle vaudra a ses deten- 
teurs un privilege de plus en plus exorbitant : 
« Chaque jour, ecrit-il, des milliers d'individua 
dans les diff&rentes industries se levent le matin 
sans savoir oil ils pourront se procurer un em- 
ploi... Ils ne peuvent ordinairement se procurer 
le produit des autres qu'en transformant leurs 
marchandises en argent, en les livrant au capita- 
liste ou a Tintermediaire... Mais, si la monnaie est 
rare, si l'intermediaire n'est pas dispose a prendre 
le produit offert, le producteur doit faire un sa- 
crifice considerable 1 .)) 

Ainsi, a cette epoque d'introduction du machi- 
nisme, les maux dont souffre Touvrier parais- 
sent 6tre le r6sultat du mode d'echange et non du 
mode nouveau de production. 

Le remade consiste a transformer le regime 
des echanges, en donnant a la valeur une deter- 
mination en travail. On mettra ainsi a la disposi- 
tion de tous les travailleurs un pouvoir d'acquisi- 
tion direct. Ce pouvoir s'accroitra en proportion 
du travail, c'est-a-dire que toujours la production 

l. Ed. Doll£ans, op. cit., p. 274. 



60 LES SYSTEMES SOC1ALISTES I^feCHANGE 

fera naitre un droit de consommation capable de 
Tabsorber tout entifcre. Une quantite de travail 
donnee choisie comme unite est d'autre part une 
grandeur invariable. 

Or, il convient, selon Owen, d'etablir immedia- 
tement, pour l'application de ces principes, des 
banques d'echange dans toutes les parties de 
l'Empire britannique. Par elles, se trouvera intro- 
duit,dans le milieu m&me de la concurrence libre, 
le principe de revaluation des marchandises en 
travail. 

* * 

Nous ferons, imm£diatement apr&s cette courte 
esquisse, ressortir les imprecisions de la theorie 
qui, en principe, devait servir de base a la consti- 
tution des banques d'echange. 

Owen n'etait pas parvenu a une determination 
precise de l'unile de valeur. Ce devait &tre une 
certaine quantite constante de travail. Mais, a rai- 
son des differences qualitatives qu'elle rev&l avec 
les individus, a raison des differences d'intensite 
dans le travail, une certaine quantite de travail ne 
peut 6tre qu 1 ^idialement concue et ne peut devenir 
une grandeur homogene connue. 

D'autre part, l'entreprise d'Owen etait une en- 
treprise priv6e, c'est-a-dire qu'elle devait, pour 
la sauvegarde et le triomphe de ses principes, 
vivre et lutter. Mais les exigences de la vie en con- 



OWENISME ET COLLEGTIVISME 61 

currence ne seraient-elles pa* inconciliables avec 
le maintien des principes directeurs ? 

L'application des principes exigeait que chaque 
travailleur fut r6muner6 d'aprfes le travail effecti- 
vement et personnellement fourni par lui, inde- 
pendamment de toute utilite du produit. Elle ne 
permettait de faire aucune difference entre les 
travaux dont les produits s'offraient a elle ; tout 
travail s'equivaut. La mesure du travail ne pouvant 
se faire directement en quantity, c'est sa mesure 
indirecte par la dur6e que la pratique devait n6- 
cessairement degager. Mais la dur6e du travail 
peut-elle 6tre prise seule en consideration ? Me- 
sure-t-elle l'intensite du travail, en mesure-t-elle 
la qualite ? Rien de plus ais6 que de prolonger la 
dur6e du travail au detriment de la productivity . 
La mesure par la duree, telle qu'elle s'imposait, 
6tait done bien imparfaite etne paraissait pas pou- 
voir assurer le succ6s de la banque dans un re- 
gime de libre concurrence. 

II y avait au fonctionnement du syst&me, outre 
ce vice d'impr£cision dans la determination de 
l'unite de valeur, un autre vice essentiel, absolu, 
redhibitoire : chaque particulier, d£gage de la 
responsabilit£ des realisations, peut apporter a la 
banque une manifestation quelconque d'un travail, 
m6me inutile, et se faire delivrer un bon de con- 
sommation qui ne s'exercera 6videmment que sur 
les produits d'un travail utile. 

Qu'importe Pabsence ulterieure de debouche 



62 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

a celui qui doit apporter settlement du travail 
pour pouvoir recueillir un droit de consommation . 
Cest alors que Ton a chance de voir sortir des 
mains des travailleurs les objets les plus het£ro- 
elites, les plus fantaisistes, les plus inutiles. A 
d6couper minutieusement de petits morceaux de 
papier on pourra avoir fait preuve d'un travail 
■considerable, mais combien inutile. N'importe, 
on aura son bon de produit. 

Si la banque agit conformement aux principes 
simples qui ont 6t6 poses, elle doit done : i° accepter 
utie manifestation quelconque du travail ; 2° tout 
evaluer d'apres la dur6e du travail incorpore. 

Si la banque accepte tout, m6me les inutilites, 
elle ne vendra que des objets utiles. 11 y aura d&s 
lors insuflisance de ceux-ci, par suite depreciation 
des bons auxquels il ne peut 6tre donne com- 
plete satisfaction. Si la banque se procurait, par 
acquisition dans le commerce, les produits con- 
sommables qui lui manquent et qui lui sont 
demandes, il y aurait pour elle une perte sans 
compensation, puisque ces produits peuvent &tre 
consommes par des deposants qui n'ont apport£ 
aucune utilite. Si la banque essayait de recup6rer 
celte perte par une elevation des prix de vente, 
ce ne serait pas seulement porter atteinte aux 
principes, ce serait ne pouvoir pas vendre ; la 
banque en effet ne peut triompher, dans un mi- 
lieu de concurrence libre, que si elle oflPre des 
avantages aux consommateurs. 



OWENISME ET GOLLEGTIVISME 63 

La banque, ainsi acculee a la faillite des prin- 
cipes ou a celle des actionnaires, cedera n£cessai- 
sement a la tentation d'6carter les inutilites. 
Comment le fera-t-elle ? En refusant de les accepter 
ou en en offrant une remuneration derisoire. Dans 
les deux cas, elle sort des principes, puisqu'elle 
cesse de considerer les quantites de travail et que 
pour assurer l'adaptation de la production a la 
consommation, elle est amenee a faire jouer dans 
un certain sens le mecanisme des evaluations. 

Le vice fondamental du syst^me est en effet 
dans le defaut d'adaptation de la production a la 
consommation. 

Ce defaut d'adaptation peut encore, en l'esp6ce, 
setrouver aggrave par les manoeuvres de specula- 
lion auxquelles le systfeme ne manquera pas de 
donner lieu de la part des adversaires de Tentre- 
prise et de la part des producteurs eux-m6mes. 
Le commerce concurrent n'aura-t-il pas contre la 
banque des armes efficaces : il lui suffit d'acheter 
aux producteurs deposants leurs bons en grande 
quantite et d'exercer sa demande, d'une facon 
uniforme et immediate, sur le m6me genre de 
produits, pour mettre la banque dans Timpossi- 
bilite de satisfaire le besoin artificiel qui se 
manifeste soudainement a elle *. Ainsi se trouvera 
assuree la depreciation du bon d'echange. 

i. A supposer meme, en effet, qu'il ne soit d£livr£ de bons que 
contre 1'apport de produits utiles, il ne suffit pas, pour e>iter tout 
risque de crise, que les bons aient toujours leur contre-partie en mar- 



64 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Le produeteur, d'autre part, qui cede si facile- 
ment a la tentation d'intensifier sa production 
pour reduire ses frais, s'abandonnera a son pen- 
chant, puisqu'il peut lui devenir indifferent de 
depasser la mesure des besoins et qu'il n'a plus 
a calculer leurs manifestations. 

Ainsi se trouvent serieusement contestees les 
qualit£s que Ton pr^tait au bon d'echange. II de- 
vait ne jamais se deprecier. En effet, remis au 
produeteur qui depose le resultat d'un certain 
travail, il a un gage r6el, il est veritablement 
Tattestation d'un travail produit. Mais gage reel, 
nous venons de voir qu'il n'est pas gage realisable, 
qu* il peut 6tre produit inutile, que par suite ce 
n'est pas sur lui que s'exercera le droit de con- 
sommation constate par le bon, mais sur les pro- 
duits utiles des lors insuffisants a satisfaire la 
demande. L'elimination des produits inutiles 
n'exclut pas la depreciation : pour qu'elle se pro- 
duise, il suflit qu'a un moment donne la demande 
grossie par la speculation ne puisse £tre satisfaite 
tout entiere par l'offre. La banque peut, sans 
doute, par une nouvelle atteinte aux principes, 
diminuer la demande en 6levant le prix du pro- 
duit, en exigeant plus de bons d'heures de travail 
a la vente qu'elle n'en a delivre elle-m6me a l'achat. 
Mais s'il n'y a sous l'6largissement de la demande 

chandises ; il fa ud rait encore que chaque produeteur consommat l'es- 
pece de raarchandises qu'il produit, ce qui n'est 6videmment pas le 
cas. 



0WEN1SME ET COLLEGT1V1SME 65 

qu'une manoeuvre de speculation, cette mesure 
ne suffira pas a arr6ter la depreciation. Elle 
n'aura contribue qu'a l'aggraver : en eflPet la banque, 
ne monopolisant pas la production, ne peut im- 
poser ses prix. Elle verra diminuer sa clientele 
d'acheteurs, ellegardera ses produits. 

* 
* * 

C'est en somme Thistoire du Labour Exchange 
constitu6 a Londres, le 3 septembre i832, que nous 
aurions par avance abstraitement decrite, si le 
sentiment de ces difficultes insurmontables n'en 
avait fait une entreprise absolument differente des 
principes qui en avaient suggere Pidee. En sorte 
qu'independamment de son echec, elle e&t^par sa 
nature mSme, la preuve de l'impossibilite pratique 
du systeme d'6tablissement de lavaleur — travail 
dans un "milieu de concurrence libre. 

Une banque d'echange fut ouverte a Londres, 
le 3 septembre i832. Elle fut constitute par une 
society d'actionnaires. L'action etait de 20 livres 
sterling et il lui 6tait attribue 4o heures de bons de 
travail. La banque se procurait ainsi les locaux 
dont elle avait besoin pour fonctionner. Elle faisait 
alors appel aux d6posants et leur delivrait, en 
echange de leurs produits, desbons de papierrepre- 
sentant, en heures de travail, revaluation des mar- 
chandises et donnant droit a Tacquisition de celles 
dont le prix correspondait a la valeur du billet. 

Aucut. 5 



66 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

La banque, qui servait des int6r&ts a ses action- 
naires et prevoyait m^me des profits, prelevait a 
la vente une legere somme. 

II faut bien voir comment se faisait revaluation. 
Nous savons que la determination de l'etalon ne 
pouvait etre d'une quantity abstraite de travail, 
qu'elle devait se faire par la duree du travail. 

Or, il n'en est ainsi qu'en apparence. II est en 
effet impossible, de considerer toute heure d'un 
travail quelconque comme s'equivalant. Aussi ne 
va-t-on que dans les mots conserver le principe 
de 1'evaluation en travail. En effet, on donne a 
Theure de travail une expression monetaire. Cette 
expression monetaire est fournie par le salaire 
moyen d'une heure de travail, calcule pour toute 
l'Angleterre et pour toutes les professions. On 
revalue a 6 pences. 

Ainsi toute heure de travail sera payee 6 pences. 
On lui constitue une valeur moyenne. L'aVantage, 
pour ceux dont le travail est moins remunere, 
peut les amener a faire des depots. Mais ceux qui 
gagnent plus fi'offriront pas leurs produits a ce 
taux. Owen espere cependant le contraire et 
cette confiance optimiste rev&le tout ce qu'il y a 
d'eternelle meconnaissance de la nature humaine 
et de ses mobiles d'activile dans toutes les con- 
structions socialistes. Owen nous dit: «La difficulty 
est de savoir si ceux qui recoivent des salaires 
plus eleves travailleront aux m^mes conditions 
que ceux qui recoivent moins, mais s'ils consi- 



OWENISME ET COLLEGT1VISME 67 

derent que les services des ouvriers moins payes 
sont aussi nEcessaires que les leurs pour former 
une union complete des metiers, un cercle entier 
d'occupations, ils ne feront point d'objections *. » 

D'autre part les matieres premieres, utilisees 
pourle travail etque Touvrier s'estprocurees dans 
le commerce, Iui sont complees a leur prix cou- 
rant que Ton convertit en autant d'heures de 
travail qu'il contient de fois 6 pences. 

On voit d6s lors Poperation mentale qui s'im- 
posait a Tesprit du garde magasin. Preoccupe du 
debouche, il s'efforcait d'exclure les inutility, et, 
pour les utilites, il les 6valuait comme le ferait un 
commercant, d'apres ce qu'il pensait pouvoir en re- 
tirer a la vente : x livres sterling. Ensuite, pour la 
sauvegarde apparentedesprincipes, iltransformait 
son Evaluation en autant d'heures de travail qu'il 
y avait de fois 6 pences dans le chiffre devaluation. 
Owen repondait a un tailleur mecontent de rattri- 
bution de valeur faite a un habit : « Ce qui regit 
notre reelle evaluation des articles est le plus bas 
prix courant. Chacun achete au meilleur marche, 
personne ne viendra a nous si nous ne sommes 
pas aussi bon marche que les autres et, si per- 
sonne ne vient acheter les produits, il n'y aura 
plus aucun interGt pour les deposants a nous les 
apporter 2 . » D6s lors, il ne reste plus rien des 
principes. Preoccupee de ne pas surcoter les pro- 

i. V. Ed. Doll^ans, op. cit., p. 277. 
2. Voir Id. Ibid., p. 292. 



/ 



S8 LES SYSTEMES SOCIALISTES IVfiCHANGE 

duits, parce qu'elle ne pourrait les ecouler sans 
perte, la banque ne pouvait les sous-coter sous 
peine d'etre privee de ses depots. Elle cotait au 
plus bas prix courant. La monnaie mitallique con- 
servait son rdle d'&talon des valeurs. 

Quelle pouvait bien 6tre dfes lors l'utilite de 
l'entreprise ? « Elle n'etait qu'un peu mieux, dit 
Owen dans le num£ro de la Crisis du 3o decembre 
i83a, qu'un etablissement de pr6t sur gage. » 
Elle procurait en effet aux producteurs qui ne 
trouvaient pas a vendre immediatement, comme 
ils en avaient besoin, le placement d'un. produit 
que la banque pensait pouvoir ecouler un jour ou 
Tautre. D'autre part, elle constituait un etablisse- 
ment honn^te, se contentant du prelevement n6- 
cessaire pour lui permettre de fonctionner 1 . 

Des le debut, les depots s'accumulerent. [1 y 
avait a peine i5 jours que la banque etait ouverte 
et Ton etait oblige de fermer les portes, du 
mercredi soir au lundi, a cause de la multipli- 
cation excessive des objets apportes. Le i3 oc- 
tobre, la Crisis annonce que, vu la quantite des 
depots, on ne recevra pas de produits d'une va- 
leur reelle inferieure a 4o heures et d'une valeur 
nominale inferieure a 20 shillings. 

Le 3 1 novembre i83s, la Crisis nous apprend 
que les depots s'elevent en moyenne a 36 000 



1. Ed. DolI6ans, op. cit., p. 289, sur les services quejpouvait 
rendre la Banque. 



OWENISME ET COLLECT1VISME 6 W 

heures par semaine. Une succursale est ouverte 
L'institution semble prosperer. 

Mais elle renfermait en elle des germes perni- 
cieux. Elle ne pouvait dejouer les tentatives de spe 
culation. Lescommercants, int6resses a la voirdis 
paraitre, y firent multiplier les depots d'objets, 
utiles certes, mais dontla consommation en quan~ 
tit6 6quivalente ne pouvait 6tre immediate, en sortti 
que la banque devait supporter les effets desas- 
treux de la deterioration et de la moins-value. Si 
l'importance des depots depassait parfois les 
besoins actuels, il arrivait aussi qu'ils n'y suffisaient 
pas. L'abondance des bons retires par lescommer- 
cants constituait une monnaie momentan6ment 
• 

surabondante, qui pouvait se deprecier aisement, 
et qui se d£preciait necessairement lorsqu'elle 
s'exercait tout entiere sur des produits en quantite 
insuffisante a la banque. L'exc&s demission pa- 
raissait 6tre impossible ; en fait, il ne Test pas. 
Qu'on songe en effet au degre d'habilete, d'impar- 
tialite que suppose chez Texpertiseur revaluation 
du produit ; il peut se tromper sur son utilite, sur 
sa qualite : en fait, on recut des produits d6fec- 
tueux,invendables surlemarch6. La Crisis raconte 
notamment qu'un tailleur avait apporte un habit 
contenant 3 yards d'etoffe ; on le recut bien 
qu'inutilisable, a prix reduit 1 . 

Ce sont les efforts des commercants ligues, 

i. Ed. Dolllans, op. cit., p. 293. 



72 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

turiers, marchands de provisions, marchands en 
gros et en detail de toute cat6gorie, qui peuvent 
&tre portes a disposer de leurs divers articles 
de commerce etmarchandises de la seule maniere 
equitable dans laquelle les hommes peuvent dis- 
poser de leur propriete les uns a Tegard des 
autres, c'est-a-dire en donnant leur valeur 6gale 
en travail contre une egale valeur en travail, sont 
invites a transmettre leurs noms et leurs adres- 
ses 1 , etc. » 

Mais pour que les producteurs, sinon les mar- 
chands, pussent ainsi apporter leurs produits en 
d£pot, il fallait qu'ils en fussent propriitaires. Or 
comment pouvaient-ils l'&tre ? Le& ouvriers tra- 
vaillaient deja dans des usines ou dans des fabri- 
ques, autour de la machine & laquelle ils sont su- 
bordonnes. Ils ont cesse, comme le dira Karl 
Marx, de se servir de leur outil pour servir la 
machine. C'est pourquoi, expropries de leurs 
moyehs de production, ils n'ont aucun droit de 
propriete sur le produit qui appartient tout en- 
tier au proprietaire de la machine. 

Les ouvriers ne recoivent qu'un salaire. Et si ce 
salaire pe permet pas de racheter le produit, c'est 
qu'il represente seulement la part du travail dans 
l'oeuvre de production a laquelle collaborent ca- 
pital et travail. Pour mettre Touvrier a m&me de 
deposer son produit, il fallait Ten rendre totale- 

I . Cit£ par Hector Denis, loc. cit. 



OWENISME ET GOLLECT1VISME 73 

ment proprietaire, et pour cela le mettre k m6me 
de se passer des capita ux etrangers. Le moyen 
auquel avait pense Owen pour supprimer 1'inter- 
mediaire capitaliste entre le travailleur et le con- 
sommateur, c'etait Impropriation cooperative de 
l'instrument de production. 

On peut dire toutefois qu'Owen n'avait pas de- 
m6le les v6ritables raisons d'etre de la sujetion 
du travailleur. II les fait dependre du regime des 
echanges ; elles consistent essentiellement dans le 
regime nouveau de la production. C'est Tinterven* 
vention du machinisme qui a supprime l'autono- 
mie ouvriere. Le sacrifice subi par Fouvrier ne 
lui est pas impose au cours de l'echange, il lui est 
impose au moment oil se determine en valeur la 
part de sa collaboration dans Toeuvre de produc- 
tion. C'est le capital fixe qui accable le travailleur, 
et non cette forme particuli^re de capital sous 
laquelle s'incorporent les capitaux qui veulent cir- 
culer. Aussi la liberation du producteur doit-elle 
venir, non de la transformation du regime de 
l'echange, mais de la transformation du regime de 
la production. C'est la critique fondamentale 
adressee par Karl Marx aux gocialistes de Te- 
change. 

II 
Karl Marx et le collectivisme. 

L'attitude de Karl Marx a T6gard des socialistes 



74 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

de 1'echange est particulierementprecieuse a rele- 
ver. Elle est en effet de tout point favorable a la 
thfese que nous soutenons et n'a pas, a nos yeux, 
moins d'importance pour la determination des ca- 
racteres essentiels du collectivisme que n'en a 
l'analyse marxiste de la valeur. 

La critique du socialisme de Techange est faite 
par Marx dans Tun de ses premiers ouvrages, 
traduit en francais sous le titre « la Misere de la 
philosophie ». Cet ecrit de Marx est de 1847 : 
il est dirig£ contre Proudhon. Mais on peut 
considerer que Karl Marx s'y adresse precisG- 
ment au systfcme d'Owen tel qu'il vient d'&tre 
decrit. 

S'il ne prononce pas en effet le nom d'Owen, 
c'est qu'il commet une erreur certaine d'attribu- 
tion. II donne comme s'etant constitues sous l'in- 
fluence de Bray les Equitable- Labour Exchange Ba 
zars de Londres, de Sheffield, de Leeds, dont l'echec 
a 6te eclatant 1 . II y a la une erreur dontt6moigne 
Sir Foxwell, dans Introduction qu'il a ecritepour 
la traduction anglaise du livre de M. A. Menger r 
Le droit au produit integral du travail. 

Sir Foxwell ecrit en effet : « Dans sa reference 
a Bray, Marx attribue a son influence la fondation 
des banques de travail d'Owen. Mais celles-ci 
furent etablies par Robert Owen en i832, et pre- 
conisees par lui a partir de 1821. Je ne vois pas 

I. Karl Marx, Misere de la philo. (1847), ed. 1896, p. 107. 



OWENISME ET GOLLECTIVISME 75 

que Bray ait mentionne ces banques du travail. 
Son sy steme est tout a fait different l . » 

De ce systeme de- Bray il nous faut dire quel- 
ques mots, puisqu'il doit resulter de sa difference 
avec celui d'Owen, qu'a travers Bray c'est pr£cis6- 
ment Owen que Marx a atteint. 

John-Francis Bray fut un ouvrier imprimeur 
dont la vie est assez peu connue. II publia a Leeds, 
en 1839, son ouvrage essentiel Labour's Wrongs and 
Labour's Remedy (Des maux dont souffre le travail- 
leur et des remfedes a sa situation). A cette epo- 
que, dit Foxwell, les espGrances ouvrieres etaient 
toutes politiques. On attendait le salut de l'av&ne- 
ment des whigs au pouvoir. Le but de Bray fut de 
montrerque les transformations politiques etaient 
impuissantes a assurer les r^formes sociales. Or, 
ce sont les reformes sociales qui seules doivent 
preoccuper les travailleurs. 

« Remontant alors a la racine du mal, Bray, dit 
Foxwell, le trouve dans le principe de I'inegalitt des 
echanges 1 . » II semble par la ne point differer d'Owen . 
Mais on voit par la suite qu'il a beaucoup plus 
justement qu'Owen determine les veritables cau- 
ses de la sujetion ouvriere : a L'ensemble des 
classes ouvrieres, ecrit-il, depend du capita- 
liste ou employeur pour les moyens de travail et 

1. Foxwell, op. ciL, p. 71. 

2. Foxwell, p. 66. Cf. Bray, « Le systeme actuel de l'6change 
prive les travailleurs des trente-huit qua Tantiemes du produit de leur 
Industrie. » 



76 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

par consequent pour les moyens de vivre. »... 
« Les capitalistes et les proprietaires ne font rien 
de plus que de donner au travailleur, pour son la- 
beur d'une semaine, une part de la richesse qu'ils 
ont obtenu de lui la semaine precedente. » G'est 
la th^orie m£me de la plus-value qu'au temoi- 
gnage de Foxwell avait deja elaboree Bray. 

Comme remade theorique a cette situation, Bray- 
propose logiquement une appropriation collective 
du sol et des moyens de production et une regie 
de repartition bas6e sur le travail : « Un travail 
egal, ecrit-il, de quelque espece qu'il soit, devrait 
6tre egalement remun6re ; 1'inegalite de la valeur 
sociale du travail n'est pas une raison suffisante 
de Tinegalit6 de remuneration. » 

Bray, dont on fait un communiste, se rapproche 
a notre sens du collectivisme par deux traits : 
d'abord, parce qu'il se pr6occupe d'une appropria- 
tion collective des capitaux; ensuite, parce qu'il 
a une r&gle de repartition qui prend en conside- 
ration le travail, la duree du travail, considere 
d'ailleurs comme uniforme qualitativement 1 . 

I. On petit considerer que le collectivisme difrere du communisme 
par sa regale de repartition, uniquement. Le communisme comporte 
une repartition comme le collectivisme et il n'est pas exact de dire que 
les communistes mettent tout en* commun. Il arrive nlcessairement 
un moment ou les biens de consommation, de communs deviennenc 
individuels. Comme I'a dit M . Souchon, on ne porte pas les Tene- 
ments d'une fa con communautaire. Mais les communistes adoptent 
comme regie de repartition necessaire, au lieu de « a chacun selon 
son travail », la regie : « A chacun selon ses besoins ». La determi- 
nation des besoinsse fait : i°en communisme autoritaire (forme tradi- 



OWENISME ET GOLLECTIVISME 77 

Au point de vue pratique, Bray propose coinme 
mesure transitoire un projet de cooperation na- 
tionale (he proposes a Kind of National Joint- 
Stock Scheme). Que les 5 millions de producteurs 
adultes de l'empire britannique forment un cer- 
tain nombre de cooperatives de production con- 
tenant chacune de ioo a i ooo travailleurs et affec- 
tees chacune a un genre determine de production. 
Que, par location ou par achat, Us se procurent la 
propriete du sol et des capitaux (they are to have 
in use, by hire or purchase, the land and fixed ca- 
pital of the country) et chacun pourra recevoir des 
gages proportionnels a la quantite de travail four- 
nie 1 . 

C'est pour acquerir ces capitaux fixes, le sol et 
autres moyens de production, que Bray propose 
de constituer des bons a valoir sur les produits, 
des billets de credit qui seraient remis aux capita- 
listes. Ces billets reposant sur le credit collectif 
ouvrier pourront etre emis jusqu'a concurrence 
de 2 milliards de livres sterling. « Ainsi coexis- 
tera, dit Bray, la propriete individuelle des pro- 
duits avec la propriete en commun des forces 
productrices. » Karl Marx cite precisement ce 

lionnelle de communisme) parvoie d'autorit£ ; 2° en communisme H- 
bertaire (forme contemporaine de communisme) par voie d'appr£cia- 
tion individuelle, la bonte" naturelle de l'homme rendant sans danger 
cette « prise au tas » (cf. M. Souchon a son cours). On voit par ces 
caracteres que le communisme n'entre pas dans le cadre de cette 
elude. 

i. Foxwell, p. 68. 



78 LES SYSTtiMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

passage, oil ne semble pas se manifester d'autre 
preoccupation que celle d'organiser la produc- 
tion. On ne comprend pas des lors qu'il ait pu 
reprocher a Bray : d'une part, la faute theorique 
d'avoirvoulu transformer l'echange sans toucher 
a la production ; d'autre part, la paternite des La- 
bour Exchange et la responsabilit6 de leur 6chec. 

Marx ecrit : « Que nous a donne l'echange de 
quantites egales de* travail? Surproduction, depre- 
ciation, exces de travail suivi de chomage... l » Si 
ces critiques ne s'adressaient pas a juste titre a 
Bray, elles s'appliquaient exactement au systeme 
d'Owen. 

Karl Marx les reprit d'ailleurs dans Zur Kritik 
der politischen QEconomie (1859). Cette fois, il les 
adresse au systeme de John Gray. A travers Gray, 
comme a travers Bray, c'est Owen qu'en realite 
critique Karl Marx 2 . 

John Gray fut, comme Fourier, un employe de 
commerce. Elev6 a Repton, il entra de bonne heure 
comme commis, puis comme voyageur, dans une 
maison de gros de Londres. II ecrivit bientot un 
premier ouvrage : The National commercial system, 
violent, pueril, inintelligible et inutilisable, dit 
J. Foxwell. On dissuada Gray de le publier. II se 
mit alors a lire les ouvrages d'Owen et publia en 
i83i : The Social system. II donna encore en 1842 : 



1. V. Misere de la Philosophic, p. io4- 
2, V. Critique de V economic politique, p. 96-101. Trad. L. R6my. 



OWENISME ET COLLECTIVISME 79 

An efficient Remedy for the distress of Nations ; et 
en i848 : Lectures on Nature and use of Money. 

Foxwell declare que Gray differait essentielle- 
ment d'Chven par son temperament et par sa me- 
thode. Gray d'ailleurs declarait que « ni dans l'en- 
semble, ni dans le detail, il ne tenait ses idees de 
personne 1 . » Cependant son systeme presente des 
analogies incontestables avec celui d'Owen. La 
grande preoccupation de Gray fut d'eviter les 
crises industrielles. II en attribuait la cause au 
systeme d'6change base sur la monnaie (bullion 
based currency system). Aussi proposait-il un sys- 
t&me different qui supprim&t a tout le moins l'in- 
termediaire de la monnaie (devoted the greater 
part of his life to the advocacy of a schema ofpape 
cu rrency almost as wild and impracticable as Owen's 
Labour Exchange 2 ). 

Karl Marx decrit ainsi ce systeme : « Une banque 
centrale nationale, a Taide deses succursales, cer- 
tifie le temps de travail employe pour la production 
des differentes marchandises. En echange de sa 
marchandise, le producteur recoit un certificat 
officiel de la valeur, c'est-a-dire un recu du temps 
de travail contenu dans sa marchandise et ces bons 
d'une semaine de travail, d'un jour, d'une heure 

i. II se d£fendait notamment d'avoir copie Owen dans une lettre 
qu^l icrivait a ce dernier, vers i83i ; il le faisait avec une chaleur 
qui montre assez qu'on le soupconnait v^b^mentement du con- 
traire. 
a. Foxwell, p. 5o. 



80 LES SYST^MES SOGIAL1STES D'feCHANGE 

represententFequivalent de ce qu'on peut recevoir 
de toutes les autres marchandises qui se trouvent 
dans les magasins de la banque. » Ainsi decrit, le 
sySteme se confond avec le systeme th6orique 
d'Owen que Karl Marx ne semble pas con- 
nattre 1 . 

Voici des lors quelles sont ses critiques : « II 
s'imagine, 6crit Marx a propos de Gray, que 
les marchandises peuvent se comporter Tune a 
Tegard de l'autre autrement qu'elles ne le font. Les 
marchandises sont des produits immediats de tra- 
vauxindividuels independants et isol£s qui doivent 
s'affirmer comme du travail social general... » Karl 
Marx ajoute : « Le dogme que la marchandise est 
de la monnaie directe ou que le travail particulier 
de l'individu contenu en elle est .directement du 
travail social ne devientpas une verite parce qu'une 
banque y croit et opere selon lui. La faillite se 
chargerait de la detromper. » Gette critique, un 
peu obscure, s'eclaire par le contexte. Elle revient 
a dire que la determination de la valeur en travail 
est subordonnee a 1'organisation de 1'utilite sociale 
du travail, c'est-a-dire qu'elle suppose l'adaptation 
anterieure de la production a la consommation 
par organisation du travail. 

C'est ce que Karl Marx, dans une formule tres 
nettede la Misere de la philosophies avait exprime en 
ces termes : « En general, la forme de l'6change 

I . II attribue explicitement la priority du systeme a Gray. 



0WEN1SME ET COLLEGTIVISME 81 

des produits correspond a la forme de la produc- 
tion 1 . » 

Ainsi se trouve neltement determinee la position 
de Karl Marx a Fegard des socialistes de Techange. 
II n'est pas de transformation possible dans le 
mode de determination de la valeur, qui ne 
suppose une trafasformation prealable dans le 
mode de la 'production. Cette assertion est, nous 
Tavons vu, exacte a regard du systeme d'Owen. 
Nous montrerons qu'elle est exacte a l'egard de 
tous les systemes socialistes d'echange, m6me de 
ceux qui reservent a la monnaie m^tallique sa fonc- 
tion d'etalon. Aucun d'eux n'est concevable dans 
un regime de libre concurrence. 

Des lors le systeme collectiviste, auquel se ra- 
meneront n6cessairement tousles autres, doit &tre 
envisage dans les transformations, non plus primi- 
tives mais derivees, qu'il fait subir au regime des 
echanges. Le collectivisme, forme achevee et su- 
perieure du socialisme, est-il, au point de vue de 
Techange, un systeme superieur au notre ? C'est la 
question que nous devons nous poser. 

Karl Marx* part d'une analyse de la repartition 
pour affirmer la constitution en matiere econo- 
mique de deux classes ennemies, Tune toujours 
plus riche et toujours moins nombreuse, l'autre 
toujours plus nombreuse, toujours aussi pauvre el 

i. Marx, Misere de la philosophie, p. io5. 

2. Voir son ouvrage fondamental, das Kapital (dont le premier 
volume parut en i863). 

Aucuy. 6 



82 LES SYSTfiMES S0GIAL1STES D'feCHANGE 

plus exasperee. Le conflit inevitable entre ces 
deux classes doit dechainer la catastrophe finale 
iqui marquera la fin de l'ordre capitaliste. 

Comment sera-t-il remplace ? A la question ainsi 
posee Marx n'a jamais repondu; son oeuvre est 
tout entiere negative. Gependant les lignes les plus 
nettes du plan collectiviste ressortent des id£es 
critiques de Marx. Le remade doit venir de la 
remise de 1'outil au travailleur, puisque c'est de 
leur separation que nait le prelevement capitaliste. 
Comme on ne peut songer a mettre chacun per- 
sonnellement en possession de son outil, ainsi qu'il 
Tetait sous le regime du metier, il faut l'y mettre 
coilectivement, en donnant les capitaux a la masse 
des travailleurs, a l'Etat. 

Une fois la socialisation des moyens de produc- 
tion operee, le probleme de la repartition — pro- 
bleme essentiel en vue duquel s'est organisee la 
production — sepose dans des conditions qui ren- 
dent la determination des valeurs en travail desor- 
mais concevable. On peut considerer que,l'oeil fix6 
surl'ideal et nonsur la realite, KarlMarxadonn6, 
au d6but de son ouvrage Le Capital, la r&gle de 
determination de la valeur au regime collectiviste. 
La port6e realiste de cette derni&re theorie est en 
effet nulle. II suffit de l'6noncer pour le montrer. 

On constate dans l'echange, dit Marx, des rap- 
ports de quantity : x kilogrammes de froment s'e- 
changent contre a kilogrammes de fer. Q'est le 
fait. Les rapports de quantity sous lesquels x kilo- 



OWENISME ET COLLECTIVISME 83 

grammes de froment s'^changent avec l'ensemble 
des marchandises sont extrimement divers. Ce- 
pendant, quelle que soit la determination qu'elle 
recevra dans Fechange, la valeur de x kilogrammes 
de froment est, sinon quelque chose de d6fini, du 
moins quelque chose & intrinshque : « elle a un 
contenu distinct de ses expressions diverses ». 
Quand un rapport d'egalite vient lui donner une 
de ses expressions, c'est que le m£me element 
commun se retrouve egal dans le second terme de 
l'equation. Quel peut &tre cet Gl6ment commun 1 ? 

« Pour mesurer et comparer, ecrit Karl Marx, 
les surfaces de toutes les figures rectilignes, on 
les decompose en triangles. On ramene le triangle 
lui-m^me a une expression tout a fait differente de 
son aspect visible, au produit de sa base par sa 
hauteur. De mime, les valeurs d'echange des 
marchandises doivent 6tre ramenees a quelque 
chose qui leur est commun et dont elles repre- 
sented un plus et un moins 2 .» 

Quel peut-&tre cet Element commun qui deter- 
mine les rapports d'echange de deux objets ? Nous 
serions tentes raisonnablement de dire que c'est 
leur degre egal d'utilite pour des personnes diff6- 
rentes. La r6alite ne semble pas permettre d'indi- 

i. On verra plus loin que le proc£d6 de demonstration de Prou- 
dhon est absolument identique. Mais il a voulu d£montrer non lefait 
de la determination de la valeur du travail, mais le bien fonde, en, 
justice et en logique, de ce mode de determination. 

2. Le Capital, t. I (trad. Roy, 1873), vol. I, chap. 1. 



84 LES SYSTEMES S0G1AL1STES D'ECHANGE 

cation plus precise. Karl Marx cependant elimine 
Futility specifique, qui donne aux choses leur va- 
leur d'usage nonleur valeur d'6change, « car il est 
evident qu'on fait abstraction de la valeur d'usage 
des marchandises quand on les echange et que 
tout rapport d'echange est m6me determine par 
cette abstraction ». 

En fait, chacun n'envisage evidemment pas l'y- 
tilite de la chose qu'il donne, mais celle de la chose 
qu'il recoit; et c'estl'6gale utilite qu'ont deux objets- 
pour deujd personnes differentes qui determine 
le point ou l'6change se fait. — Mais Karl Marx 
poursuit sa demonstration : 

« Le quelque chose du commun ne peut &tre 
une propriety naturelle quelconque, geometrique,. 
physique, chimique des marchandises. Ces qua- 
lites naturelles n'entrent en consideration qu'au- 
tant qu'elles leur donnent une utilite qui en fait 
des valeurs d'usage » (dont on sait qu'il est fait 
abstraction). 

Karl Marx conclut alors : « II ne reste plus qu'une 
qualite commune, celle d'6tre des produits du 
travail. » 

M. Deschamps a qualifie d'escamotage une pa- 
reille demonstration, et c'est bien le mot qui 
convient. En fait, il faut admettre que Karl Marx 
n'a employe cette methode de demonstration que 
pour rendre douloureusement sensible aux tra- 
vailleurs le prelevement capitaliste. 

C'est sur elle, en effet, que s'6difie toute la theo- 



OWENISME ET GOLLEGT1VISME 85 

rie de la plus-value a laquelle Karl Marx, dans 
son analyse du proces de circulation l , a donn6 l'ex- 
pression suivante. Le proces naturel de la circula- 
tion des produits est qu'ils aillent du producteur 
au consommateur par l'intermediaire de la mon- 
naie, suivant laformule M. A. M. La marchandise 
achete l'argent, a quantite de travail egal incor- 
pore dans le produit et dans le metal. L'argent 
achete ensuite la marchandise a consommer. — 
Mais en fait il n'en est pas ainsi; c'est l'argent qui 
achete la marchandise pour la convertir en airgent. 
C'est l'argent qui devient le moyen et la fin. Dans 
le proces naturel oil la marchandise M se sert 
de l'argent pour se procurer un produit, on ne se 
sert de A que comme d'un intermediate utile : 
mais lorsque l'argent est le point de depart et 
que sa recherche est poursuivie comme une fin 
(operation A. M. A.), on se sert de M non 
pour retrouver A tout pur, mais un A accru. Ce 
n'estpasA mais A' que Ton retrouve. Gette figure 
est applicable a l'operation du patron qui avec 
de l'argent (representant une certaine quantite 
de travail) achete la force de travail de ses ou- 
vriers. II l'ach6te ce qu'elle coute sur le marche, a 
sa valeur d'echange. Cette valeur d'echange est 
donnee, conformement a la theorie que nous 
avons indiquee, par ce qu'il faut de travail pour 
entretenir cette force. Cette valeur d'echange ne 

I. Capital, t. II, Paris 1900. Trad. J. Borchard et H. Vanderrylt. 



86 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

varie pas ; elle est maintenue a son niveau le 
plus bas par la concurrence d'une armee de re- 
serve de travailleurs qui ofFrent leurs services. 
Mais, de cette force de travail, le capitaliste tire, 
grdce a ses machines, comme du sol le proprie- 
taire, un produit qui, dans sa transformation en 
argent, lui donne un A'd6mesurementaccru. Ainsi 
le travailleur ne profite nullement de l'accroisse- 
ment de productivity qui r6sulte de la collabora- 
tion des machines. II travaillait par exemple i5 
heures au debut du siecle, et mettait i4 heures a 
produire une valeur equivalente a son salaire. Le 
patron n'avait qu'un heure de benefice. Le m&me 
ouvrier continuant a travailler i5 heures peut, 
grdce a la participation du capital approprie par 
son patron, produire en 6 heures ce qui correspond 
a son salaire. Le patron a done a son profit 8 heures 
d'un travail plus productif. Sarichessevacroissante, 
tandis que la misere de Touvrier demeure con- 
stants G'est la ce qui prepare et rend legitime la 
confiscation future des moyens de production. 

La theorie de la determination de la valeur en 
travail est trop evidemment fausse quand elle se 
donne comme une expression de la r£alite, pour 
que nous insistions. II suffit de constater que 
nombre d'objets peuvent avoir une valeur d'e- 
change * sans coiiter aucun travail. Mais cette 
theorie a inspire, et elle devaitinspirer,l'organisa- 
tion du regime de l'echange dans un milieu col- 
lectiviste. Elle contient d'ailleurs, comme expres- 



OWENISME ET GOLLEGTIVISME 87 

sion th6orique de ce qui doit 6tre, deux preci- 
sions : 

i° Si Adam Smith i avait jadis consid£r6 le tra- 
vail comme pouvant 6tre l'etalon r&vi des valeurs, 
il n'avait jamais pense qu'on en put faire un etalon 
pratique. C'est que le travail manque de la qualite 
indispensable a tout etalon : l'hompg^neite et 
l'uniformite qualitative. Ricardo avait seulement 
indique que la superiority du talent, l'intensite de 
l'efforl etaient r£solubles en quantite de travail, 
sans preciser davantage. 

Karl Marx nous dit : « Avec les caracteres utiles 
particuliers des produits du travail, disparaissent 
en m&me temps le caractere utile des travaux qui 
y sont contenus et les formes concretes diverses 
qui distinguent une esp^ce de travail d'une autre 
esp&ce. II ne reste done plus que le caractere com- 
mun de ces travaux ; ils sont tous ramenes a un 
mSme travail fiumain, a une depense de force hu- 
maine de travail sans egard a la forme particultere 
sous laquelle cette force a ete depensee, les pro- 
duits du travail ont tous une realite fantdmatique , 
ils sont metamorphoses en sublimes identiques, 
echantillons du m6me travail indistinct... En tant 
que cristaux de cette substance sociale commune, 
ils sont reputes valeurs... » D'une facon plus claire 
Karl Marx ajoute : « Le travail qui forme la substance 
de la valeur est du travail egal et indistinct, moyen.» 

I. Voir introduction, note, p. 48. 



88 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

2° Comment se mesure la grandeur de la va- 
leur ? C'est la deuxieme precision. Elle se mesure 
par le quantum de la substance « creatrice de va- 
leur» conlenu dans 1'objet, par le quantum de tra- 
vail moyen. La quantite de travail elle-m6me a pour 
mesure sa duree. La « force sociale moyenne » , « l'es- 
sence travail » se mesure par le temps de travail 
necessaire en moyenne, pour produire un objet. 

C'est sur ces bases que des disciples de Marx 
ont determine le mode d'echange en regime col- 
lectiviste f . 

Les instruments de production y sont devenus 
propriete commune, les produits appartiennent a la 
collectivite. lis ne deviennent propriete indivi- 
duelle que par Pacquisition. 

Cette acquisition ne necessite plus Tinterm6- 
diaire de la monnaie metallique : « Les produits, 
nous dit Schaeffle,vont &tre delivres contre des bons 
que la comptabilite de Tadministration du travail 
tirerait sur la comptabilite de l'administration des 
magasins 2 . » 

Au travailleur, en echange de son travail, serait 
remis un bon lui permettant de retirer un produit 
d'egale valeur. On peut m6me envisager comme 

I. V. notamment Schaeffle : Quintessence du socialisme (1874), tra- 
duction Benott Malon 1880, r^6dit6e en 1904 par la bibliotheque 
socialiste. Schaeffle n'est pas un socialiste, mais interprete avec beau- 
coup d' impartiality le marxisme. G. Renard : Regime socialiste 
(1898). J. Jaures: Revue socialiste (1895). Kautsky : Am Tage nach 
Revolution, traduit dans le Mouvement socialiste de fevrier et mars 1903. 

a. Schaeffle, op. cit. t 6dh. 1904, p. 70. 



0WEN1SME ET COLLECT1V1SME 89 

possible la suppression du bon d6livre a Touvrier: 
il suffit, en effet, que celui-ci soit erudite, sur les 
registres de Padministration du travail, d'une cer- 
taine valeur lui donnant un droit de consom- 
mation egal. Sa dette d'achat viendra eteindre sa 
cr6ance par compensation. Les patrons ont long- 
temps procede de cette facon quand ils payaient 
les salaires sous forme de jetons a echanger con- 
tre des produits au magasin adjoint a Tusine: Ainsi 
la creance de Touvrier disparaissait par Teffet de sa 
dette. C'est seulement le residu de leur compen- 
sation que, le cas echeant, versait a Touvrier le 
patron. 11 est possible, on le voit, dans les rela- 
tions de TEtat, seul producteur et seul vendeur, 
avec les particuliers, de faire disparaitre Tusage 
de la monnaie comme intermediate *. 

En ce qui concerne la fonction d'etalon, Tusage 
de la monnaie disparait egalement : le produit est 
evalue en temps de travail. 

L'ouvrier, credite en temps de travail, peut 
retirer un produit egalement cote en temps de 
travail. Le temps de travail qui sert d'unite deva- 
luation e'est Theure de travail social, conforme- 
ment a la theorie de Marx, e'est-a-dire Theure de 
travail qui se degage des differences de temps 
employe par differents ouvriers a la production 

I. V. Renard : Regime socialiste (1898), p. 180 : a Ghaque tra- 
v ail leur a son carnet, son compte courant, pour ainsi dire, ou sont 
marques, d'une part, ce qu'il a droit de reclaroer, et, d'autre part, ce 
qu'il demande au fur et a mesure de ses besoins. » 



90 LES SYSTfiMES* SOCIALISTES D'fiCHANGE 

d'un mime objet et qui correspond a l'heure de 
travail d'un ouvrier moyen. 

II faut insister sur cette determination. 

L'administration du travail, dans la soci6te col- 
lectiviste, dirige le travail de tous les individus 
qui, dans les ateliers sociaux, exercent leur acti- 
vity sur des capitaux socialises. Envisageons la 
production sociale du fer : on connait la produc- 
tion par jour, par heure, par an, dans les divers 
ateliers qui se trouvent en divers points du pays ; 
on connait le nombre d'ouvriers employes, la du- 
r6e totale du travail. Des lors, la valeur (v) de la 
tonne de fer sera donn6e par le rapport qui existe 
entre le nombre de tonnes de fer obtenues et le 
temps de travail qu'il a fallu employer pour les 

i . • x tonnes u j 

obtenir:u = — - = z heures de 

y heures de travail 
travail *. II est evident qu'il s'agit au resultat 
d'heures de travail moyen ou social, disent les 
socialistes*. Cette heure de travail abstraite, qui 

i Gf. Renard, op. cit., p. i64 : « Un calcul elementaire suffit 
a determiner la valeur. On totalise les heures de travail que coute 
la production de toutes les choses semblables j on divise ensuite le 
nombre des heures par le nombre des choses produites. » 

2. A notre sens, il s'agit d'heures de travail moyen mais non so- 
cial. La valeur de Pheure de travail social s'etablirait com me l'indi- 
que Schaeffle (op. cit., p. ^3), en divisant le stock general de la 
production par le nombre total des heures de travail. Mais c'est une 
operation qui, comme nous allons le dire plus loin, est arithmetique- 
ment impossible. On ne peut connaitre le premier terme de Popera- 
tion, parce qu'on ne peut pas additionner des tonnes de houille avec 
des metres de ruban. 



0WEN1SME ET COLLECT1VISME 91 

sertd'unite evaluatrice, estetablie pour des objets 
de m6me nature et c'est seulement dans la pro- 
duction d'objets de m6me nature que s'^liminent 
les differences de qualite ou d'intensite qui exis- 
tent entre les travaux des hommes. Au producteur 
d'une tonne de houille, on donnera (sauf le pre- 
levement dont nous parlons plus loin) le nombre 
d'heures de travail qui Correspond a la cote en 
valeur de la tonne de houille : z heures de tra- 
vail, independamment du temps plus ou moins 
long, z' ou z'\ qu'il a pu mettre individuellement 
a produire cette tonne. 

Quand il s'agit de travaux s'appliquant a la pro- 
duction d'objets differents, on ne saurait degager 
parun calcul du m&me genre l'unite de valeur en 
travailproprement social. Elle s'obtiendrait en divi- 
sant le nombre d'heures totales employees a Ten- 
semble de la production par Tensemble impossi* 
ble a totaliser de cette production (x tonnes de 
houilles + y stores de bois -+- z kilogrammes de 
vendange, etc., etc.). Vuniti ne petit se determiner 
que pour chaque espece de produit. 

Quel est des lors le caract&re de cette unit6 ? 
M. Bourguin nous dit d'elle, qu'elle est une abstrac- 
tion. « Peut-&tre m£me ne correspond-elle jamais 
a Theure de travail effectif, dans aucun des cas 
individuels oil elle sert a mesurer la valeur... 
Personne ne peut se representer par une image 
saisissable la grandeur de l'unit6 abstraite de la 
valeur-travail '; mais au moins, l'unite de valeur qui 



M LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'ECHANGE 

doit permettre a l'autorite publique de taxer les 
travaux et les produits est construite snivant des 
regies de calcul qui se basent sur des donnees con- 
crhtes x . » 

Trois avantages semblent resulter de cette or- 
ganisation collectiviste de l'echange : i° Le bon de 
travail dontonpeut se servir comme intermediate 
est sans doute par lui-m6me denu6 de toute valeur 
propre, autre que celle de son papierqui estnulle. 
11 est un morceau de papier ou un jeton quelconque 
sur lequel, au guichet de l'administration du travail, 
, on a inscrit le nombre d'heures de travail social 
en lesquelles s^valuent les heures de travail reel. 
Le chiffre ainsi inscrit, prel^vement oper6 de la 
part contributive a l'entretien du m6canisme so- 
cial, constitue le credit de l'ouvrier sur la societe. 
Ce credit s'epuise par la consommation d'un pro- 
duit dont le prix est egal au chiffre inscrit sur le 
papier plus ce qui est affects, comme part contri- 



i. Bourguin, Systemes socialistes, i re ed., p. 83. 

« Tres probablement, ces regies seraient impraticables a cause de 
la complexity du calcul des moyennes. Le calcul n'en est pas moius 
theoriquement possible parce qu'il opere sur deux elements materiels : 
1'heure, division du temps et les travaux individuels. Si l'on divise, 
en effet, la so in me des travaux individuels d'un certain genre par la 
sorame des heures de travail consacrees a leur production, on obtient 
le produit-type d'une heure de travail. L'autorite chargee de la taxa- 
tion peut done suivre la regie de calcul qui lui est prescrite et fixer 
la valeur des travaux individuels et de leurs produits par comparaison 
avec le type concret qui sert d'etalon ; de leur cote, les travailleurs 
savent exactement ce qu'ils doivent recevoir, et les consommateurs 
ce qu'ils doivent payer. » 



0WEN1SME ET COLLEGTIVISME 9a 

butive, a Fentretien et au renouvellement du me- 
canisme social, de Toutillage. On voit que, s'il est 
denue par lui-m£me de valeur, le bon repr£sente 
une valeur certaine, r6elle, prealable ; il n'est 
jamais 6mis qu'en quantite proportionnelle a 
l'etendue de la production ; il n'y a pas a craindre 
de suremission ; par suite, on peut dire du bon 
d'echange qu'il est, par representation, une va- 
leur certaine. La depreciation par suite n'est pas 
a redouter : les besoins recevront certainement 
satisfaction. En regime collectiviste, en effet, 
l'adaptation de la production a la consommation 
se fait theoriquement d'une facon certaine. L'Etat 
producteur connalt/?#r hypothese tous les besoins ; 
il a mesure exactement leur 6tendue, leur diver- 
site ; seul maitre de la production, il la dirige de 
facon a satisfaire toutes les demandes pr6vues. 
par lui dans toutes les categories de produits. II 
determine des lors la t&che a laquelle chacun 
collaborera et le volume de la production indivi- 
duelle. Dans le systeme d'Owen il fallait compter 
avec la concurrence ; ici toute concurrence a dis- 
paru. 

L'Etat impose done ses consommations, ses prix 
et, a chacun de nous, la nature, l'intensite de nos 
travaux. 

Ainsi le premier avantage est le caractere inde- 
preciable du bon de produit. 

2° Autre avantage pretendu : aucun prelevement 
n'est opere pour constituer le profit d'un capita- 



94 LES SYSTfeMES S0GIAL1STES D'feCHANGfc 

liste. On ne remunere plus le capital ; on se borne 
a l'entretenir et a le developper. Le travail recoit 
ainsi « sa juste etcotnplete remuneration » car ce 
qu'on prel&ve pour l'organisation des services 
publics sur cette remuneration est employe d'une 
facon utile pour tous. « Ainsi, indirectement, dit 
Schaeffle, on aurait un revenu social relativement 
egalise et mesure uniquement sur le travail de 
chacun etune propriete privee fondee uniquement 
sur le travail individuel. II en resulterait en outre 
une parfaite proportionnalite de l'impot 1 . » 

3° Un troisieme avantage de ce systeme, c'est 
qu'on ne verra point se reconstituer les mono- 
poles et les profits realises sur la circulation. 
Chacun est proprietaire de son bon et devient pro- 
pri6taire, par Tacquisition, du produit qu'on lui 
remet en echange : il est libre de consommer ce 
produit, d'utiliserce bon, comme ilest libre aussi 
de conserver Tun ou l'autre. Ce qu'il ne peut pas 
faire, c'est se constituer un revenu par le pr&t. 
La propriete privee des moyens de consommation 
est possible, par suite leur transmission heredi- 
taire. Schaeffle insiste beaucoup sur ce fait; il 
le fait par souci d'impartialite, car il reconnait 
qu'on transmettra tr6s peu ; on n'aura en effet 
aucun inter^t a epargner durant sa vie, puisqu'il 
n'est possible de retirer de son 6pargne aucun 
profit. Le profit disparaitra parce qu'il depend de 

i. Schaeffle : Quintessence dusocialisme, trad. 1904, p. 75. 



OWEMSME ET C0LLECTIV1SME 95 

chacun d'echapper, en travaillant, a la necessity 
d'emprunter et que, si quelqu'un voulait transfor- 
mer en forces productives ce qu'ila amasse ou ce 
qu'il a emprunte, les moyens de consommation 
transformes en moyens de production seraient so- 
cialises immediatement : « Le transferement priv6 
de l'usage du capital (d'oii decoule l'interit comme 
prix de l'usage du capital conc6de) n'aurait plus 
de raison ni de possibility d'etre 1 .» 

En fin de compte, le pouvoir de consommation 
de 1'ouvrier, donne comme sensiblement egal a 
son travail de production, s'accrolt avec lui, suit 
la m6me ligne ascendante ou descendante. II n'y 
aurait plus, semble-t-il, a redouter de crise de 
surproduction, puisque la consommation est a 
mime d'absorber toute la production. Qu'on ne 
dise pas en effet que ce qui est preleve sur le 
travail du producteur pour satisfaire aux besoins 
sociaux doit laisser en dehors de la consommation 
une part de la production. La part prelevee sert a 
entretenir le mecanisme ; elle est elle-mime une 
consommation. Elle represente ce qu'il faut con- 
sommer pour produire. 

Tels sont les avantages pretendus du regime 
collectiviste de 1'echange. 

Quand, au lieu de se payer de mots, on penfe- 

i. Schaeffle, op. cit., p. q3. 



96 LES SYST^MES S0GIAL1STES D'tiCHANGE 

tre un peu dans Tanalyse de ce regime, on voit 
tous ces avantages faire place a d'intolerables in- 
convenients. 

II y a au collectivisme y deux ordres de critiques 
a faire : i° Une critique d'ordre general a laquelle 
nous ne devons pas nous attarder ici ; 2° Une cri- 
tique d'ordre special, relative a son regime d'e- 
change, que nous devons au contraire develop- 
per. 

I. — Le collectivisme a la pretention de liberer 
le producteur salarie et d'am6liorer son sort. A 
supposer qu'il dut, en effet, introduire plus d'e- 
quite dans la repartition, le collectivisme, a nos 
yeux, meriterait d'etre condamne par le seul fait 
des conditions auxquelles se trouverait subor- 
donne ce resultat. 

II suppose en effet la suppression absolue de la 
liberty individuelle puisqu'il assigne a chacun sa 
t&che, qu'il surveille et dirige tous ses actes. 

Par la m6me il supprime le ressort de la pro- 
duction; il paralyse le jeu de Tinter&t personnel, 
il cree les inferiorites inherentes a toute entre- 
prise trop vaste, mal surveillee, mal dirig6e. Ces 
inconvenients sont tels que, m^me en regime de 
plus parfaite egalite, la part de chacun doit se 
trouver diminuee l . 

I . Voir pour le developpeinent de ces arguments g£ne>aux : principa- 
lement Cours de M. Deschamps sur Vindividualisme. — Cf. Bourguin : 
Systemes socialistes, chap, m et iv. 

On pretend quelquefois qu'il n'y a aucune difference entre le fonc- 



OWENISME ET COLLECTIVISME 97 

Mais si ces inconvenients, a nosyeuxfondamen- 
taux, ne suffisaient pas a nous detourner du col- 
lectivisme, il est facile de prouver que le regime 
de Techange est loin d'aboutir au resultat d'equite 
<ju'on en attend. 

II. — II y a, du point de vue ou nous nous pla- 
cons maintenant, plusieurs critiques a faire du 
collectivisme ; il semble qu'on puisse les ramener 
a cinq d'importance inegale. 

a) Remarquons d'abord qu'un pr^levemen" 
s'opere sur le travail individuel et que ce preleve- 
ment estvivementressenti quand il s'exerce d'une 

tionnaire de l'Etat et le salari£ d'une grand e compagnie et que l'in- 
teVe't personnel a git settlement sur le producteur autonome. Mais en 
regime collectiviste, il n'existe plus de producteur autonome, et par 
la facon dont seront c hoi sis les organes de direction (Election par 
la generality), la production doit se faire moins bien que sous le regime 
<des grandes soci£t£s elles-mdmes (election par les actionnaires). 

V. Dolleans. Robert Owen. — Introduction : « Le principe interne 
<lu socialisme est l'automatisme social et 1'organisation de Pac- 
tion r^flexe ; celui de l'individualisme, la spontaneity sociale et 1'or- 
ganisation de l'initiative individuelle. Tandis que les doctrines socia- 
listes sont autoritaires, les doctrines individual istes sont libertaires, 
parce qu'elles croient qu'une organisation autoritaire de la produc- 
tion paralyserait la productivity sociale surexcitee par le heurt comme 
par ^association des inte>dts individuels ; el les sont libertaires aussi, 
parce qu'elles pensent qu'une organisation autoritaire de l'education 
•6toufrerait la personnalit£, source de toute e"nergie productive. » 

Gf. aussi Emile Faguet: Le socialisme en igoy, chapitre vm. 
M. Faguet y montre que le collectivisme est : i° un systeme d'escla- 
vage j 2° un systeme de lethargie nationale et de coma ; 3° un sys- 
teme de routine ; 4° un systeme d'indigence permanente ; 5° un 
systeme de desarmement economique. Il conclut en disant : « La 
seule forme du socialisme qui soit rationnelle, a savoir le collecti- 
visme, a contre elle qu'elle est irreelle. » 

Aucuy. 7 



98 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

facon aussi directe qu'en regime collectiviste. Si T 
pour 8 heures de travail, l'ouvrier ne recoit que 
6 heures ou m^me 7, on aura beau essayer de lui 
montrer que le reste lui revient sous forme d'uti- 
lite commune, que ce prel&vement s'opere dans 
son inter^t : il ne se plajndra pas moins que de 
nos jours , quand il subit le m6me prel^vement pour 
l'entretien et le renouvellement des capitaux indi- 
viduels. 

II douteraqu'il doive en retirer personnellement 
Tavantage correspondantau sacrifice qu'on lui im- 
pose; il en contesteral'emploi ; il sera refractaire 
a toute innovation progressive pouvant se traduire 
pour lui par une augmentation de charge. De tout 
temps on a ressenti le besoin de recourir surtout 
a l'impot indirect pour subvenir aux besoins de 
l'Etat 1 . Ne sera-t-il pas mauvais que le preleve- 

1. Il est piquant de relever, sur ce point, l'opinion qu'Engels a 
emise, en i884, a propos de Rodbertus. Rodbertus, comme Owen, 
comme Gray, comme Proudhon, a £te partisan d'une determination 
juridique de la valeur par le travail et a propose la constitution d'une 
banque d'£change evaluant en travail les produits et emettant des 
bons de travail : « Les bons de travail de Rodbertus, 6crit Engels, 
mentent absolument, et il faut dtre propri^taire de Pomeranie pour 
se figurerqu'il y aurait une classe ouvriere a qui il conviendrait de 
travailler douze heures pour obtenir un bon de travail de quatre 
heures.... Chaque bon donn£ au travail I eur serait une provocation 
directe a la rebellion... » V. Miserede la philosophic, trad, francaise. 
Preface de En gels. 

Kautsky, dans sa brochure : Am Tage nach der Revolution, de- 
clare que la confiscation du capital n'amenera presque aucune aug- 
mentation de salaires, « car les fonctions aujourd'hui remplies par le 
capital devront £tre remplies par PEtat ». Ce qui est tres juste. 



OWENISME ET COLLECTIVISME 99 

ment social s'opere avec une nettete aussi accu- 
see. On remarque qu'il s'attenuera par l'egalit6. 
Ce n'est pas absolument certain et il reste que par 
ce procede on attache Touvrier a tous les modes 
de production surannes et qu'on l'am&ne a se pro- 
noncer contre les innovations f6condes dont il ne 
doit profiter que tres partiellement oude facondif- 
feree. 

Mais l'ouvrier subit un pr6l6vement d'une autre 
nature qui peut lui 6tre plus sensible encore et 
qui est plus injuste, il tient au caract&re de l'unite 
de valeur. 

b) L'unite de valeur est en effet particulierement 
imparfaite en regime collectiviste. On Tetablit, k 
supposer qu'on puisse le faire avec exactitude, 
par des calculs portant sur des elements concrets. 
Mais remarquons d'abord qu'elle est une unite de 
temps et que c'est une premiere imperfection de 
l'unite de travail que de ne pas mesurer Tinten- 
site du travail. 

Le temps de travail choisi comme unite est ce- 
lui qui se degage, comme une moyenne, des 
temps de travail employes par des ouvriers plus 
ou moins actifs, plus ou moins experiments, a 
r6aliser des produits de m£me nature. Le recours 
a cette moyenne s'impose, sous peine de primer 
la paresse et d'encourager la lenteur. Mais de ce 
chef, les bons ouvriers ne subissent pas moins un 
prel^vement que leur imposent les mauvais, et 
Tactivit6 se trouve totalement d^couragee. 



a* 



100 LES SYST^MES SOCIAL1STES D'fiGHANGE 

D'autre part, et nous touchons ici a une des im- 
perfections essentielles de la determination des 
valeurs en regime collectiviste, la moindre pro- 
ductivity peut ne pas tenir a une moindre somme 
d'efforts. Cette critique est fondamentale et Ton 
verra clairement en quoi elle consiste par la de- 
monstration suivante, dont le fonds est emprunte 
a Tenseignement de M. Deschamps. 

Le travail a des collaborateurs dans Tordre de 
la production. Or,parmi les agents sur lesquels il 
s'exerce pour produire des objets de m&me na- 
ture, il en est qui repondent plus ou moins facile- 
ment a ses sollicitations. Leurs differences de 
quality font aboutir la m6me quantity de travail a 
des resultats bien differents. Si nous envisageons 
par exemple la production du ble, le mGme nom- 
bre d'hectolitres ne s'obtient pas par les mGmes 
quantity de travail, suivant que la culture en 
est faite dans la Beauce, en Sologne ou dans les 
Cevennes. Nous pouvons, pour rendre le fait sen- 
sible, employer des chiffres purement symbo- 
liques et raisonner sur Thypothese convention- 
nelle suivante : 

En Beauce, il faut pour produire i hectolitre de 
ble 7 jours de travail ou 70 heures. 

En Sologne, il faut pour produire 1 hectolitre 
de ble 11 jours de travail ou no heures. 

Dans les Cevennes, il faut pour produire 1 hec- 
tolitre de ble i5 jours de travail ou i5o heures. 

L'hectolitre de ble sera cote en prix, d'une facon 



i 



OWENISME ET COLLECT1VISME 101 

necessairementuniforme,a ' - — = n jours 

3 

ou no heures. 

Nous disons de la cote en prix du ble qu'elle 
est n6cessairement unifbrme. En effet, si le ble 
de Beauce se vendait a son cout de production 
c'est-a-dire 7 jours, tout le monde demanderait 
du bl6 de Beauce. Sur un marche oil sont mis en 
vente des produits de m6me nature, la loi d'in- 
difference exige express6ment que leur prix soit 
identique. Mais la cote en prix se confond, dans 
les constructions collectivistes,avec la cote en cre- 
dit d6livree au producteur. Au producteur d'un 
hectolitre de ble sera delivre, d'une facon uni- 
forme (et sauf le pr61&vement social dont nous 
parlions precedemment) unbon de //jours. II se 
produit dfcs lors une reconstitution 6vidente de 
la rente au profit du producteur de la Beauce qui 
a mis 7 jours a produire un hectolitre de bl6 et 
qui recoit un bon de n jours de produit. Au con- 
traire le producteur des C6vennes a peine durant 
i5 jours et il ne recoit que la valeur de n ; seul, 
celui de Sologne a peine n jours et recoit n 1 . 

1. Une rente, plus arbitraire encore que celle dont nous parlons, 
senoble devoir naitre de ce fait que, pour des produits de me'me na- 
ture, il n'est etabli, par le proc^de que nous sa von s, qu'une cote en 
prix. « A qui, des lors, ecrit M . Bourguin, les bouteilles de Charo- 
bertin si, a egalite de travail, elle sont cotees au meme taux que le 
cru d'Argenteuil ? A qui 1'appartement situ6 au centre de la ville ?... 
etc.» (Systemes socialistes, i r « £dit., p. 56). A qui de meme attri- 
buera-t-on la pa reel le de terre plus fertile P Attribuera-t-on au pre- 



102 LES SYSTftMES SOC1ALISTES D'fcGHANGE 

Remarquons que Tinjustice serait inverse, mais 
reelle, si Ton faisaitune determination locale des 
cotes en credit, si Ton donnait un bon de 7 jours 
au producteur de Beauce, un bon de 11 jours a ce- 
lui de Sologne, un bon de i5 jours a celui des 
Cevennes. En effet le prix de vente, etant neces- 
sairement uniforme, est par suite de n jours, et il 
resulte de la separation des cotes en credit et des 
cotes en prix que le producteur de Beauce ne peut 
plus, avec son bon de credit, racheter son produit, 
au contraire le producteur des Cevennes peut 
racheter plus que son produit. II jouit, si Ton 
peut dire, d'une contre-rente i . 

On voit quel caractere d'injustice criante peut 
avoir la determination de la valeur en regime 
collectiviste. Les moins productifs peuvent 6tre 
victimes de la mauvaise qualite d'un instrument 
de production qu'ils n'ont pas choisi mais qui 
leur est attribue. Dans le domaine industriel, il 
est plus facile de donner a tous des instruments 
de production equivalents. Mais Tactivite dans le 
travail, le zele, Intelligence, y sont encore de- 
courages, puisque ceux qui travaillent davantage 
et mieuxsupportent les consequences de la moin 
dre productivity des autres. 

mier qui se pr£sentera le produit de qualite suplrieure ? Procedera- 
t-on par tirage au sort?... (V. Gours de M. Deschamps, cit6). On 
le voit, 1'unique consideration du temps de travail aboutit a. une de- 
termination de la Valeur extr£mement d£fectueuse. 

1. Expression de M. Souchon, a propos de la crise agricole 



OWENISME ET COLLEGTTV ISME 103 

c) On nous donne l'intermediaire des echanges 
comme un instrument indepreciable. II ne peut 
manquer, nous dit-on, d'y avoir une exacte cor- 
respondance entre le total des credits alloues en 
bons de travail et le total des produits. Le billet 
de papier qui est un bon de produit, d6nue par 
lui-m£me de toute valeur, n'en a que par les rea- 
lites qu'il repr^sente. Mais la realisation est cer- 
taine. 

Elle Test moins qu'on ne dit. Elle suppose des 
conditions d'infaillibilite qui nous semblent 6tre 
au-dessusdesfacult6s humaines. Elle suppose que 
Ton a calcule tres exactement les besoins les plus 
divers et qu'on y proportionne tres exactement 
la production. Mais qu'une erreur de calcul ait ete 
faite, que les provisions n'aient pas ete exacte- 
ment reparties dans toutes les localites, qu'il n'y 
ait pas de quoi satisfaire certaines demandes, et 
les proprietaires de bons restent, avec du papier 
dans leur poche, dans Trmpossibilite d'en tirer 
profit. D'oii depreciation des bons dont on est 
dispose a se d6barrasser, a n'importe quelles 
conditions, pour obtenir ce dont on a besoin. Y a-t-il 
au contraire, non plus insufflsance de production, 
mais exageration de production (et les deux peu- 
vent aller de pair si Ton envisage divers genres 
de produits) il y a une Amission de billets qui 
depasse les besoins ; des billets restent en sus- 
pens et se d6precient. 

Ge sont la deux causes tr6s reelles de d6precia- 



104 LES SYSTfeMES SOCIAL1STES D'tCHANGE 

tion : insuffisance et surabondance de produc- 
tion. 

La depreciation ne peut 6tre evitee que par des 
procedes qui suppriment m4me la libertd de con- 
sommation, dont les socialistes se flattaient d'as- 
surer le maintien parmi la ruine de toutes les 
autres libertes. Pour eviter la depreciation des 
billets par insuffisance des produits ou par sura- 
bondance, on devra ne produire que ce qui est 
destine a satisfaire les besoins essentiels, les 
seuls dont on puisse determiner avec assez d'exac- 
titude T^tendue, par la statistique.On retranchera 
de la vie tout ce qui parait une superfluity, ce qui 
correspond a un caprice, a une mode. Ce sera au 
detriment de la productivity gen6rale ; car les be- 
soins essentiels sont limites et $i le travail de 
tous n'est destine qu'a les satisfaire, une quan- 
tity enorme de travail se trouvera inemployee. 

Les loisirs crottront peut-6tre, mais ils seront 
sans joie puisqu'ils ne seront conciliables avec 
aucune consommation de jouissance. 

M£me en ce qui concerne les besoins essentiels, 
les inconv6nients enormes d'une erreur de calcul 
am&neront vraisemblablement l'administration a 
pratiquer le rationnement. On imposera a chacun 
la nature et l'6tendue de sa consommation. Quelle 
philosophic progressive ! dira Proudhon du com- 
munisme. N'en pourrait-on pas dire autant du 
collectivism^ ? II n'y a pas la moindre exageration 
dans ces hypotheses. Comment connaitre la con- 



OWENISME ET GOLLEGTIVISME 105 

sommation si on ne la determine, si on ne la fixe ! 
II n'est d'adaptation possible de la production a la 
consommation en regime collectiviste que par le 
rationnement. 

On nous assure que chacun, en s'abstenant de 
consommer ses acquisitions ou d'echanger ses 
bons, pourra conslituer une epargne. Mais, outre 
que cette epargne constituerait un effort m6ri- 
toire, qu'elle serait m6me absolument condam- 
nable puisqu'elle s'exercerait sur la satisfaction 
legitime des besoins essentiels et indispensables, 
personne ne serait tente d'epargner puisqu'il n'en 
peut r^sulter aucun profit. Le pr6t ne pourrait 
6tre que clandestin, mais il est bien certain que 
si le pr£t subsistait ce ne serait qu'avec sa condi- 
tion, Pint6r6t. 

En somme, nous voyons que Tapplication du 
principe de determination de la valeureconomique 
en travail est injuste puisqu'elle reconstitue la 
rente — sterilisante, puisqu'elle supprime Tini- 
tiative, et decourage Teffort — regressive, puis- 
qu'elle fait disparaitre toutes les libertds. 

d) A ces critiques, peut en 6tre ajoutee une, 
d'ordre technique, qui implique aussi la deprecia- 
tion du bon de travail. Le bon de travail n'est pas 
indispensable en regime collectiviste puisqu'on 
peut proceder par comptabilite. Mais si, pour 
supprimer les complications extremes du compte 
individuel, on prefere, comme il est fait gene- 
ralement, recourir au bon de travail, on con- 






106 LES SYSTEMES SOGIAL1STES D'^GHANGE 

stitue par la un intermediate monetaire denu6 de 
valeur intrinseque,un pur signe. Or, l'absence de 
valeur intrinseque dans un signe mon6taire est 
quelque chose de souverainement criticable. C'esl 
la une observation que nous pourrions reproduire 
a chacun des chapitres de cette etude. 

Une monnaie de papier, un simple bon sur 
lequel aura et6 inscrit unchiffre, ne peut pas ins- 
pirer le m6me degr6 de confiance a celui qui le 
recoit que ne ferait une monnaie portant avec soi 
son gage, et presentafnt, de par ses qualites phy- 
siques et chimiques, des garanties de solidite, 
de duree, de surete. Une monnaie est bonne 
quand, appropriee a l'imperfection humaine, elle 
met autant qu'il est possible la fraude dans Tim- 
possibilite de s'exercer. 

Sans doute, en regime collectiviste, TEtat emet- 
tra seul des bons et, T6change entre particu- 
liers devant peu se produire, on ne sera expose 
a recevoir de bons que de la main des fonction- 
naires de TEtat. II y a la peut-6tre un moyen de 
maintenir la confiance. Gependant les fonction- 
naires collectivistes peuvent ne pas presenter tou- 
tes les garanties voulues de probite et de delica- 
tesse. Tout le monde sera fonctionnaire ! Mais 
c'est d'une facon plus profonde qu'il faut critiquer 
le signe d'echange, depourvu de valeur intrin- 
s^que. Nos billets de banque ne sont-ils pas fre- 
quemment contrefaits, malgre les precautions 
prises pour rendre la fraude impossible, lis sont 






OWENISME ET COLLECTIVISME 107 

devenus des vignettes extr^mement couteuses et 
« l'entretien d'un milliard en billets, ecrit M. de 
Foville, arrive a 6tre plus on6reux que l'entretien 
d'un milliard en pieces de 20 francs »*. Or les billets 
de banque ne sont emis, relativement a remission 
de bons d'echange auxquels donnerait lieu le 
regime collectiviste, qu'en tres petite quantite. lis 
n'existent pas en coupures inferieuresa 5o francs, 
et dans ces conditions, au 25 Janvier 1906, la cir- 
culation des billets n'etait que d'unp valeur de 
4 721 millions. 

Par sa multiplicity la monnaie collectiviste ren- 
drait les precautions centre la fraude impossibles 
et extr^mement onereuses. II faut condamner le 
principe theorique, artificiel de la monnaie signe 
et sa substitution a la realite historique d'une 
monnaie « qui repond aux exigences de la men- 
talite humaine » (de Foville). 

e) Mais Tobservation essentielle qu'en termi- 
nant nous voulons adresser au collectivisme, e'est 
que la notion de valeur se trouve par ce syst^me 
transformee, comme le dit M. Bourguin, dans son 
essence mSme. 

II ne s'agit pas de considerer la theorie marxiste 
comme une theorie r^aliste de la valeur. Per- 
sonne ne maintient plus cette theorie comme 



1. V. de Foville, La monnaie, p. ao4 et suiv. 
Gf. p. io4 J la piece de ao fr. qu'il faut refiaire environ au bout 
de 75 ans, coute o fr. 3o a remettre en bon 6tat. 



108 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

une interpretation scientifique des faits 1 . Mais 
elle est du moins le tableau figure de Tavenir, 
elle reste Yideal des transformations futures 2 , 
essentiellement orientees vers la repartition. 
Or com me telle, nous la considerons comme 
une violation absolue et arbitraire de la nature des 
choses. Elle est une determination objective de la 



i. Elle ne rend plus de service qu'en periode electorate quand elle 
permet a M. Guesde d'6crire : « Marx a demontr£ que le capital 
6tait du travail non pay£ et que le travailleur £tait par suite l'6ternel 
vote. » En fait, les disciples de Karl Marx ont abandonn^ cette th£o- 
rie etinterpretent dans un sens particulier la port£e que lui donnait 
le maitre. Pour Bernstein, elle est « un simple moyen d'analyse et de 
raise en Evidence, c'est une clef, une image id£ologique qui sert a ex- 
pliquer les pltenomenes ^conomiques comme la consideration de Pa- 
tome sert a expliquer des pltenomenes chimiques. C'est un moyen 
d'analyse et d'investigation ». Pour G. Sorel, disciple plus ferme de 
Marx : « 11 n'y a pas dans Marx, de veritable tlteorie de la valeur au 
sens que 1'on attache communlment a ce terme, mais une tlteorie de 
l'6quilibre Iconomique reduit au cas d'une soctete prodigieusement 
simplified... » C'est-a-dire que Karl Marx raisonnait comme Smith 
surl'hypothese ancienne d'un&at de choses dans lequel le travail seul 
intervenait pour la repartition, les capitaux n'6tant pas appropries. 
Mais il a des lors commis la faute de presenter l'application de cette 
tlteorie aux pltenomenes de la realitl actuelle. Il en a tir£ de mau- 
vaise fbi toute la tlteorie de la plus-value. Karl Marx, lui-meme, 
dans le 3 e tome du Capital indique que le prix de production 6qui- 
vaut au prix de revient, augmente* du profit moyen et que « le profit 
moyen passe dans la formation des prix, de telle sorte que les mar- 
chandises sont £changees, en realite, non proportionnellement a. la 
quantity de travail socialement necessaire qui y est contenu, mais en 
raison des capitaux necessaires & lear production. » Cf. Alfred de Tarde, 
I'Idee da juste prix,, 1906, p. 226 et suivantes. 

2. C'est le point de vue de Proudhon qui l'emporte : la conception 
rationaliste ou de justice qu'au nom du fatalisme economique Marx a 
declare non scientifique. 



OWENISME ET GOLLEGTIVISME 109 

valeur, phenom£ne par essence subjectif. Elle 
est une fixation de la valeur, ph£nomene essen- 
tiellement variable. 

On est g6neralement d'accord aujourd'hui pour 
reconnaitre, d'abord que la valeur est un ph£no- 
mene subjectif, une appreciation ; ensuite pour 
reconnaitre qu'elle est rapport. 

Elle est un ph£nomene subjectif, c'est-a-dire 
une appreciation dans laquelle entrentcomme ele- 
ments la consideration des besoins ou des d£sirs 

* 

et celle des « obstacles » (Pareto). 

Elle est un rapport, c'est-a-dire que la no- 
tion m6me de valeur, et non seulement son ex- 
pression, suppose une comparaison, deux ter- 
mes entre lesquels notre appreciation etablit 
une egalite ou des differences. II n'est point 
besoin de recourir aux details de la demonstra- 
tion fournie sur ce point par les economistes de 
Tecole autrichienne 1 . 

lis ont tente de determiner le point oil se fixe 
sur le marche la valeur d'un produit, et, dans la 
mesure ou ils ont essayede pr£ciser,ils ontdonne 
parfois trop de rigueur mathematique a leur theo- 
rie. I/idee generale nous suffit ; nous avons le 
sentiment que la valeur d'un objet n'est pas quel- 
que chose qui puisse se faire, se determiner en 

i. V. Karl Menger en 1871 (Grundsdtze der volkwirthschaftslehre), 
Stanley Jevons en 1874 (Theory of political economy), Walras (Ele- 
ments d'economie politique, 1874), et d'une fa con plus nette, Bohm 
Bawerk et W. Smart. 



110 LES SYSTliMES SOGIAL1STES D'fiGHANGE 

dehors de nous, de nos appreciations. Nous sen- 
tons qu'elle doit rester en relation avec nos be- 
soins, nos desirs, qu'elle depend de leur degr6 
d'intensite relative et des obstacles subjective- 
ment apprecies que nous trouvons a leur donner 
satisfaction. 

Nous definirons lavaleur economique, ainsi que 
le fait le professeur Schmoller : « la connaissance 
par comparaison et estimation de Timportance 
plus ou moins grande qu'a un bien particu- 
lier ou un service particulier, par suite de la 
facilite qu'il y a a se le procurer et de son appli- 
cation a la realisation des buts economiques de 
1'homme 1 .)) 

L'analyse realiste de la valeur nous permet de 
rejeterd6liber6mentrapplication,dans le domaine 
de Tart economique, d'une theorie fondee sur la 
meconnaissance absolue de la nature humaine. 

Le collectivisme, regime d'oppression indivi- 
duelle, d'automatisme etde paralysie economique 
est, au point de vue de son organisation de 
l'6change, un regime de faillite financiere, ende- 
mique et permanente ; il ne parvient pas, malgre 
Tintolerable g&ne dont il enserre toutes les re- 
lations sociales, a assurer l'equilibre de la pro- 
duction et de la consommation; il rente les fai- 
neants au depens descourageux etlaisse subsister 



i. Schmoller, Principes d'economie politique, traduction Platon, 
1906, t. Ill, p. 2^9. 



OWENISME ET GOLLEGTIVISME HI 

Tinegale repartition qui provient de l'inegale fe- 
condite des instruments de travail. 

Le collectivisme est inacceptable. Or c'est a lui 
que se ramenent fatalement toutes les organisa- 
tions socialistes de l'echange. Nous F avons mon- 
tre une i re fois en analysant le systfcme d'Owen 
qui, th6oriquement, etait un systeme d'elimina- 
tion de la monnaie metallique & la fois comme 
intermediaire des echanges et comme etalon des 
valeurs ; qui, pratiquement fut un systeme d'orga- 
nisation de la monnaie signe. La tentative theo- 
rique comme la tentative pratique presupposaient 
une organisation collectiviste de la production. 
C'est la m&me conclusion qui doit resulter, avec 
une nettete infinimeut plus grande, de l'analyse 
des systemes de Proudhon, comme elle se dega- 
gera de l'analyse des systemes theoriques de 
Vidal et de Haeck, comme elle se degagera 
enfin de l'analyse du comptabilisme social. 

En condamnant le collectivisme \ c'est done 
tous ces systemes qui se trouvent condamn6s. 

i. Nous faisons de la valeur-travail l'ideal moral du marxisme. 
C'est la, croyons-nous, un point de vue qui reste exact, me me dans 
une toute autre interpretation du marxisme que celle que nous avons 
donnee. Engels, dans Pavant-propos de la Misere de la philosophie, 
declare que jamais Marx n'a base sur cette theorie ses idles commu- 
nistes « mais sur l'ineluctable ecoulement de la production capita- 
list e a laquelle nous assistons.» Mais nous n'avions pas a nous de- 
mander comment s'opererait la revolution economique (et les theories 
deterministes de Marx ne visent que cette question) ; nous avons sup- 
pose cette revolution economique realised, et nous ne voyons pas 
qu'en dehors des diversites de tactique les socialistes different sur le 



412 LES SYSTtiMES SOCIALISTES D'fiGHANGE 

but a atteindre. Sur la question de tactique, il est trois interpreta- 
tions qui s'appuient avec plus ou moins de titres, surl'autoritede Marx. 
La premiere est negative de toute action : elle attend de la pression 
meme des fa its la realisation de l'ideal social. Mais c'est la un point 
de vue auquel ne s'attardent pas les socialistes depuis que les sta- 
tists ques ont cruellement dementi les provisions de Marx. La deuxieme 
«st la tactique parlementaire ou rSformiste pratiquee par les partis so- 
cialistes depuis qu'ils existent ; elle appuie sa collaboration a l'oeuvre 
legislative sur l'autorite de certains textes marxistes (notamment sur 
certain es phrases de la critique du programme de Gotha (1875) comme 
celle ou Marx denonce l'erreur deLassalle, d'apresqui, vis-a-vis dela 
masse proletarienne, tous les partis socialistes seraient une mime 
masse reactionnaire). On donne parfois comme le premier theoricien 
de cette tactique reformiste, Bernstein (Socialisme thiorique et social- 
democratie pratique, 1898, trad. 1900) qui soumit le marxisme a une 
« revision » retentissante. (Ce point de vue comporterait biendes re- 
serves.) 

La troisieme tactique est celle des syndicalistes. Elle est proprement 
rOvolutionnaire. Le grand effort de ses theoriciens est de montrer 
qu'elle est aussi proprement marxiste. Pour le demontrer, ils s'ap- 
puient: i° sur ce fa it que la tactique parlementaire a eu besoin pour se 
justifier de soumettre a une revision les theories de Marx ; 2° sur les 
Merits politiques de Marx (le 18 brumaire, la Commune de Paris) ; 
3° sur ce fait aussi, atteste par la critique meme du programme de 
Gotha, que la fusion operee en 1895 au congres de Gotha entre les 
Lassaliens, d'une part, Bebel et Liebknecht, de Pautre, et d'ou sor- 
tit la social-democratie allemande, ne se fit pas sur un programme 
marxiste. (La critique de Marx, en fait, ne fut pas connue lors du 
congres de Gotha ; elle avait ete envoyee de Londres par Marx sous 
forme de lettre a son ami Bracke ; elle ne fut publiee qu'a la veille 
du congres d'Erfurt en 1891.) Les syndicalistes considerent que 
Marx a to uj ours fait de la force le moteur fondamental de la Revo- 
lution. Pour Marx, toutes les realisations sont subordonnees a 1' effort 
propre de la classe ouvriere. C'est le mouvement de cette classe, 
replied sur elle-meme, qui pourra faire naitre toute une efflorescence 
destitutions socialistes [Voir Hubert Lagardelle, Mouvement socialiste 7 
novembre 1906]. Seul, le mouvement cree la vie, une vie riche et 
complexe dont on ne peut prevoir les formes. Des lors, il faut s'abs- 
tenir de toute prophetie ! [Voir Georges Sorel, Introduction a VEcono- 
mie moderne, preface, p. 3 ; Pouvrage tout entier plein de vuessi jus- 



OWENISME ET GOLLECTIVISME 113 

tes, notamment sur le developpem en tdu system e de l'6change,est 6crit 
dans un esprit marxiste d'interpretation objective]. 

Quelle que soit la valeur de ces interpretations, nous pretendons 
qu'elles ne sont relatives qu'aux moyens d'atteindre le but. Le but 
est fondamentalement unique chez tous. Par quelque moyen qu'il 
soit realist : cooperatives, bourses du travail, federations, c'est a 
quelque chose d'analogue au collect] visme que l'on doit aboutir, a 
une federation corporative unitaire qui aura tous les defauts du col- 
lectivism c Les syndicalistes veulent « vider l'Etat de toutes ses func- 
tions utiles pour les transporter dans le monde ouvrier » mais c'est 
la jouer sur les mots, de la m^me facon qu'en opposant l'Etat, 
administration des c hoses, a l'Etat, gouvernement des personnes 
(Voir Emile Faguet, le Socialisme en igoy, p. aoo) ; les syndica- 
listes ne nous paraissent done point echapper, malgre l'absence chez 
eux de systemes positirs, aux critiques que nous venons de faire du 
collectivisme, forme superieure du socialisme, a laquelle Seramenent 
toutes les formes du socialisme de l'echange. 



Aucuy. 8 



CHAPITRE II 

PROUDHON 



« II faot detruire la rojaot^ de 
Tor en faisant de chacpt produit 
du travail une monnaie courante. » 

PmoTn>Hon, Organisation du Cri- 
dit et de la Circulation, i848. 
CEuvres opaiplfetea (Edit. La- 
croix), t. VI, p. Ha. 

En general, U forme de l'echange 
correspond k la forme de la produc- 
tion. 

Kakl Mabx, loc. cit. (1847). 



Pour tirer du systeme de Proudhon relatif a 
l'organisation du credit tout l'enseignement qu'il 
comporte et l'appui singulier qu'il apporte a notre 
these, il faut : 

i° Connaitre les id£es premieres de Proudhon 
sur la valeur ; 

2 Connaitre les circonstances historiques qui 
conditionnerent le d6veioppement uiterieur de la 
pens£e de Proudhon, et par suite desqueiies, en 
1848, Proudhon cessa d'agiter la question de la va- 
leur pour poser le seul probi&me de F elimination 
de la monnaie comme intermediaire des echanges. 



PROUDHON 115 

Nous pourrons alors mesurer, avec l'influence 
des causes qui eloignaient Proudhon de ses id6es 
premieres, l'importance de revolution logique qui 
devait, en i855,le ramener k elles. 

Les idees de Proudhon sur la circulation for- 
ment un cycle parfait : en d6crire les trois 6tapes, 
c'est d6crire l'6chec particuli&rement net d'une 
tentative d'organisation ametalliste de l'6change, 
sans organisation correlative de la production; 
c'est prouver, par Taveu qu'en fit iui-m6me l'au- 
teur, qu'on ne peut retirer a la monnaie m6tal- 
lique sa fonction d'interm^diaire des ^changes en 
lui conservant sa fonction d'6talon, et que l'usage 
de la monnaie-signe n'est concevable qu'en re- 
gime coilectiviste de determination de la valeur 
-et de la production. 

I 
Premiere etape : Theories primitives de Proudhon. 

Les theories primitives de Proudhon sur la va- 
leur, a la ressemblance des id6es d'Owen et de 
Marx, eliminent la monnaie m£tallique a la fois 
comme intermediate des echanges et com me eta- 
ion des vaieurs. 

Elles sont exposees, en particulier, dans son 
ouvrage de i846 : Les Contradictions faonomiques* . 

i . Voir Contradictions economiques (Lacroix, de la Libra irie inter- 
national e, t. I, p. 59 et suiv. Gf. Qu'est-ce que la proprietS ? (i84o) 
meme 6dit., p. 110 et suit. 



i 



ii6 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGfE 

L/analyse qu'y donne Proudhon de la valeur est un 
exemple frappant de la methode qu'il affectionne 
et qu'ii a empruntee a la dialectique de Hegel. 

11 insiste tout d'abord sur « rantinomie », « le 
contraste etonnant » qui existe et qu'ont constate 
tous les economistes entre la valeur d'usage ou si 
Ton veut Yutilite individuelle, et la valeur d'echange 
ou si Ton veut i'utilite sociale. 

11 suffit de regarder autour de soi pour constater 
qu'en effet les objets dont l'usage est constant et 
I'utilite la plus considerable, sont aussi ceux qu'on 
se procure au meilleur compte, qui exigentde notre 
part dans l'echange le moindre sacrifice. Au con- 
traire les objets dont I'utilite est la plus restreinte 
ne s'acquierent que par des sacrifices conside- 
rables. Partant de ce fait d'observation, les Econo- 
mistes concluent simpiement que la valeur des 
choses n'est pas seulement en raison de leur uti- 
lite, mais qu'elle depend aussi de leur rarete ; par 
la iis se contentent d'interpreter les donn£es de 
l'observation sans essayer d'agir sur elles ; ils ne 
songentpasa rectifier les evaluations qui provien- 
nent de nous-m&mes appreciant nos besoins ou 
nos d6sirs. 

Avec Proudhon, il n'en est pas ainsi : il assigne 
pour but a l'economie politique de realiser la 
Justice. 

Elle doit done fournir la solution de ce conflit 
immoral entre la valeur d'utilite et la valeur d'e- 
change ; elle doit nous fournir le moyen de donner 



PROUDHON 117 

a la valeur une determination differente de ceile 
que Ton obtient par le jeu de i'offre et de la de- 
mande, « de l'arbitraire » dit Proudhon. Le libre- 
arbitre en la matiere, l'appreciation individuelle de 
la valeur, voila cequ'ii faut supprimer et remplacer 
par la « constitution sociale » de la valeur. 

II faut done fixer la valeur des objets, e'est-a- 
dire l'ensemble des rapports sous lesquels ils doi- 
vent s'echanger entre eux. On fera cette determi- 
nation a l'aide de l'element qui leur est commun : 
le travail. 

Les objets, dit Proudhon, entrent dans l'ensemble 
de ce qui est destine a la consommation dans un 
certain rapport de proportionnalite qu'on peut 
determiner par des statistiques ; on peut le mesu- 
rer a l'aide du facteur essentiel de cette proportion- 
nalite, la quantite de travail. Les choses apparais- 
sent incommensurables entre elles, d^s qu'elles ne 
sont pas mesur6es a l'aide de cet element qui leur 
est commun : le travail. G'est d'apres le degri de 
travail qu'ils contiennent que doit se constituer 
leur valeur proportionnelle et relative. ' 

On obtiendra ainsi une mesure exacte et equi- 
table. 

De la deux consequences : i° Tout produit du 
travail, et non seulement For et Targent, pourra 
servir de mesure de la valeur; a°Lesproduitspour- 
ront s'echanger les uns contre les autres sans 
passer par Fintermediaire de l'argent. 

L'or et l'argent ne doivent leur privilege de jouer 



ii8 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

seuls leur role d^taion et celui d'interm6diaire 
des echanges qu'a ce fait que leur valeur s'est des 
Pabord fixee socialement, par* Intervention du 
prince, l'apposition de son sceau et Inscription 
d'un chiffre. 

Ajoutons que pour Proudhon ie travail, dont la 
quantite relative determine la valeur relative des 
objets estwn, c'est-a-dire homogene etqu'ii nedoit 
6tre fait aucune difference qualitative entre les 
travaux. 11 y a pour lui « egalite natureile des apti- 
tudes et equivalence des fonctions ». 

On voit par ces breves indications que Proudhon, 
comme Owen (et Marx, nous l'avons vu, ne faisait 
pas au fond autre chose), donnait a la valeur une 
determination en travail au nom de la Justice. Une 
telle determination impiiquait, nousle savons, une 
socialisation de la production. C'est ce que Prou- 
dhon n'indiquait pas nettement. Aussi Karl Marx 
lui reprochait-ii vioiemment cette erreur 1 . Aux 
yeux de Karl Marx, i'application pratique des theo- 
ries de Proudhon devait 6tre une reproduction des 
systemes de banque angiaise dont l'experience 
d'Owen avait ete le prototype. Les monies obsta- 
cles vouaient des iors la m6me entreprise au m&me 
6chec. Proudhon ne pouvait assurer l'adaptation 
de la production a la consommation, en Tabsence 
de iibre determination de la valeur, qu'en donnant 



i. Misere de la philosophic, chap. i. Cf. chapitre pr6c£dent. On 
appelle commun^ment la Misere de la philosophic, YAntiproudhon 



PROUDHON 119 

a l'Etat le monopole de la production et le droit 
de rationner le consommateur. 

Cette condition necessaire, Proudhon ne devait 
pas Taccepter sans iutte. II n'6tait pas homme a 
sacrifier delib6r6ment la iiberte a la justice elle- 
m^me. II ne voulail pas de l'Etat unique patron, 
unique producteur, de l'Etat omnipotent, arbitre 
des d6sirs et des besoins 1 . Or l'Etat seul pouvait, 
dans un regime de monopole direct et absolu, fixer 
la valeur selon les vues de Proudhon corame il 
fixe aujourd'hui, de facon aussi arbitraire qu'il lui 
plait, le prix des allumettes ou celui du tabac. 

Mais Proudhon fut detourne de chercher une 
solution a ce probl&me d'une determination artifi- 
cielle de la valeur, par celui que posferent, en i848, 
les circonstances. M. Arthur Desjardins 2 raconte 
que, le 26 fevrier 1848, 4 hommes amies envahi- 
rent la chambre de Proudhon et lui demanderent 
quand il comptait sortir du paradoxe et du dilet- 



1. Voir Contradictions economiques : Sa critique du communisme, 
t. II, chap. xii. 

Sur Proudhon individualiste, voir Sudre, Histoire du communisme, 
i856. Faguet, Revue de Paris, mai 1896. 

Dolllans, introduction a son etude sur Robert Owen. 

Proudhon lui-m£me : « Le communisme, pour subsister, supprime 
tant de mots, tant d'idees, tant de fails, que les sujets formes par ses 
soins n'auront plus le besoin de parler, de penser ni d'agir : ce seront 
des huitres attaches cote a cote, sans activity ni sentiment sur le ro- 
cher... de la fraternity I Quelle philosophic intelligente et progres- 
sive que le communisme ! » Contradictions economiques, edit. Lacroix 
des CEuvres completes, t. II, p. 36i. 

2. Arthur Desjardins, Proudhon 2 vol. (1896), I, p. 89. 



120 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

tantisme, en dormant « la resolution synthetique » 
des contradictions economiques, annoncee depuis 
i846. Voyons done, par Pexamen des evenements, 
a quelle preoccupation on lui demandait de satis- 
faire. G'est ie seul moyen de dfiterminer nette- 
ment l'objet de ses recherches. 

II 

Deuxieme etape: Les projets de i848. 
A. — La crise financiere et banquihre de 1848. 

Les annees i846, 1847 avaient et6 le point de 
depart d'une crise commerciale et financiere qu'ag- 
grava, en 1848, la crise politique. L'Angleterre, la 
Russie, TAUemagne, la Belgique, l'lnde furent les 
premieres atteintes. Bientot le mal s'etendit k la 
Hollande et a l'Autriche. Les causes de cette crise 
etaient multiples. En France, on en peut trouver 
trois d'ordre general, et une d'ordre particulier. 

Causes ginirates de la crise. — i° Plusieurs 
recoltes deficitaires, par suite d'inondations et 
d'intemp£ries, nous avaient obliges a acheter 
des cereaies k l'6tranger. De la une importante 
exportation d'or et une hausse considerable du 
prix duble, quiatteinten mars 1847, dans certaines 
regions, ie chiffre de 49 fr. 70 l'hectolitre. 

2 Une autre cause vint diminuer le stock d'or 
francais et lui donna\une affectation particulate. 



PROUDHON iU 

Le gouvernement de Louis-Philippe mit en adju- 
dication l'exploitation des voies ferries qui de- 
vaient 6tre construites en m&me temps sur tous les 
points du territoire. Des actionnaires strangers 
surgirent en grand nombre dans l'unique dessein 
de revendre au plus tot, a gros benefice, les actions 
souscrites par eux. C'est ainsi, dit H. Say 1 , que 
I'argent anglais notamment souscrivait chez nous 
des actions au pair, moyennant un premier verse- 
ment de ia5 francs et se retirait accru d'une prime 
importante. Mais surtout, une entreprise aussi 
gigantesque determinait un appel de capitaux 
considerables ; un emprunt de i 5oo millions (dont 
600 versus fin de i846), drainait et immobilisait 
tout ie disponible. L'excitation a Pagiotage, la 
speculation sur les actions attirait tous les capitaux 
a la Bourse des grandes villes, au detriment de 
1'agriculture, si profondement eprouv^e. 

Ces sorties et ces placements de numeraire se 
faisaient au detriment de Pencaisse des banques, 
obligees de restituer les depots. 

3° En troisi&me lieu, Paugmentation des d6penses 
de PEtat, qui avait fait monter le budget de 1 179 
millions en i84o a 1 606 millions en i846, avait re- 
duit les ressources financieres des particuliers et 
fait nattre la defiance. 

Telles etaient les causes generates du malaise. 

Causes directes de la crise. — Mais c'est aux 

1. Horace Say : Journal des Economistes, annee i848 (v. mars, 
avril, juillet. 



122 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

habitudes vicieuses des banques qu'il dut de s'accen- 
tuer jusqu'a la crise la plus aigue. La Banque de 
France, issue le 18 Janvier 1800, d'une fusion 
avec la Caisse des Comptes Cou rants, &vait recu, 
par la loi du 24 germinal an IX, le privilege 
demission des billets a cours legal. Elle 6tait alors 
seule a Texercer; elle^tait la grande dispensatrice 
du credit : elle escomptait non seulement les effets 
sur Paris, mais aussi sur les villes dans lesqueiles 
elle avait un comptoir A : ces effets devaient 6tre 
rev^tus de trois signatures et ne pouvaient exc6der 
90 jours d'6cheance. 

Mais, entre la Banque de France et le commerce, 
des banques interm6diaires s'introduisaient neces- 
sairement pour l'escompte sur deux signatures. La 
Restauration accorda le privilege d'emettre des 
billets aux banques qui se constitueraient dans 
les d^partements. II s'en forma une dizaine, no- 
tamment a Rouen, Lille, le Havre, Toulon, Lyon, 
Orleans, Marseille, Nantes, Bordeaux. Ces banques 
etaient extr&mement g6n6es dans leur action par 
les reglements. Elles n'avaient point, elles-m6mes, 
le droit de faire l'escompte des effets a deux si- 
gnatures, celui d'avoir des succursales, ni de faire 
des operations hors de la ville ou elles etaient 
situees, d'6mettre des billets de petite coupure, 

/ 

1. La Banque de France n'avait, en i848, que i5 succursales en 
province. 

2. V. d'Esterno : Des banques departementales en France (i838). 



PROUDHON 123 

Mais aticune limite n'etait 6tablie a remission 
des billets, et la proportion entre les billets et 
l'encaisse n'etait nullement surveillee. Aussi 
ces banques faisaient-elles circuler en i848; 
120 millions de billets avecun capital qui ne s'ele- 
vait qu'a 23 3oo ooo francs. 

D'une facon generale, les banquiers prenaient 
des effets a iongue echeance, et, quand iis 
n'avaient point le droit d'6mettre des billets de 
banque, remettaient aux d^positaires des recon- 
naissances realisables a quelques jours de vue. 
Or ces d6pots qui constituaient une dette imme- 
diatement exigible, servaient en fait a i'escompte 
d'effets realisables a 6cheance lointaine 1 . 

Une dette flottante, par billets de banque ou re- 
connaissances analogues, se deveioppait done 
dans toutes les banques departementales ou 
autres. Elle croissait pendant les p^riodes de 
prosperity. 

En cas de crise, elle obligeait les banques, 
pour ne pas i'etendre, a cesser tout escompte et 
elle rendait d'autre part ie remboursement imme- 
diat des billets impossible. 

C'est ce qui se produisit en i848. L'argent avait 
ete retire des banques pour 6tre livre aux entre- 
prises de travaux publics et de chemins de fer. II 
ne restait d&s lors pour repondre de la circulation 
des billets qu'un capital metailique tout a fait in- 

I. Gf. Les caisses d'epargne avaient elles aussi 289 millions im- 
mobilises sur 355. Les caisses furent assi6gees par la foule. 



124 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

suffisant. On ne pouvait continuer a escompter en 
billets, et le refus de i'escompte allait provoquer 
la panique el les demandes de remboursement. 

Au lendemain de la Revolution politique de f6- 
vrier i848, durant laquelle toutes les affaires 
avaient ete suspendues, la Bourse fermee, plu- 
sieurs banques annoncerent qu'elles suspendaient 
leurs escomptes : ce furent notamment la Caisse 
du commerce et de i'industrie (ancienne maison 
J. Laffite), les maisons Ganneron et Beaudon. 

Mesures sollicitees. — G'etait la faillite pour tous 
ceux qui comptaient sur I'escompte de leurs effets 
de commerce pour satisfaire a leurs propres echean- 
ces. Aussi Pepouvante fut-eile extreme. Les ban- 
qiiiers, les tndustriels, les commercants se concer- 
terent. Le 8 mars, un cortege de 3 ooo personnes se 
dirigea sur i'hotei de ville, dans un tumulte d'e- 
meute 1 . Gamier-Pages venait de succeder au mi- 
nistere des Finances au banquier Goudchaux. On 
lui demanda la suspension de toutes les echeances 
a 3 mois. La demande etait appuyee par les mem- 
bres du Tribunal de commerce de la Seine. 

Une pareille mesure eut ete la perte de la Ban- 
que de France et des banques departementaies 
dont les rentrees se fussent trouvees suspendues 
sans que leurs billets eussent cess6 d'etre payables 
a vue. 

I. V. la description de la scene du 8 mars dans Gamier-Pages. 
His Loire de la Revolution de 184S (1866), t. IV, p. 6. — Gf. Stern, 
Histoire de la Revolution de 1848 (1878), II p. 83. 



PROUDHON l%> 

Elle eut cause egaiement la ruine du Tresor. 

La prorogation fut refusee au dela des 10 jours 
accordes par les d^crets des 26, 28 fevrier et 
3 mars. 

Gependant d'autres mesures etaient instamment 
reclamees partout. Le 4 mars, la Banque de Mar- 
seille publiait l'avis qu'elle ne pourraitrembourser 
ses billets qu'a raison de un par presentation 1 . 

A Nantes, le commissaire general reclame au 
debut de mars 700000 francs; le 10, ii ecrit : « le 
defaut de numeraire dans la viile de Nantes et 
probablement dans les autres villes de France 
cause de vives inquietudes et menace de faire sus- 
pendre les travaux. Peut-on recevoir du numeraire 
de Paris » ? 

De Rouen on ecrit au ministre : « Nos indu- 
stries n'ont de matures premieres que pour quel- 
ques jours, ils ne peuvent vendre leurs produits 
et n'ont pas d'argent pour acheter des matieres 
premieres ; ils vont 6tre obliges de cesser le tra- 
vail. » 

« Le manque de numeraire, ecrit-on du Nord, 
rend impossibles les transactions. » 

Toulouse fait appel au Gouvernement, les ban- 
ques de Lille, du Havre suspendent leurs es- 
comptes. 

De toute part, ou demande de l'argent : maisons 
de banque, usines, chemins de fer, exploitations 
des mines, fournisseurs de l'Etat. 

I. Garnier-Pages, op. cit., IV., p. 19 et suiv. 



126 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

Dispositions prises. — Quelles mesures prendre 
en face (Tune pareille situation ? 

Deux ordres de mesures furent prises par le 
Gouvernement : 

a) II tenta de creer partout des organes de cre- 
dit pour Tescompte des effets refuses par les 
banques. 

P) II donna aux billets de la Banque de France 
cours force. 

Organes constitu6s pour l'escompte des effets de commerce 

et pour le credit. 

Pour organiser le credit, le Gouvernement pro- 
visoire cr£a successivement : 

i° Les comptoirs d'escompte (7 mars i848) ; 

2 Les magasins gen£raux (21-22 mars i848); 

3° Les sous-comptoirs de garanlie (24-26 mars 
i848). 

1. — Le decret du 7 mars i848 est ainsi motive : 

« Attendu que, par suite des ev£nements, un 
trouble considerable existe aujourd'hui dans les 
moyens du credit prive, et que ce trouble affecte 
parliculierement soitla fabrique, soit le commerce 
de detail... 

« Que, dans de telles circonstances, il importe 
de donner l'exemple d'une de ces associations f£- 
condes qui, en unissant les forces, assurent a tous 
le bienfail du credit et lagarantiedu travail... »* 

Ce decret cr£a « dans toutes les vilies indu- 
strielles et cominerciales un comptoir national 



PROUDHON 127 

d'escompte destine a repandre le credit, et a 
Tetendre a toutes les branches de la production ». 

Le capital en est constitu6 dans les conditions 
suivantes : « un tiers en argent, par les associes 
souscripteurs ; un tiers en obligations par les 
vilies ; un tiers en bons du Tresor, par l'Etat. » 

Les comptoirs etaient surveill6s £troitement par 
la Banque de France et n'avaient pas le droit 
d'emettre des billets a vue. 

2. — L'institution des comptoirs d'escompte fut 
completee le 25 mars par celle des sous-comptoirs 
de garantie : « Le gouvernement provisoire, con- 
siderant que le d£cret du 8 mars i848, relatif aux 
comptoirs nationaux d'escompte, ne permet a ces 
etablissements de faire i'escompte que des vaieurs 
rev6tues de deux signatures au moins ; que le 
plus grand nombre des petits commercants, des 
industriels et des agricuiteurs ne peuvent avoir 
cette seconde signature ; qu'iis se trouvent ainsi 
prives des ressources du comptoir... 

« Decrfete : 

« i° Dans les vilies ou un comptoir d'escompte 
existera, il pourra 6tre 6tabli, soit par localite, soit 
par agregation d'industries, des sous-comptoirs 
de garantie, destines a faciliter et accroitre le cre- 
dit en servant d'intermediaires entre Tindustrie, 
l'agricuiture et le commerce d'une part, et les 
comptoirs nationaux d'escompte de l'autre. » 

Ces sous-comptoirs auront pour mission de pro- 
curer aux commercants, industriels et agricuiteurs 



128 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

« soit par engagement direct, soitpar aval, soit par 
endossement — l'escompte de leurs titres et effets 
de commerce, auprfes ducomptoir principal, moyen- 
nant des suretes donn6es aux sous-comptoirs par 
voie de nantissement sur marchandises, rec^pisse 
des magasins de d6pot, titres et autres valeurs ». 

Le directeur en est nomme par le ministre des 
Finances. 

lis se constituent sous la forme de soci£tes par 
actions (actions de ioo francs). 

« lis sont autorises a fonctionner quel que soit 
le nombre des actions souscrites. » 

3. — Les magasins de d6pot qu'impliquait ce 
regime avaient ete organises par decret des 21-22 
mars ?848 qui dispose : 

« Dans le but de mettre les chefs d'industrie 
en mesure de disposer des aujourd'hui du prix 
de leurs marchandises, il sera etabli, a Paris et 
dans les autres villes oii le besoin s'en fera sentir, 
des magasins g^neraux oii les negociants et les 
industriels pourront deposer les matieres pre- 
mieres, les marchandises, les objets fabriques 
dont ils seront propri6taires. 

« II sera delivre aux deposants des recepiss^s, 
indiquant la valeur venale de la marchandise, 
estimee a dire d'experts, et transferant la propriety 
des objets deposes par voie d'endossement. 

« Les porteurs des rec6pisses seront admis a les 
deposer en garantie au comptoir d'escompte de 
leur circonscription. Un pareil gage dispense de 



PROUDHON 129 

la troisieme signature s'il s'agit d'un comptoir 
national d'eseompte, de la deuxifeme s'il s'agit 
■d'un sous-comptoir. Gette derniere disposition 
futdecr6tee les 26-27 m & rs i848. 

Telles furent les premieres mesures prises par 
le gouvernement provisoire : elles visent, on le 
voit, a susciter des eseompteurs et a faire des 
marchandises non vendues un element d'actif, une 
valeur de circulation. Le gouvernement provisoire 
oe considerait point ces mesures comme des ex- 
pedients accidentels, nes des necessit6s du mo- 
ment, mais comme les pieces d'un outillage nor- 
mal et definitif. 

Gours force du billet de banque. 

II n'en est pas de m6me du second ordre de 
dispositions qui institu&rent le cours force du 
billet de banque. 

La Banque de France avait tout d'abord escompte 
largement et rembourse dans la mesure mdmedes 
demandes, « voulant, dit Garnier-Pages, maitriser 
la deroute par Taudace de la confiance ». 

Du 26 f&vrier au i5 mars, elle escompte a Paris 
no millions. 

Par suite de ses remboursements, d'autre part, 
son encaisse descend dans le m6me temps de i4o 
a 70 millions. 

Le 17 mars, en un seul jour, elle rembourse 
10800000 francs. 

AlJCUY. Q 



130 LES SYSTfiMES SOCIAL1STES D'GCHANGE 

II ne lui reste que 59 millions en caisse. 

Sur ces 59 millions, 45 appartiennent au Tresor- 
Le solde (i4 millions), ajoute aux 63 millions qui 
forment Tencaisse de ses comptoirs, soit 77 mil- 
ions est destine a faire face a une circulation de 
billets de 260 millions et a 85 millions de depots *► 

M. d'Argout se precipite chez le ministre des 
Finances, lui decrit les impatiences de la foule, 
rinsuffisance de ses ressources et conclut en di- 
sant : « Nous sommes perdus. » 

C'est alors que Garnier-Pages proposa de de- 
cree r les billets « monnaie legale », et le Gou- 
vernement vota la proposition. II s'agissait e» 
reality d'une mesure qui depassait par sa port6e 
Texpression dont on se servait, puisque la Banque 
6tait dispensee,du remboursement en especes, 
C'est de cours force et non de cours legal qu'il s'agit, 

Le m6me privilege fut etendu aux banques de- 
partementales, mais le decret des 27 avril-2 mai 
i848 devait faire disparattre celles-ci et donner a la 
Banque de France le monopole de remission. 

B. — Idee ginerale du systeme de Proudhon. 

Sa critique. 

Voila quelles mesures les £venements suggere- 
rent au gouvernement provisoire. Mais il fallait 
plus : il fallait reconstituer les finances publiques, il 
fallait s'assurer,pour les institutions m6mes quel'on 

1. Garnier-Pag&s, op. cit., IV., p. 27. 



i 



PROUDHON 131 

fondait, des capitaux,ilfallait leur faire prendre vie 
autrement que dans des d^crets et sur le papier. 
Aussi les questions de finances et de credit ne ces- 
saient-elles pas d'etre a l'ordre du jour et d'etre ar- 
demment discuses dans lapresse et dans les clubs. 
<c Les plans, lesprojets, les inventions, les perfec- 
tionnements arrivaient chaque matin par centaines 
au minist&re, » ecrit Garnier-Pag&s. Les uns pro- 
posaient de confisquer et de vendre les biens de 
la famille d'Orleans, les autres de recourir au 
papier-monnaie, ou a Temprunt force, Louis 
Blanc 1 , le i5 mars, avait propose la creation d'une 
banque d'Etat, etc. , etc. C'est dans cette atmosphere 
de recherches que Proudhon prepara lui aussi un 
projet, pr^senta une solution 2 . 

i. Garnier-Pages, op. cit. t IV, p. 4o. « Louis Blanc, dit Gamier- 
Pages, proposa, dans le conseil du 16, de laisser tomber la Banque 
de France et d'llever sur ses debris une banque d'Etat. » Cette banque 
d'Etatserait, d'apresceque declare Louis Blanc, en termes assez vagues 
et remplis, semble-t-il, de graves sous-entendus, « doue*e d'une puis- 
sance d'expansion incomparable et capable de fournir a tous les 
besoins du credit public et du credit prive\ » On peut se demander 
avec quoi. Ily a sous ces phrases ambigues comme une vague me- 
nace de papier monnaie. Louis Blanc invoquait, d'ailleurs, certaines 
maximes de Law qui e*clairent sur ses intentions. 

Gamier-Pages fait remarquer a juste titre qu'au moment ou les 
bons du Tre'sor perdent l\0 o/o c< substituer aux billets de la Banque 
de France les billets d'une banque d'Etat, serait donner a ces nou- 
veaux venus l'apparence et la realite\ du papier-monnaie et tuer pour 
longtemps l'usage du billet de banque. En l'absence du credit, vou- 
loir cr£er un £tablissement de credit, c'est vouloir construire sur le 
vide et crier la vie avec la mort ! » 

2. Proudhon exprima ses idees relatives a 1'organisation de la Ban- 
que d'echange et de la Banque du Peuple dans le Representant du Peu- 



i 



132 LES SYSTtiMES S0C1ALISTES D'fcCHANGE 

C'est la le premier caractfere de Toeuvre de 
Proudhon relative a 1'organisation du credit : elle 
a et6 inspiree par les circonstances. 

Mais aprfes Tavoir expliqu6e dans son origine 
par le milieu historique qui la vit naitre il faut 
immediatement indiquer qu'elle depassait, dans 
la pensee de son auteur, la portee d'un remede 
provisoire et parliel : « Ce que nous proposons 
aujourd'hui, ecrit Proudhon, devra servir pour 
Teternite 1 . » Au probleme pose, il donne une so- 

ple, puis dans le Peuple. Le a a mars i848, un premier recueil d' ar- 
ticles paraissait sous le titre : Organisation du credit et de la circula- 
tion et solution du probleme social. — Le Representant du Peuple du 26 
avril i848 contient le plan de la Banque d'echange. La Banque du 
Peuple fut constitute le 3i Janvier 1849. 

Nous citerons le plus souvent, d'apres le VI e volume des QEuvres 
completes de Proudhon qui r£unit les divers projets et articles sur cette 
question. Les QEuvres completes de Proudhon ont fait l'objet de deux 
Editions : Tune de la Librairie Internationale (1868) d'apres laquelle 
nous citons, sauf indication contraire j l'autre, chez Flammarion. 

A consulter egalement la Voix du Peuple, de 1849 : la pol£mique 
entre Bastiat et Proudhon reunie, d'une fa con plus complete, dans 
le tome V des OEuvres completes de Bastiat. 

Cf. Idee generate de la Revolution au xix e siecle, 5 e edit. Le Pro- 
jet d f exposition perpetuelle (i855) est en appendice a l'ouvrage pos- 
thume : Theorie de lapropriete. 

1. T. VI p. 90. — Proudhon proposa bien quelques mesures pro- 
visoires : comme la prorogation des echeances, Parrot de la valeur. 
L'expose n'en est pas lie a celui de son system e d'echange. 

11 demanda comme journaliste sous forme de p&lition^Reprisentant 
du Peuple du 8 juillet), puis proposa, comme depute, que tous les pro- 
prietaires fissent sur le montant des loyers, des fermages, des creances 
une remise d'un tiers pendant trois ans, « pour remonter l'horloge so- 
ciale. » Moitie devait en revenir al'Etat, moiti6 aux industriels. C'est 
cette proposition qui amena la suppression du journal de Proudhon et 
qui, dans la seance du 3i juillet, valuta son auteur tant d'anathemes. 



PROUDHON i33 

lution qu'il consid^re comme radicale et definitive. 
II semble en effet qu'elle lui permette de conci- 
lier enfin ses deux passions : sa passion de liberte 
et sa passion de justice. 

Sa passion de liberty parait satisfaite, parce qu'il 
peut se passer de faire appel a l'intervention de 
l'Etat, a la contrainte, et qu'il lui suffit de mettre 
en oeuvre Tinter^t des particuliers. C'est une pre- 
miere superiority qu'il aime a se donner sur la 
plupart des reformateurs socialistes de son epo- 
que. Les disciples de Saint-Simon font de l'fitat, 
par 1'unite dissociation, le seul producteur et le 
dispensateur de toute la vie economique. Louis 
Blanc a besoin aussi « d'une autorile dictatoriale 
pour faire le bien ». Le fourieriste Considerant 
attend, comme son maitre, les capitaux qui lui 
permettront d'organiser la commune, le phalan- 
st&re. Tous c< font appel au gouvernement » ou 
« refusent d'operer sur le monde actuel ». « Au 
lieu de pourchasser le pouvoir, Proudhon le prie 
de ne se m6ler de rien ; il apprend au peuple a faire 
lui-m6me, sans le secours du pouvoir, de la ri- 
chesse et de Tordre *. » 

Et c'est aussi la passion de Proudhon pour la 
justice qui se trouve intfyralement satisfaite, parce 
qu'il voit dans la transformation des conditions de 
l'echange toute la revolution sociale. 

Le probleme social tout entier, le problfeme de 

i. V. Confessions d'un revolutionnaire (i85i). 



134 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

Amelioration du sort des travailleurs, lui apparut, 
a raison des circonstances, comme un probleme 
d'organisation de la circulation. 

(( Le credit est tombe, 6erit-il, par suitele travail 
a ete suspendu. » G'6tait, nous le savons, la verity. 
Les patrons congediaient les ouvriers parce qu'ils 
ne pouvaient ni vendre ni payer, que leurs creances 
ne pouvaient 6trer6alisees.C'estce que Proudhon 
fut le seul a voir nettement. D'autres, constatant 
le chomage, proposaient d'employer les ouvriers 
a des travaux steriles et improductifs ; ils ereaient 
des ateliers nationaux. Le remede n'est pas la. 
« Le probleme pose par la Revolution de fevrier, 
ecrit Proudhon, est avant tout un probleme de jus- 
tice commutative, un probleme de circulation, de 
credit, d'6change, non un probleme d'organisation 
de Tatelier... Au lieu de prendre la societe par la 
t6te, comme faisait Louis Blanc ou par la base, 
comme fait la propri^te (sic), il faut 1'attaquer par 
son milieu, agir directement, non point sur Tate- 
lier, le travail, ce qui est agir sur la liberty, la 
chose du monde qui souffre le moins qu'on y louche, 
mais sur la circulation et les rapports d'echange, 
de maniere a atteindre indirectement et par voie 
d'influence le travail et F atelier... C'est ce que nous 
avons appele par opposition a Forganisation du 
travail, organisation du credit et de la circula- 
tion *. » 

i. Banque d'Schange, t. VI, OEuvres completes, 6dit. de la Librairie 
Internationale, p. 172. 



PROUDHON 135* 

Proudhon d'ailleurs pr£sentait cette solution 
comme le « revers positif de ses negations ant6- 
rieures ». II avait debute par une negation de la 
propriete individuelle, mais son ouvrage sur les 
Contradictions Sconomiques * avait montr£ qu'il n'a- 
"vait point par la adhere a la propriete commune. 
II indique maintenant le moyen r de supprimer la 
propriete dans ses abus et'dans ses consequences, 
«ans la socialiser. 

Qu'est-ce, de nos jours, que la propriety ? La pro- 
priete n'est plus qu'un privilege sur la circulation 
-des produits. C'est en autrui que Ton est proprie- 
taire. Le propridtaire est un criancier ; il n'est plus 
ie consommateur de ses produits, il n'exploite 
plus lui-m&me. 

« Le proprietaire aujourd'hui est un homme qui 
:a des bons du tr£sor, des rentes sur TEtat, de 
Targent k la caisse d'epargne, chez le banquier ou 
le notaire, des creances hypothecates, des actions 
industrielles, des marchandises en magasin, des 
maisonsqu'illoue, des terres qu'il afferme. Quand 
la circulation est reguliere et pleine, la propriete 
comme privilege vaut au proprietaire ; si la circu- 
lation est suspendue, le privilege perd son effet 2 . » 

Devenue un pur privilege juridique, la pro- 
priete se manifeste par « le veto » mis sur la cir- 
culation. « Pour faire lever ce veto et obtenir 

i. V. Contradictions economiques : Critique du communisme. — 
CSf. Confessions d'un re>olutionnaire. 

a. Banque d'echange, OEuvres completes, t. VI, p. i5i. 



136 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

passage, le consommateur producteur paie a la 
propriete un droit qui, suivant la circonstance et 
l'objet, prendtour a tour les noms de rente, fer- 
mage, loyer, inter£t de Targent, benefice, agio r 
escompte, commission, privilege, monopole », etc. 
(t. VI, page 174). 

Par une evidente subtilite, Proudhon fait de 
1'argent « le signe de tous les abus de la pro- 
priety » (page 179), « de tous les crimes que pro- 
voque le systeme de ses extorsions 1 ». v 

Nous avons indique que les circonstances 
avaient revele a Proudhon un mal auquel son es- 
prit absolu apportait avec confiance une solution 
revolutionnaire, consideree par lui comme TaBir- 
mation correspondant a ses negations anterieures. 

Nous devons determiner maintenant quelle est 
Fid6e la plus generate dont Proudhon fait le point 
de depart de ses nouvelles recherches. 

Les mesures prrses par le gouvernement pro- 
visoire allaient-elles lui servir de modele a cet 
egardPNon, certes, et Proudhon ne leur menage pas 
les critiques. 

II 6crit dans le Reprisentant dupeuple du 2 avril 
18/I8 : « Le gouvernement provisoire fait pour la 
banque comme pour le travail. L'argent manque,, 
il fait des caisses pour le recevoir, des bureaux 

1 . Nous croyons qu'il y a une subtilit£ de la part de Proudhon h 
passer imme'diateinent de la condamnation de la propri£t6 en g£n£ral 
a la seule condamnation de l'argent, comme s'il n'£tait de capital 
Iconomique que l'argent. 



PROUDHON 137 

pour le compter. (Test ce qu'il appelle organiser 
le credit. » Ailleurs, il dit en parlant de ce m6me 
gouvernement : « On lui demandait du credit, il 
d^crete des assignats » (t. VI, p. 20). Et encore : 
« Vous provoquez la depreciation de toutes les 
valeurs financieres... vous tarissez la source de 
tous les revenus, vous glacez le sang dans les 
veines au commerce et a Tindustrie et puis vous 
conjurez le numeraire de circuler ! vous suppliez 
les riches epouvant6s de ne pas le retirer ! » 

Que sera done l'objet de la recherche de Prou- 
dhon ? Le suivant : Les capitaux se cachent, Tar- 
gent fait defaut, il faut se passer d'argent. 

On presente communement le systeme de 
Proudhon commeun systeme de gratuite du credit, 
Mais la gratuity du credit n'est qu'une consequence. 
Se passer de I'intermidiaire monitaire pour echan- 
ger, voild Videe centrale qui determine la recherche 
des rnoyens appropriis : « Frappez le tyran, s'ecrie 
Proudhon, et le systeme de la tyrannie est a bast 
Quel est le despote de la circulation, le tyran du 
commerce, le chef de la feodalite mercantile, le 
pivot du privilege, le symbole materiel de la 
propriete. C'est le numeraire, e'est l'argent ! » 
(page 179) 1 . 

1. Cf. p. ia3, p. 1 1 a... « Il faut d^truire cette royaute de.l'or, il 
faut republicaniser le numeraire ». Proudhon a tout un chapitre ou il 
rattache la Revolution 6conomique a la Revolution politique : « nous 
avons chass6 le dernier de nos rois ; nous avons cri£ : A bas la mo- 
narchic ! Vive la R^publique ! Mais vous pouvez m'en croire, si dejk 
ce doute ne vous est venu, il n'y a en France, il n'y a dans toute 



d38 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

Quels sont les mefaits de Tor et de l'argent ? 
lis sont l'origine d'un pr6l6vement capitaliste, 
impost par leurs detenteurs, et qui met le tra- 
vailleur dans Timpossibilite de racheter son pro- 
duit. De la Tinsuffisance du d6bouch6, 1'impuis- 
sancedelaconsommation a absorber la production, 
i'engorgement, le defaut d'equilibre, les crises *. 

Le but de Proudhon est de supprimer le mo- 
nopole mon^taire de Tor et Targent, de « republi- 
caniser le numeraire en faisant de chaque produit 
du travail une monnaie courante. » II n'est pas 
question de modifier le regime de la valeur. 

Le but de Proudhon ainsi determine, indiquons 
le moyen original 2 , qu'il emploie pour attein- 
dre le resultat cherche. 

V 

I'Europe que quelques princes de moins : la royaute" est toujours de- 
bout. La royaute" subsistera tant que nous ne Paurons pas abolie dans 
son expression a la fbis la plus materielle et la plus abstraite, la 
royaute" de Pop ». — P. ia3 : « Pop est a Pechange ce que Napoleon 
^taita la liberty... C'est une sentinelle placee a Pentr^e du d£boucli6 
•et dont la consigne est : « On ne passe pas ! » 

i. Proudhon donne done aux crises la mdme cause qu'Owen. Sa 
-demonstration est, par la forme qu'il lui donne, assez pen satisfei- 
sante. La classe des travailleurs, dit-il, recoit un salaire total qui con- 
iribue a la determination de valeur del'ensemble des produits, ioooo 
francs par exemple. — Mais le prix des produits s'accroit de la part 
que preleve le capitaliste et qui est destined a constituer son profit. 
En sorte, que les produits pay£s 10 ooo francs sont vendus n ooo. 
II reste i/io de non vendu. Gette demonstration ne prouve qu'une 
chose : si le patron ne trouve pas a vendre pour plus des 10 ooo fr. 
qu'il a pay£s, il n'a pas de profit, il ne peut que consommer a lui 
seul le i/io non vendu. 

a. M. Menger, Droit au produit integral du travail, indique des ins- 
titutions du m£me genre fondees a Marseille par Bonnard, par Ma- 



PROUDHON 139 

Supprimer la monnaie ne peut qu'aboutir a 
donner a tous les produits un pouvoir direct d'ac- 
quisition. Mais pouvait-on songer au milieu du 
xix e siecle, a nous ramener au regime condamne 
du troc ? Non, sans doute. 

Aussi Proudhon propose-t-ilde ne mettre en pre- 
sence sur le marche que l'expression en valeur 
des divers produits. II aboutit a Fechange direct 
d§ la manifere suivante : en giniralisant I'emploi de 
la lettre de change d'une part ; d'autre part en lui 
faisant subir deux transformations. 

La transformation du m&canisme de I'd change. — 
On sait que les rfeglements entre commercants 
se font le plus souvent par remission d'une lettre 
de change, c'est-a-dire, qu'en echange d'un pro- 
duit livr6, la somme d f argent en laquelle il s'evalue 
est seulement promise, a une echeance d6terminee. 

zel. De Greef indique une tentative plus ancienne : la banque Farcot, 
sous le premier empire. Nous verrons, en ce qui concerne la pre- 
miere, que l'entreprise etait differente dans ses procedes et dans ses 
resultats. Sur la banque Mazel, il existe tres peu de renseignements. 
Gourcelle Seneuil, dans son Traite des operations de banque, dit 
qu'elle rut constitute a Paris en .1829. De Mazel, on lit seulement 
dans le « Code social », ouvrage d'ailleurs i'nsipide (Biblioth. nat. 
inventaire R. 43 437/38), imprime a Marseille en i843: « Il y a i5 
ans, j'ai ouvert la marche des experiences pratiques par l'organisa- 
tion d'une vaste compagnie d'echange qui a compte plus de 4oooo 
associes commanditaires, qui a opere en France, en Belgique, en 
Suisse, sous ma direction pendant 10 ans, dans un plus ou moins 
grand nombre de localites, plusieurs millions de transactions par 
^change. Plusieurs agents de ce corps existent encore et ope rent a 
Marseille ra£me, ou les operations par echange n'ont jamais discon- 
tinue (p. 5g). » 



140 LES SYSTEiMES SOCIAL1STES D'feCHANGE 

C'est un reglement qui ne vaut pas par lui-m£me 
et qui doitdonner lieu a la realisation de son mon- 
tant. Mais quand la solvability du debiteur ou tiri 
est pour tous eertaine, il n'y a pas de difficulty 
pour le creancier ou tireur a faire circuler le titre 
comme Targent m6me. Sa propre garantie s'ajoute 
alors subsidiairement a celle du tire. Si un obs- 
tacle s'oppose a la transmission de la lettre de 
change, si cette promesse, qui ne vaut que par la 
confiancequ'elle inspire, ne force pas la confiance, 
le tireur peut transformer sa cr6ance sur un par- 
ticulier en une creance sur une banque univer- 
sellement connue; elle sera d&s lors acceptee 
par tous. 

De cette lettre de change il fauj, selon Proudhon, 
tout d'abord faire Tinstrument giniral de tous les 
reglements, et du credit, que se feront par suite 
reciproquement tous les hommes, le mode uni- 
versel d'extinction des cr6ances et des dettes. 

La lettre de change, generalis6e dans son em- 
ploi, doit subir ensuite deux transformations. 

La premiere est relative a sa formule m£me. 
Elle cesse d'etre une promesse de numeraire 
pour devenir une promesse de produit. Le produit 
promis constitue la contre-valeur du produit regu. 
La lettre de change se trouve modifiee de la fa$on 
suivante : « Veuillez payer, en marchandises de votre 
production, pour la date du..., a X..., la somme 
de... » 

A la lettre de change generalisee, transformer 



PROUDHON 141 

en promesse de produit, il faut faire subir une 
deuxi&me transformation. Elle en subil une de 
nos jours quand, presentee a la Banque de France, 
elle y est echangee contre de Targent ou contre 
un titre de creance sur la banque, de m6me valeur 
qu'elle-m6me, mais presentant cette superiority, 
entre quelques autres, d'etre tire sur un etablis- 
sement connu de tous. Dans cette transformation, 
la lettre de change perd son caractere de creance 
payable a terme pour devenir un titre payable a 
vue ; elle perd aussi son caractere nominatif, elle 
est transmissible dor6navant de la main a la main. 
Elle devient en un mot une monnaie dont la 
remise libfere, parce qu'elle est un bon de monnaie. 

Proudhon propose une transformation du m&me 
genre a la suite de laquelle la lettre de change, bon 
individuel d'un certain produit, deviendra entre 
les mains de son titulaire, non consommateur de 
ce produit, un bon general stir Tensemble des 
produits consommables, pour sa valeur appreci6e 
en argent. 

Cette transformation en un titre social, payable 
a vue, transmissible de la main a la main se fera 
par Tinterm6diaire d'une agence centrale des pro- 
ducteurs-consommateurs, charg6e de v6rifier et 
de constater la solvabilit6 du signataire de l'effet de 
commerce, de delivrer a chacun de ses membres « des 
billets representatifs de bonnes valeurs de com- 
merce, c'est-a-dire de produits » (t. VI, page 119). 

Le mecanisme, aussi simplifie que possible, est 



142 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

le suivant : A livre k B tin produit, dont le paie- 
ment doit se faire en produits de mime valeur par 
B. Une promesse sign6e de B estd^livree a A. A, 
qui ne desire pas ce produit pour sa consom- 
mation, mais qui en d6sire d'autres, se presente 
a la banque, devenue une association de gens 
qui produisent et qui consomment des objets 
differents. II peut done y trouver l'6change de 
sa cr£ance-produit contre une autre creance 
du m6me genre qu'il puisse utiliser. L'incon- 
venient du troc disparait par ce proc6d6 : e'est 
seulement la promesse et non la marchandise qui 
circule, une representation en valeur du produit, 
un titre facile a conserver, incorruptible comme 
Tor. L'office central operera cet echange pour le 
compte de ses membres ; apres avoir constate le 
credit, et controle sa certitude, il en d^livre, sous 
forme de billets, Tattestation « d^pouillee des qua- 
lites circonstancielles de lieu, de date, de personne, 
dichiance, et d'objet » *. C'est-a-dire qu'il met 
chacun k m6me de se procurer, chez tout adherent, 
ce dont il a besoin en echange de son titre. 

La banque pouvait faire l'office d'un courtier, 
conserver aux titres leur caractere individuel, et 
par la centralisation des offres et des demandes 
favoriser la rencontre des titres de mime valeur, 
de mime echeance mais representant des produits 
differents qui desirent s'echanger. 

i. Proudhon : Organisation du credit. CEuvres completes, t. VI, 
p. 116. 



PROUDHON 143 

Mais on n'eut, a raison mfime des conditions 
dont nous venons de parler, echappe que par- 
tiellement aux inconvenients du troc: le defaut de 
correspondance des valeurs eutpu 6tre notairtment 
un inconvenient s6rieux. Aussi la banque trouve- 
t-elle plus simple de faire masse des valeurs de 
credit desindividualisees et de delivrer, comme des 
jetons de produits, a des coupures de 20, 5o et 
100 francs, le papier social conslitue par elle. 

Quelles vont 6tre les qualites de ce papier ? 

Le papier social ne peut 6tre emis que jusqu'a 
concurrence de la valeur totale du papier indivi- 
duel. II represente done le total des valeurs ind6- 
preciables qui se sont constitutes par l'accord des 
parties, par l'echange, « le total des produits vendus 
et acceptis, des valeurs « faites », dit Proudhon. 

Ainsi chaque coupure de la banque est gagie par 
un produit. Celui qui la recoit, recoit done a coup 
sur un bon de produit. Chacun est responsable 
de Texecution de la promesse sociale : chacun 
concourt a constituer au detenteur la garantie de 
son execution. 

Promesse sure pour celui qui regoit le billet 
d'6change, promesse realisable a vue en pro- 
duits de son choix, elle ne peut, pour la ban- 
que, organe central des adherents, occasionner 
aucun risque : celle-ci ayant pour gage le produit 
promis a en effet pour garantie accessoire, Ten- 
semble du patrimoine du debiteur. 

Le papier social est done indfyriciable pour 



144 LES SYSTtiMES S0C1ALISTES D'feCHANGE 

deux raisons : i° parce qu'il ne peut 6tre emisen 
exces; 2° parce qu'il a un gage sur. 

Quelles seront les consequences d'une pareille 
transformation ? 

La consequence essentielle, celle qui en con- 
stitue la port£e sociale, c'est la gratuite du credit, 
c'est la gratuite de I'echange et pour mieux dire 
la liberation du producteur. 

En effet, dans la transformation operee par 
Tagence centrale des producteurs adherents, au- 
cun prelevement, aucun escompte ne sera opere. 
Le pouvoir general de consommation sera deli- 
vre gratuitement au titulaire d'une promesse par- 
ticuliere. II en sera ainsi pour deux raisons faciles 
a saisir : la premiere, c'est que la banque dont il 
s'agit ne sera point une association d'interme- 
diaires capitalistes poursuivant un inter6t per- 
sonnel ; la deuxteme, c'est qu'elle operera sans 
capitaux, n'ayant point a se servir d'une reserve 
d'or et d'argent. L'absence de risques etant 
d'autrepart absolue, aucun prelevement ne pourra 
s'op6rer de ce chef. II ne reste des lors qu'a subvenir 
aux frais d'etablissement et de fonctionnement de 
Torgane central, ce qu'une legere contribution 
permettra d'obtenir. 

Credit gratuit ! Mesure-t-on toute la portee de 
cette reforme. L'or et Targent dechus de leur pri- 
vilege historique, tous les capitalistes, bien plus, 
tous les proprietaires cessent de pouvoir op6rer 
leurs pr6levements, exercer leurs tyrannies, leurs 



PROUDHON 145 

oppressions et leurs contraintes. En effet la seule 
promesse de livrer des marchandises de sa pro- 
duction liberera le locataire de son loyer, le fer- 
mier de son fermage, le debiteur de sa dette ; per- 
sonne m6me ne paiera de loyer d'aucune sorte, 
ni n'affermera, ni n'empruntera, puisque tout le 
monde peut s'acheter une maison, une terre, se 
procurer un capital en le payant d'une promesse 
de production — promesse suflisante parce qu'en- 
tre les mains de celui qui la recoit elle devient un 
pouvoir d'intervention direct et immediat dans 
la consommation. C'est Proudhon lui-m6me qui 
nous ouvre ce magnifique horizon : « Les opera- 
tions connues sous le nom depr6t, loyer, fermage, 
etc... se convertiraient en operations de change et 
le mouvement des capitaux s'identifierait avec la 
circulation des produits. * » 

Proudhon se flattait d'avoir atteint ces resultats 
en faisant appel aux principes les plus certains de 
Teconomie politique, enfin pratiquement realises. 

i° Par Telimination de la monnaie comme 

I. Proudhon. Voix du Peuple, 9 Janvier i85o. Cf. Anton Menger, 
op. cit., p. 107: « Cette gratuity du credit aurait pour consequence 
necessaire de faire disparaitre la rente fonciere et le profit du capi- 
tal. En effet, qui paiera ces impots aux proprietaires fonciers et aux 
capitalistes, si la gratuit£ du credit lui donne la possibility de se pro- 
curer, quand il lui plait, aumoyen d'un prSt sans interdt, des terrains, 
des maisons, des fabriques. En d'autres termes, des que la gratuite 
du credit est r£alis£e, par n'importe quelle combinaison, tout le re- 
Tenu sans travail disparait, et de cette maniere la question sociale est 
resolue, tout en conservant la propriety privee et l'^conomie indivi- 
duelle. » — Cf. W. Pareto, Systemes socialiste3, t. II, sur Proudhon. 

Aucuy. 10 



446 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'tiCHANGE 

intermediaire des echanges, il reconstituait le 
pouvoir d'acquisition directe qui doit appartenir 
au produit, il realisait Vichange direct des produits 
contre les produits, et par la, il supprimait les crises, 
il Gtendait a i'infini le debouch^. La consommation 
ne connaissait pas d'autre limite que la production. 

2° Par la gratuite du credit, il mettait Tavenir 
sur le m6me plan que le present et pouvait for- 
muler cet aphorisme : « Crediter, c'est 6changer. » 
Toute promesse, en effet, de produire quelque 
chose 6tait dotee d'un pouvoir d'acquisition actueL 
Le credit cessait d'etre Techange d'un produit 
actuel contre un produit futur, l'6change d'une 
realite contre une promesse. La promesse recue 
par le creancier a une valeur actuelle et lui donne 
le droit de se procurer immediatement ce dont 
il peut avoir besoin. 

Des lors on ne se preoccupera plus d'epargner. 
A quoi bon 6pargner ? On ne se preoccupera que 
de produire. Et Tepargne n'aura d'utilite qu'en 
prevision du moment oil Ton ne pourra plus pro- 
duire. Tant qu'il peut produire « chacun a chez soi 
un hotel des monnaies ». II lui suffit de produire 
pour pouvoir consommer. Dans Techange, plus 
de privilege oppresseur ; par suite, ditProudhon, 
« echanger c'est capitaliser », « consommer, c'est 
commanditer ». G'est la consommation qui encou- 
rage, d6veloppe la production, etend le debouche. 
Plus la production est intense, et piusleprixde re- 
vient et de vente est faible. En m£me temps que 



PROUDHON 147 

commanditer, « consommer, c'est done econo- 
miser ». 






II nous faut malheureusement contester tous les 
avantages pretendus du systeme, en nous en te- 
nant au principe m6me de la transformation, qu'il 
■convient de rappeler une fois de plus. 

II ne s'agit plus, comme Proudhon l'avait voulu 
faire en i846, de modifier la libre determination 
de la valeur pour lui donner une constitution ar- 
tificielle. 

Lebut de Proudhon estseulementde supprimer 
Tusage du metal dans les echanges et non dans les 
evaluations. 

Le peut-on ? La separation des deux fonctions de 
la monnaie donne-t-elle des r^sultats acceptables ? 
Une premiere fois, i'echec de la tentative d'Owen 
nous a permis de nous prononcer sur la question, 
car Owen comme Proudhon n'avait, en fait, pour- 
suivi que la suppression de la monnaie comme 
intermediaire des echanges. Mais, par les proce- 
des employes, le systeme de Proudhon diflf^re du 
systeme d'Owen. Celui-ci n'avait pu assurer Ta- 
daptation de la production a la consommation 
parce qu'il d^gageait des produits une valeur que 
ne venait pas confirmer la vente. Au contraire 
Proudhon, semble-t-il, echappe a ce danger. N'ac- 
cepte-t-il pas a Tescompte seulement ce qu'il ap- 



148 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'feCHANGE 

pelle « des valeurs faites l » c'est-a-dire des prix 
faits, constilu^s par un accord libre et pr6alable~ 

Dansce but, il utilise la lettre de change. Voyons- 
si le systeme est sans inconvenient. 

Nous avons dit que la lettre de change est une 
promesse de payer une somme d'argent a une 
echeance d^terminee, en pratique, le plus sou- 
vent, a 90 jours de sa date. Elle ne perd pas son 
caractere d'etre payable a echeance en changeant 
de main, en passant par exemple entre les mains 
du banquier, qui peut remettre, il est vrai, en 
echange, un billet payable a vue sur lui-m6me, 
mais qui est precis^ment astreint par la a des 
precautions speciales, notamment a avoir une pro- 
vision de metal suffisante. II se fait payer le temps 
durant lequel il est expose a se trouver prive de 
son argent, puisqu'il lui faut attendre pour recou- 
vrer le montant de son titre. 

Qu'est, en regard de ce systfeme pratique, le 
systfeme de Proudhon ? Nous en pouvons examiner 

1. Il faut bien s'entendre sur le sens du mot « valeur faite ». Voici 
la definition que donne Proudhon d'une valeur faite : « On appelle 
valeur faite dans le commerce une lettre de change ayant une cause 
r£elle, revenue des formes 16gales, 6man6e d'une source connue et sol- 
vable, acceptee et au besoin endoss£e par des personnes Igalement 
solvables et connues, offrant ainsi triple, quadruple garantie, et sus- 
ceptible par le nombre et la solidity des cautions de circuler comme 
numeraire. » Gette definition se trouve dans la reponse a la sixieme 
lettre de Bastiat. Valeur faite ne signifie done pas produit realist. 
Dans le systeme, le tire 1 a reju un produit, le tireur une valeur faite, 
c'est-a-dire une promesse, qui peut Stre d'un produit non encore 
realise. 



PROUDHON 149 

deux interpretations, Tune et i'autre criticables. 
Mais, a notre avis, la premiere, qui est la plus de- 
favorable, est en m6me temps la seule exacte. 

i M interpretation. — La leUre de change est, 
comme d'ordinaire, tiree payable a terme ; elleest 
un bon de produit determine, mais elle devient, a 
la suite d'une transformation gratuite a la Banque, 
un bon de consommation immediate et g6nerale. 

Ainsi la promesse d'un produit futur, peut-£tre 
inexistant encore, la promesse d'une barrique de 
vin, 2 mois par exemple avant la vendange, donne 
lieu a remission, au profit de son titulaire, d'un bon 
de consommation immediate. Quicorique est dote 
d'un bien futur peut consommer dans le present. 

Mais dans ces conditions, aucune reserve n'exis- 
tant a la banque, qui nUest pas un magasin et qui se 
borne a verifier la solvability individuelle du tire, 
le papier social peut, croyons-nous, 6tre l6gitime- 
ment protests, donner lieu a un refus de payer. 
Que le bon de produit soit presente au vigneron 
dont nous avons parl6, et celui-ci, par la force des 
choses, sera, sans avoir manque a sa promesse, 
dans l'impossibilite de donner satisfaction au por- 
teur du bon de produit. 

En d'autres termes, il y aurait dans cette trans- 
formation d'un titre a echeance en un titre a vue, 
quand aucune reserve n'est d! autre part destinie a 
/aire face aux demandes, un danger certain, une 
cause de depreciation inevitable. 

(Test la une critique essentielle, par elle-m^me 



ISO LES SYSTfiMES SOC1ALISTES D'feCHANGE 

suffisante.Elle ruine entiferement le systfeme. Poui* 
que le papier de la banque fut indepr6ciable, il 
faudrait que la banque s'assur&t l'equivalent en 
produits de tous ordres. II faudrait qu'elle eut 
une reserve. Mais des lors, elle ne pourrait fonc- 
tionner gratuitement : i° parce que les produits. 
coutent a emmagasiner, a conserver, beaucoup 
plus m6me que Tor et Targent ; 2° parce que la 
banque ne peut qu'op^rer au hasard dans l'appre- 
ciation des demandes a satisfaire etpar suite dans- 
le choix de ses approvisionnements. 

On la verrait des lors, pour amener un ecoule- 
ment des produits en exces ou pour eviter qu'on 
ne lui demande des produits absents, faire jouer 
le taux de son escompte et s'en servir comme d'un 
moyen de defense. C'est ce que font les banques- 
d'emission, et c'est la consequence necessaire de 
la necessity d'une reserve. 

Mais la reserve fait ici defaut. La depreciation 
du papier est des lors certaine, et nous disons que 
les bons d'echange ne seront recus qu'avec de- 
fiance, et m6me ne seront pas recus du tout, si Ton 
ne compte que sur Tadhesion libre des membres* 
du pays. 

2 e interpretation*. — C'est d6s Torigine et dan& 

i. Nous croyons que la premiere interpretation, la plus d£favorable r 
est seule exacte et nous ne fbrmulons la seconde que comme plausible. 
Les textes essentiels en la matiere se trouyent dans Organisation du 
credit et de la circulation (V. OEuvres completes, 6dit. Lacroix, t. VI r 
p. 112 et suiv.). 

i) a La lettre de change, £crit Proudhon d'apres le Code com., 



PROUDHON 15 i 

les relations primitives entre particuliers que la 
lettre de change est stipulee payable a vue, et la 

est tiree d'un lieu sur un autre. — Elle est da tee. — Elle enonce : 
la somme a payer, le nom de celui qui doit payer, Yepoque et le lieu 
ou le paiement doit s'effectuer, la yaleur rburnie en especes, en mar- 
chandises, en compte ou de toute autre maniere. 

« Or, tout le probleme de la circulation consiste a genlraliser la lettre 
de change, c'est-a-dire a en raire un titre anonyme, ^changeable a 
perpetuity et remboursable a vue, mais seulement contre des marchan- 
dises et des services. » 

11 est bien evident que la lettre de change n'est pas, des le debut, 
anonyme ; des lors, toutes les transformations qu'elle subit semblent 
£tre le fait de la banque. 

Yoici qui tend a le con firmer : «... Quant a la date d'emission ou 
A'&cheance, a la designation des lieux, des personnes, de Pobjet, ce 
sont des circonstances particulieres qui ne touchent point a 1' essence 
du titre, mais qui lui donnent seulement une actualite determined, 
personnelle et locale. 

« Or qu'est-ce que le papier de banque que je propose decreer, c'est 
la lettre de change depouillee des qualites circonstancielles de lieu, 
de date, de personne, d'eMance et d'objet et reduite a ses qualites 
essentielles, le change, ('acceptation et la provision. » 

a) Sans doute la lettre de change peut 6tre tiree a vue, mais quand 
elle prend cette forme, elle repond a une utilite speciale qui n'a rien 
a voir avec le credit. Elle porte meme un nom particulier ; elle est un 
cheque. Proudhon ne prononce pas ce mot. Sa banque operant sur de 
veritables cheques n'eut ete qu'un Clearing-house ou une chambre de 
compensation (cf. M. Solvay). Or il compare essentiellement le role 
de cette banque a celui de la Banque de France et son bon d'echange 
au billet de banque. En proposant d'ailleurs, comme nous le verrons, 
de fa ire fonctionner la Banque de France sans encaisse mltallique, 
ne commettait-il pas une erreur qui est celle que nous lui reprochons 
dans notre premiere interpretation P 

3) Quand Bastiat legitimait l'inte>et comme etant le prix du temps, 
n'interpretait-il pas la pensle de Proudhon comme nous le faisons ? 
Et quand Proudhon pr^tendait que la consideration du temps dispa- 
raissait grace a son systeme, ne voulait-il pas dire qu'il mettait « le 
futur sur le plan du present P » 



152 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

banque se contente de transformer en un bon ge- 
neral de consommation unbonde produit particu- 
lier. 

Cette monetisation d'une promesse de produit 
laisse subsister un risque. Le produit peut, a la 
presentation, ne pas exister entre les mains de 
celui qui a promis et qui a consomme grace a cette 
promesse. La consommation, de la sorte, non sett- 
lement anticiperait sur la production comme dans 
Thypothese precedente, mais pourrait se trouver 
sans repondant reel dans l'ordre de la production. 
L'equilibre de la production et de la consomma- 
tion serait dans les deux cas fort mal assure et les 
crises n'auraient point disparu, loin de la! 

Que la fraude soit possible, on n'en saurait dou- 
ter. Seul le tireur a livr£ un produit. Le tir6 n'a 
livre qu'une promesse. Que vaut cette promesse? 
Le tireur peut s'en desint^resser, puisqu'il n'a evi- 
demment pas Tintention de consommer le produit 
promis, sinon il se le- serait fait livre r directement. 
Sans doute la banque centrale fera une enqu&te. 
Cette enqu6te sera-t-elle anterieure a Tacceptation 
a Tescompte ? Ce serait supprimer l'indifference 
du tireur a l'6gard de la realite du produit pro- 
mis ; mais ce serait retarder, et g6ner la transfor- 
mation du titre individuel. Sur quoi d'ailleurs 
pourrait porter Tenqu6te ? Sur la realite du pro- 
duit? Qui peut reconnaitre qu'une promesse de 
production soit, des Torigine, frauduleuse ? Qui 
peut reconnaitre que le produit ne verra pas le 



PROUDHON 133 

jour ? L'enqu6te portera d6s lors sur la solvability 
du debiteur; mais cette solvability peut : i° dispa- 
raitre; 2° n'avoir jamais existe. La banque, en 
effet, est en mauvaise situation pour faire une en- 
qu6te serieuse : elle est beaucoup trop loin da dibi- 
teur, car elle est envisagee par Proudhon comme 
Tassociation unique d'un grand nombre d'adhe- 
rents, comme Tassociation de totis les membres 
d'un pays. Une appreciation de solvability qui ne 
peut £tre qu'une appreciation de solvability morale 
est un danger, non seulement parce qu'elle est in- 
certaine necessairement, mais encore parce qu'elle 
est aisement arbitraire. 

Dans Tune et l'autre des deux interpretations 
que nous avons donnees, la depreciation du bon 
d'echange, qui est une monnaie signe, peut encore 
se produire pour deux autres raisons : 

i° Proudhon se flatte d'echapper au risque 
(dont la banque d'Owen avait eprouve les effets) 
non plus d'inexistence du produit, mais d'inutilite 
du produit et de manque de debouche. Nous ne 
croyons pas que ce risque ait totalement disparu. 
Certes il n'existe pas a Tegard des marchandises 
du tireur. Celui-ci a en effet trouve un debouche 
pour son produit et c'est parce qu'il a trouve ce 
debouche qu'il recoit, de la part du tire, la pro- 
messe d'en verser te prix en marchandises. Peut-on 
dire aussi que ces marchandises aient trouve 
leur placement? Qu'elles aient une utility cer- 
tifiee en quelque sorte par i'accord intervenu ? 



154 LES SYSTEMES SOCJALISTES D'feCHANGE 

Evidemment non. Elles ne sont pas destinees 
en fait a servir de paiement (sinon Teehange 
se serait effectue directement et n'aurait pas 
donne lieu a remission d'un titre destine a 
circuler). Sur la presentation de ce titre, le tireur 
pense se procurer, par Tintermediaire de la Banque 
les consommations d'utilite qu'il desire. II peut 
d6s lors se desint^resser de Xutiliti reelle des pro- 
duits promis comme contre-partie de la valeur des 
siens, et le debiteur se desint^resser de donner 
satisfaction a des besoins r6els. II en peut r^sulter 
pour certains tireurs l'impossibilite de convertir 
leurs bons en objets dont ils ont besoin. 

Ensuite la fraude, que nous envisagions pr6ce- 
demment comme pouvant 6tre le fait d'un debiteur 
de mauvaise foi, peut prendre un caractere plus 
redoutable encore, par suite d'une complicity pos- 
sible entre le tireur et le tire. Le premier pourra 
ne rien livrer du tout et se montrer des lors 
d'autant plus accommodant sur la valeur, la nature 
et la quality de ce qui lui est promis. II aura 
cependant, sur cette promesse, consomme des 
choses utiles. II en resultera une nouvelle cause 
de desequilibre entre la production et la consom- 
mation. 

2° II y aura enfin depreciation constante et 
r^guli&re du bon de credit, par suite de Yinflation 
monetaire, qui, dans la premiere interpretation, 
resulte de la monetisation de I'avenir et dans la se- 
conde de la monetisation en fraude de promesses 



PROUDHON 155 

sans surface, ou de promesses de produits incon- 
sommables. Nous verrons se d^velopper dans le 
detail ce vice d'inflation qui apparait d6jk, avec 
toute sa nettete, dans l'hypothese d'une monetisa- 
tion de l'avenir *. L'evaluation depend de la masse 
monetaire en circulation. Or, d6s que remission 
de cette masse monetaire n'est plus limitee par la 
condition d'une valeur propre a chaque unite de 
circulation, mais peuts'etendre a la representation 
de valeurs futures de plus en plus nombreuses r 
revaluation des biens est a chaque instant modi- 
fiee. Une pareiile extension du nombre des unites 
de circulation n'est nullement proportionnee a 
l'extension du besoin et, dans ces conditions, la 
theorie quantitative des prix devient exacte. Des- 
lors, entre le moment oil s'evaiue le produit que 
le tireur A livre au tire B, et celui ou le titre de 
credit social, delivr£ sur cette evaluation, est pre- 
sente par A a un producteur C, en acquisition d'une 
marchandise, il s'est fait un changement dans les 
conditions de revaluation. Par suite A ne se pre- 
sente qu'avec un pouvoir de consommation dimi- 
nui dans une mesure q.u'il ne pouvait exactement 
pr6voir. Et c'est la une cause de defiance nouvelle 
a l'egard du papier d'echange. 

Les risques courus par celui qui, en recevant 
un bon d'echange, ne recoit aucune valeur intrin- 

i. Cette critique sera peut-£tre plus intelligible, si Ton veut bien 
se reporter k 1' expose" du vice d'inflation dans le system e comptabi- 
liste (infra). 



456 LES SYSTfeMES S0GIAL1STES D'ECHANGE 

seque et n'est sur ni de la realisation du bon, ni 
de sa veritable valeur, sont indiscutables. 

Les consequences du systfeme sont par suite 
totalement compromises. Proudhon, nous Tavons 
vu, les elargissait a Tinfini : personne ne subira 
plus la suction du capital parce que tout le monde 
pourra s'en constituer un. 

Tout le monde ? Les ouvriers le pourront-ils 
done ? Comment pourraient-ils prometlre des pro- 
duits qui ne leur appartiennent pas et faire usage 
du papier de la Banque. Ainsi, ceux pour qui le 
systfeme serait le plus utile ne peuvent pas l'uti- 
liser. 

D'autre part la sujetion du capital va-t-elle done 
disparaitre ? Personne ne paiera de loyer, disait 
Proudhon, pour la jouissance d'une maison, parce 
que tout le monde pourra s'acheter une maison. 

Mais il nous semble, pour nous en tenir a cet 
exemple, facile a g^neraliser, que, pour pouvoir 
payer une maison en produits, il faudra ou bien 
reculer les limites ordinaires des echeances, ou 
bien 6tre doue d'une prodigieuse activite. En rea- 
lite, il faudra empranter a d'atitres leurs bons de 
produits. Le capital retrouvera son role utile. Mais 
e'est un role qu'il ne remplira pas gratuitement. 

Heureusement ! II est, a nos yeux, une conside- 
ration bien simple qui justifie le pr6l&vement capi- 
taliste. Nous le d6clarerions legitime, en dehors 
de toute autre consideration, uniquement parce 
que XintMt est la condition de la formation du capi- 



PROUDHON 157 

tal. Qui accumulerait, qui epargnerait sinon pour 
en tirer profit ? C'est la loi m£me de toute activity 
humaine de n'£tre pas desintiressee. Si le systeme 
de Proudhon supprimait Tinter^t du capital, il 
supprimerait le capital lui-m6me. Orle capital est 
un element qui multiplie la production, qui donne 
au travail des forces incalculables. Supprimer 
Tinter^t capitaliste n'est pas rendre l'ouvrier plus 
heureux, puisque c'est le condamner a produire 
infiniment moins. 

Ce ne sont pas la des mots. L'affirmation de la 
productivity du travail applique au capital, done 
de la productivity du capital, ne peut pas &tre 
serieusement contestee et Ton se demande com- 
ment Proudhon a pu enoncer cette proposition: 
« Travailler c'est produire de rien. » 

Bastiat, dont la polemique avec Proudhon est 
rest£e celebre, n'a peut-6tre pas su voir les vices 
fondamentaux du syst&me de son adversaire. II a 
trop refuse de le connaitre. Maisdu moins, en s'en 
tenant aux objections de principe, il a bien mis 
en relief les bienfaits du capital, qu'il a proclame 
a juste titre « la puissance democratique et egali- 
taire par excellence 1 ». 

« Voila un homme, ecrit-il, qui veut faire des 
planches. Je lui pr&te une scie et un rabot, deux 
instruments qui sont le fruit de mon travail, et 
dont je ne pourrais tirer parti par moi-m6me. Au 

I. Bastiat, OEuvres completes, Edition Guillaumin (i854), t. V, 
p. 119. 



458 LES SYSTliMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

lieu (Tune planche, il en fait cent et m'en donnera 
cinq. Je l'ai done mis a m6me, en me privant de 
ma chose d'avoir quatre-vingt-quinze planches au 
lieu d'une et vous venez dire que je l'opprime et 
le vole. » 

Qu'importe apr£s cela que Proudhon vienne 
nous dire que le capitaliste prSteur ne se prive de 
rien ; que, par suite, Tint6r6t est iliegitime. Le 
proprietaire ne se prive pas, sous pretexte qu'il a. 
Mais il n'a, que parce qu'il s'est plus ou moins 
priv£. Et s'il faut un app&t a la constitution du 
capital, accordons-le lui, a raison des immenses 
bienfaits qui resultent del'existence de ce capital. 

Bastiat indiquait encore avec raison que le capi- 
taliste aurait toujours le droit de refuser son 
capital, sa maison, son champ, contredes bons de 
produits. Alors que resterait-il des consequences 
enumerees par Proudhon ? Forcerait-on le capita- 
liste a s'executer ? On ne pourrait, des lors, Tem- 
pGcher de calculer ses risques et de faire payer 
un inter6t, sous forme de prix d'achat. 

Tous les inconvenients que nous avons 6nume- 
r6s (incertitude de realisation du bon d'e- 
change, soit que l'objet promis n'existe pas, soit 
qu'il ait un caract&re inconsommable ; incertitude 
de valeur du bon, 6tant donn£ le nombre crois- 
sant des unites de circulation) resultent de l'adop- 
tion d'une rnonnaie-signe. Une monnaie-signe ne 
pourrait donner de s6curite relative qu'a la con- 
dition d'etre emise en representation de produits 



PROUDHON 159 

deposes. Mais le systeme generalise n'est conci- 
liable qu'avec un regime dans lequel, pour assurer 
Futility du produit depose, Fadaptation se fait 
entre la production et la consommation par voie 
d'autorite etde reglementation. 

Lepouvoir d'acquisition des bons, d'autre part, 
ne peut 6tre livre a Tinfluence depreciatrice des 
emissions successives ; il faut fixer leur valeur et 
on ne peut le faire que dans un regime ou la va- 
leur est determinee artificiellement, et ou elle 
devient un principe de repartition. Cette determi- 
nation suppose egalement Torganisation de la 
production et est impliqu6e par elle. 

De ces observations il resulte que revaluation 
est incertaine des que le m6tal-6talon n'est pas a 
Tinterieur de chaque interm6diaire des echanges, 
parce qu'on peut multiplier les intermediates. 

Mais d'autre part, le metal peut-il, depourvu de 
son role d'intermediaire des echanges, continuer 
a jouer celui d'6talon des valeurs, comme Prou- 
dhon l'y destine? Nous ne le croyons pas. Les 
deux fonctions de la monnaie metallique sont his- 
toriquement et logiquement liees. C'est son uti- 
lity comme intermediaire d'6change, c'est son 
emploi comme tel qui lui permet de jouer son role 
d'6talon des valeurs. 

Lui enlever la premiere de ces deux fonctions 
c'est ne laisser au metal que son utilite indus- 
trielle et c'est livrer sa valeur a toutes les in- 
fluences des variations de la production. Mais de 



160 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

plus, on ne comprend pas une evaluation de toutes 
choses en fonction d'une marchandise absente, 
que Ton n'utilise pas specialementpour l'echange, 
qui a besoin elle-m6me, pour que sa valeur soit 
connue, d'avoir son prix en monnaie. Toute mon- 
naie doit presenter ce caract&re special d'etre une 
valeur parce qu'elle circule et de circuler parce 
qu'elle est une valeur. 

Mieux que par ces critiques theoriques, nous 
sera demontre le vice du systeme de Proudhon 
par I 'abandon qu'il en fera iui-mSme. Chacun des 
divers systfemes pratiques de Proudhon marque 
le d6veloppement d'une Evolution que nous nous 
attacherons a suivre. Elle aboutit en i855 a un 
projet dans lequel, ainsi que l'imposait la logique 
impitoyable des faits, pour enlever a la monnaie 
son role d'intermediaire des echanges, Proudhon 
organise la production et cree un principe de re- 
partition en heures de travail. Le retour de Prou- 
dhon a ses idees premieres, malgre les reticences, 
dont il est enveloppe, est certain et d'autant plus, 
significatif. 

Dans l'expos6 rapide qu'il nous faut faire main- 
tenant des systemes pratiques de Proudhon, nous 
nous attacherons soit a relever de nouvelles 
erreurs, soit a constater des marques d'inquie- 
tude, propres a nous expliquer et a nous faire 
pressentir les caracteres du projet de i855. 



PROUDHON 161 



C. — Analyse des projets de la periode 1848-1849. 

i. — Le projet de la Banque d'Echange parut 
dans le Beprisentant du Peuple du 8 mai i848. 
Cetait un projet theorique encore, mais formule 
on articles precis, et susceptible de servir de 
statut fondamental a une societe se constituant 
suv ses bases. 

2. — L'acte constitutif de la Banque du Peuple 
fut passe devant notaire, le 3i Janvier 18/19. On- 
line a devenir pratique, les circonstances le firent 
rester a l'etat de projet. Proudhon, gerant et 
directeur de l'entreprise, fut en effet condamne a 
Pemprisonnement le 12 avril 1849. 

Avant d'examiner cesdeux projets, il en est un 
qui les esquisse, precis par sa simplicity, qu'il 
faut indiquer d'un mot parce qu'il servait a Prou- 
dhon a la fois de proced6 critique justificatif et de 
projet d'amelioration partielle. 

Proudhon proposait de faire fonctionner la 
Banque de France sans capital, de ne donner par 
suite aux effets de commerce d'autre garantie que 
-celle d'une realisation en argent a Pecheance, les 
besoins 6tant satisfaits dans Pintervalle par remis- 
sion de billets a cours force. 

L'idee est celle que reprennent sur la question 
des banques demission tous les socialistes depuis 
Proudhon. Nous la retrouverons exposee par 

Aucuy. II 



162 LES SYSTtiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

Vidal. Elle l'a ete plus recemment 1 en France par 
M. Millerand en 1892, par M. Viviani en 1897; en 
Belgique, par MM. Hector Denis et de Greef en 
1899-1900. 

On doit supprimer l'encaisse m'etallique qui 
n'a aucune espece d'utilite. Les billets circuleront 
comme maintenant et il n'est pas besoin que l'Etat 
intervienne pour imposer le cours force, personne 
ne fera rembourser ses billets. Mais de la sup- 
pression d'une encaisse immobile, r^sultera la 
reduction du taux de Tescompte, a 1 pour 100 dira 
Proudhon 2 , a 1/2 pour 100 dira M. de Greef. 

1. Voir notre introduction, 
-a. En 1849 (neuvieme lettre a Bastiat, Bastiat, QEuvres completes, 
£d. Guillaumin, i854, t. V, p. ao5), Proudhon 6crit : « Les inte>els 
dus par la Banque a ses actionnaires £tant de 4 pour ioo sur un ca- 
pital de 90 millions, les Prais d'administration, risques compris de 
1/2 pour 100..., je dis que la Banque de France peut, que si elle 
peut, elle doit, a peine de concussion et de vol, require le taux de 
ses escomptes a 1 pour 100 et organiser le credit foncier en meme 
temps que le credit commercial. » 

GP. Voix du Peuple, 9 Janvier i85o : Dans un systeme qui confiait 
1 'administration des banques aux Chambres de commerce, Proudhon 
proposait d'elablir le taux de l'escompte de o Pr. a5 a 1 Pranc. 

GP. Idee generate de la Revolution au xix e siecle (1 85 1), 5 e etude : 
a La Banque de France a ete fondle avec privilege du gouvernement 
par une Compagnie d'actionnaires au capital de 90 millions. Le nu- 
meraire actuellement enPoui dans ses caves s'eleve a 600 millions 
environ. Or ce numeraire qui s'est accumule" dans les caves de la 
Banque, par suite de la substitution du papier au metal dans la circu- 
lation g£n6rale, est pour les 5/6 la propri£t6 des citoyens. » D'ou la 
Banque doit 6tre ger6e comme une cooperative et Pinter^t profiter aux 
v^rtables preteurs qui sont les depositaires a la Banque. 

Nous retrouverons ces id£es avec Vidal et Haeck. Ce qui leur don . 
nait alors une force particuliere, c'etait l'apparence d'un antagonisme 



PROUDHON 163 

La reforme que nous venons d'indiquer avait 
un autre int6r6t. Elle dessinait par avance le fonds 
m6me du projet de Banque d'echange ainsi que 
Proudhon le reconnait lui-m6me. Un negociant, 
G. Madol, dont la lettre a Proudhon ' est impor- 
tante a bien d'autres egards, lui ecrivait : « Le 
billet de banque affranchi de la condition du rem- 
boursement en esp^ces est parfaitement analogue 
a votre billet de credit ». Proudhon repondait : « II 
ne s'agit en effet que de cela : affranchir le billel 
de banque de la condition du remboursement en 
esp&ces » (t. VI, p. 248). 

■ 

i° Banque dechange. 

La Banque d'echange a le m6me caractere auto- 
nome que la Banque de France ; plus indepen- 
dante encore, elle fonctionne en dehors de tout 
controle d'Etat; elle est administree, surveillee 
par des representants de ses membres qui sont 
tous ses clients. Elle est constitute par adhesion 
aux statuts, par libre contrat. 

Ainsi constitute par convention, formee sans 
capital (art. 4), la Banque recoit de ses mernbres, 
entre autre mission, celle qui est fondamentale et 
caracteristique : la mission d'escompter. 

Proudhon nous dit qu'elle ouvre le compte de 

absolu entre l'inte're't de la Banque et l'inte're't general. L'ann^e 18^7, 
annee de pleine crise industrielle, commerciale, agricole, avait, par 
elevation du taux de l'escompte, procure des benefices exceptionnels 
aux actionnaires. Le dividende distribue avait ete de 17 pour 100. 
1. Proudhon, OEuvres completes, t. VI, p. 243. 



164 LES SYSTEMES S0GIAL1STES D'tiCHANGE 

chacun parlacategorie des traites et remises (p. 216). 
A prendre ces mots dans leur expression absolue, 
on pourrait croire que la Banque dresse le compte 
de ses clients sur ses registres. L'actif individuel, 
lorsqu'il consiste en produits (ou en promesses) 
dont la valeur est faite par un accord precis, 
puisqu'elle constitue la contre-valeuracce/?te£ d'un 
produit livre, figurerait au compte. La consomma- 
tion donnerait ensuite lieu sur les registres de la 
Banque a l'inscription d'un passif auquel corres- 
pondrait une incription d'actif au compte du four- 
nisseur. Les echanges se regleraient ainsi par 
virement d'icritures. 

Nous nous sommes cru autorise a formuler 
cette vue, parce qu'elle laisse entrevoir quelques- 
uns des rapprochements que nous aurons a faire 
entre le systeme de Proudhon et le comptabilisme 
social. Elle est d'ailleurs en son fonds conforme 
a la r^alite du m6canisme adopte par la Banque 
d'6change. En effet, quand la Banque escompte, 
elle remet un bon d'echange qui correspond a 
Tinscription d'actif. Ce bon passe a un nouveau 
titulaire en echange d'un produit, c'est-a-dire que 
le compte de credit se vire de liii-m£me par simple 
remise du titre. C'est la ce qu'exprime Proudhon 
dans sa reponse a Madol. Madol lui 6crivait : 
» L'idee de se passer du numeraire n'est pasaussi 
nouvelle que vous semblez le penser... Pour ma 
part, je concois une soci^te ou tout se reglerait 
par des virements de compte. » Proudhon r6pond : 



PROUDHON 165 

« Et nous aussi nous concevons cela. Mais, re- 
flexion faite, il nous semble que ce serait trop 
d'ecritures, et qu'il est infiniment plus simple, 
dans l'immense majorite des cas, d'employer le 
billet d'echange, qui offre, comme la monnaie, 
l'avantage d'etre un compte tout vire 1 . » 

L'escompte a la Banque d'6change se fait au 
tarif de i pour ioo (art. 23) representant simple- 
ment les frais de fonctionnement. 

II n'est preleve aucune prime de risques comme 
mesure de precaution contre la fraude, Particle 25 
stipule : « Elle escompte a 2 signatures ». Mais 
voila qui necessite Intervention prealable d'un 
banquier ou d'une caution ; en effet, il n'est pas 
prevu d'etablissement de m6me nature que la 
Banque elle-m6me, mais plus rapproche de celui 
qui s'engage et pouvant lui accorder une signa- 
ture, comme les sous-comptoirs le faisaient alors 
a l'egard des comptoirs. L'intervention indispen- 
sable du banquier ne se fera pas gratuitement et il 
y a par la, dans le systeme, une fissure par oil dispa- 
raissent tous les pretendus avantages enumeres. 
L'avantage n'est que pour le banquier qui rees- 
comptera gratuitement ce qu'il aura escompte cher 2 . 

i. Proudhon, OEuvres completes, t. VI, p. 2^7. 

2. V. Part. 53 : La Banque d'echange a & Paris son principal eta- 
blissement. 

Elle a dans chaque arrondissement une succursale et dans chaque 
percepteur un correspondent. 

La succursale escompte, comme la Banque elle-m&me, sur 2 signatures. 

Elle n'est pas un etablissement de ga ran tie independant. 



166 LES SYSTEMES S0G1ALISTES D'ECHANGE 

D'apres ce qui vient d^tre dit, et conformement 
aux principes poses, la Banque monetiserait les 
produits settlement, et seulement les produits ven- 
dus, ou du moins promts et acceptes a un prix 
determine. Mais l'organisation speciale de l'e- 
change se compliquait en fait d'une organisation 
du Credit proprement dit. En rialiti la Banque 
d'echange fait trois autres operations de moneti- 
sation : 

i° Sur les produits non vendus, comme dans le 
systeme d'Owen ; 

2° Sur les immeubles ; 

3° Sur garantie personnelle. 

G'est ce qu'il nous faut d^montrer en y insis- 
tant, car ce point est generalement laisse de cote 
et cependant il est, comme nous Tetablirons plus 
tard, la preuve de l'identite presque complete qui 
existe a nos yeux entre le systeme de Proudhon 
et le comptabilisme social. Proudhon, comme le* 
fera M. Solvay, monitise. en fait tout V avoir indivi- 
duel. 

* i° II monetise les produits non vendus, par suite, 
de valeur incertaine, d'utilit6 contestable. C'est 
bien en effet d'une monetisation qu'il s'agit a l'ar- 
ticle 3i, d'une monetisation partielle il est vrai : 
« La banque achete a moitie, a deux tiers, a trois 
quarts, ou a quatre cinquiemesdu prix derevient* 
selon les circonstances et la nature, les marchan- 
dises des soci6taires et les leur consigne par un 
acte de d6pot privil^gie (Art. 1932 du G. C.) ». 



PROUDHON 167 

Pour se couvrir contre les risques eventuels de 
baisse de leur valeur, la banque ne prend a son 
compte, x\achete les produits que pour une portion 
de leur valeur. 

Elle s'interdit par ailleurs des benefices sur la 
valeur ult6rieure de ces produits consignes. 
L'article 34 stipule en effet : L'excedent de prix 
obtenu par la vente sur le prix fixe par la con- 
signation, apparliendra au proprietaire de la 
marchandise, sous deduction d'une commission 
au profit de la banque, de 5 pour ioo sur ledit 
excedent. 

Par cette operation, la banque d'echange se rat- 
tache 6troitement a la banque- d'Owen 1 , et mal- 
gre les precautions prises ici, il est a redouter 
qu'elle n'encoure des risques graves; incertitude 
de placement et de la vente, baisse possible, 

2° La banque monetise les immenbles, comme 
les objets mobiliers, et de la m&me facon : pour 
une partie de leur valeur. 

L'operation est dite : Credits sur hypotheques. 

i. Hector Denis : « L'experience du Labour Exchange differe 
essentiellement de 1'entreprise de Proudhon, car la Banque d'e* change 
de Proudbon avait pour principe de ne socialiser par l'escompte que 
les valeurs faites, c'est-a-dire de n'attribuer le pouvoir acquisitif ge- 
neral et illimite qu'aux valeurs constitutes par 1'eckange m^me, oper6 
entre les individus. » Si dans cette citation, on souligne les mots : 
pour principe et pouvoir acquisitif general et Mi mite, 1 'affirmation est 
exacte, ma is elle ne doit pas £tre produite sans les restrictions que 
nous faisons ici. 



168 LES SYSTtiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Mais il ne s'agit pas en realite de credit ou tout an 
moins il s'agit de credit gratuit 1 . 

L'article 44 determine la nature de l'operation : 
« La banque achhte a terme la propri6t6 aux trois 
quarts de sa valeur et la consigne au proprietaire 
qui en devient gerant et administrateur respon- 
sable, bien qu'il fasse toils les fruits siens. » 

Que doit-il arriver a l'£cheance du terme ? Ou 
bien le propri6taire remboursera le montant des 
bons d'echange qu'il a recus, et son titre de pro- 
priety lui sera restitue. Ou bien il ne rembour- 
sera pas. Que fera la banque des lors?Devra-t-elle 
vendre ? Operation qui ne peut lui fdurnir Focca- 
sion d'aucun benefice, puisqu'elle restituerait 
Texcedent du prix de vente sur Tavance consentie 
par elle, mais qui peut lui reserver des deconve- 
nues, au cas de baisse. 

L'article 45 apporte a cette derniere question 
une solution differente, peut-etre plus defavorable 
encore, il decide que la banque prendra livraison 
de la propriete et pourvoira a son exploitation. 

3° La banque fait des avances sur garantie per- 
sonnels. Par la, nous entendons les operations 

I. Le caractere de l'operation se trouve encore accentu£ par la cri- 
tique qu'a feite Proudhon d'une proposition de banque hypoth^caire. 
La proposition avait £te finite a Passerablee nationale par M. Turk et 
Proudhon en disait : « Pour prix de la faculte de battre monnaie avec 
un immeuble, le proprietaire paie a l'Etat pendant toute la duree du 
pret et nonobstant le remboursement qui y met fin un interdt de 3, 4, 
5 pour ioo... La Banque d'echange credite sur hypotheque, sans 
interSt et moyennant annuites. » Proudhon, VI, 221. 



PROUDHON 169 

enumerees sous la rubrique : Credits a decouvert 

i 

sur caution. Ony pourrait comprendre aussicelles 
qui figurent au titre de la commandite. 

Les articles 37 et 38 donnent a la banque l'au- 
torisation « d'ouvrir des credits a decouvert » (37) 
en exigeant « pour unique garantie la presenta- 
tion de deux ou plusieurs cautions, suivant que la 
banque le juge prudent et utile ». Les cautions 
sont solidaires, mais la banque s'interdit de traiter 
avec elles autrement qu'a l'amiable (art. 4i) au cas 
de non-paiement de la part du societaire cr6dite. 

Au titre de la commandite, Proudhon donne 
pour mission a la banque de « provoquer, sus- 
citer... commanditer, de son influence, ... de ses 
lumieres, de ses avances, £oi/teentreprise...» qu'elle 
aura jugee conforme a certains principes (art. 49- 
62). 

Telles sont les attributions de la banque d'e- 
change. 

Par l'analyse que nous venons d'en faire, nous 
voyons que s'aggravent toutes les critiques que 
nous avons adressees au principe du systeme : 

i° II y a aggravation du d6faut d'equilibre entre 
la production et la consommation, parce que des 
valeurs incertaines, ihutiles peut-etre, peuvent 
conferer a leurs detenteurs un pouvoir reel de 
consommation. 

2 II y a aggravation du vice <X inflation, puisque, 
sans en 6tre detourn6 par la necessite de pftyer un 



470 LES SYST^MES SOC1ALISTES D'ECHANGE 

interet, chacun peut mobiliser son avoir, par la 
augmenter d'une facon enorme et indefinie la 
masse des bons d'acquisition qui, dans ce regime, 
jouentlerole de monnaie. 

II doit en resulter une hausse considerable des 
prix de toutes les marchandises. La theorie quan- 
titative des prix devient vraie, dans le cas d'une 
pareille augmentation du stock monetaire. 

II y a la par suite aggravation du risque de de- 
preciation. 

3° Mais ce risque de depreciation s'accroitra 
encore de toute l'incertitude du gage, non plus 
incertitude de realite du gage, mais incertitude 
de valeur et perte possible a la realisation. 

Les erreurs devaluation sont probables pour 
trois raisons : 

La premiere c'est qu'on ne dispose pas des ele- 
ments d'information n6cessaires et que la Banque 
est trop eloignee du credits pour se rassurer sur 
son compte avec exactitude ; 

La deuxieme c'est que devaluation suppose des 
competences diverses et que Proudhon charge le 
m6me etablissement d'organiser a la fois, par une 
confusion dangereuse, le credit mobilier, le credit 
immobilier, le credit personnel ; 

La troisi6me raison. c'est Tabsence d'interet 
personnel bien serieusement et directement res- 
senti dans une entreprise aussi vaste, dont les 
pertes retombent bien sur tous, mais de facon 
assez lointaine. 



PROUDHON 171 

On pourrait ajouter une quatrieme raison : l'ab- 
sence de prelevement et d'escompte. Nous avons 
dit de l'interdt qu'il etait indispensable a la forma- 
tion du capital. II est egalement indispensable au 
fonctionnement d'une banque, et cela a deux 
egards : 

a) D'abord parce qu'il sert a defendre la re- 
serve, l'encaisse, et que la reserve est indispen- 
sable a une banque pour faire face, avant 
l^cheance de ses rentrees, aux demandes de rem- 
boursement de billets qui peuvent se produire. 

V) Erisuite parce qu'il est un instrument de de- 
fense contre Taccroissement trop considerable des 
capitaux circulants et contre l'envahissement des 
mauvaises valeurs. II est une garantie de secu- 
rity, comme le jeu de TinterGt personnel dans 
revaluation. 



20 Banque da peuple. 

La banque du peuple est dans l'ensemble un 
projet de m6me nature et qui n'envisage T6limi- 
nation des metaux pr6cieux que comme interme- 
diaire des ^changes. 

Signalons cependant qu'elle se constituait, par 
suite des exigences de la loi, avec un capital mo- 
netaire. Ce capital devait 6tre de 5 millions de 
francs et etait divise en un million d'actions de 
5 francs. 



172 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'ECHANGE 

Pour les m6mes raisons d'ordre legal 1 , la ban- 
que se constituait sous la forme d'une societe en 
commandite, dont Proudhon personnellement 
£tait le directeur commandite. 

La banque du peuple emettait des bons de cir- 
culation representant a Torigine les especes en 
caisse, puis elle etendait son emission, comme 
precedemment, a la representation des effets de 
commerce, des produits non vendus, des immeu- 
bles, etc. 

Nous ne retiendrons de ce projet que deux dis- 
positions : Tune qui rev&le et accentue une 
inquietude d£ja apparente dans le projet prece- 
dent ; l'autre qui prevoit un organisme particulier 
a cote de la banque. 

i. — En ce qui concerne le papier individuel 
admis a Tescompte, il doit, dans tous les cas, com- 
porter deux signatures, mais cette condition n'est 
pas par elle-m&me et a elle seule suffisante, si Ton 
en juge par les articles 3i et 3s qui n'accordent a 
la Banque la faculte d'escompte que stir « bonnes 
valeurs » et « sous les precautions ordinairement 
prises par les banquiers ». Nous disions precedem- 
ment que seuls les banquiers profiteraient de Tins- 
titution du credit gratuit. Voila qui se trouve 

i. Rappelons qu'a cette date de legislation rigoureuse contre les 
soci£tes anonymes par actions, la formation des soci£tes en com man 
dite par actions etait libre. Ce n'est que la loi du 24 juillet 1867 C L UI 
etablit un certain minimum pour le montant des actions ; le minimum 
a £t£ abaisse a s5 francs par la loi du i er aout 1893/ lorsque le 
capital n'excede pas 200000 francs. 



PROUDHON . 173 

confirme. Ce sont aussi les riches, ceux dont la 
solvability est incontestable. Pour les autres, on 
refusera leur papier, par necessite de ne courir 
•aucun risque. Comme le fait remarquer M. A. Men- 
ger, ce sont seulement les classes poss6dantes qui 
verront par la leur puissance economique accrue i . 
Pour les autres, il n'y aura rien de change, et 
la banque du Peuple ne « sera fermee qu'au 
peuple ». 

2. — Nous avons deja dit que la banque Prou- 
•dhonienne serait impuissante a assurer une 
adaptation suffisante de la production a la consom- 
mation. Par le jeu de ses principes, elle donne 
des droits de consommation qui faussent a chaque 
instant le mecanisme des prix, et les indications 
qui en r^sultent ; elle sert de debouche a ce qui 
peut &tre invendable, a ce qui peut cesser d'avoir 
une utilite. 

D'autrepart, ellelibere insuffisammentrouvrier; 
elle ne le lib^re qu'a la condition qu'il soit maitre 
du produit, et degag6 du joug du capital. La 
Banque semblait permettre a chacun de se consti- 
tuer le capital necessaire et Toutil de sa produc- 
tion. Nous avons dit qu'il n'en pouvait 6tre ainsi, 
-car il est des capitaux dont la valeur depasse les 
facultes dacquisition du travail de Touvrier. La 
■disparition de l'atelier independant le prouve 
suffisamment, et les necessites de la production, 

i. A. Menger, Droit au produit integral da travail, trad. Alfred 
Bonnet, 1900, p. iti. 



174 LES SYSTfeMES S0C1ALISTES D'feCHANGE 

son 6tendue, sa masse ne peuvent s'accommoder 
d'un retour a Fetat d'independance. 

G'est pour les deux raisons que nous venons 
d'indiquer que Proudhon, comme l'avait fait Owen, 
prevoit Torganisation de la production et celle de 
la consommation, a cote de Forganisation de 
l'echangc. 

Gette organisation doit se faire, d'apres Prou- 
dhon, par le moyen de syndicats librement con- 
stitues. 

Chacun de ces syndicats recoit en theorie la 
forme d'une association centrale. 

« Sous ce nom de syndicats, Proudhon a concu 
deux grandes societ6s charg6es de centraliser les 
fonctions de la production et de la consomma- 
tion, de telle sorte que toutes les diverses opera- 
tions de detail qui venaient a la Banque du Peuple 
comme au grand agent de la circulation eiissent a 
passer pr6alablement par une de ces deux socie- 
tes, independantes de la banque... 1 .)) 

reorganisation de ces syndicats est tr6s impre- 
cise. II est seulement dit du syndicat de production 
qu'il est compose des del6gues naturels des diverses 
branches de la production, proposition peu expli- 
cite, et il n'est rien dit de la composition du syn- 
dicat de consommation. 

i. V. Rapport de la Commission des de)egu£s du Luxembourg. 
Proudhon, OEuvres completes, 1. VI. p. 2q5. Un. certain no in b re d'ou- 
vriers d£legu£s avaient ete appeles a se prononcer sur le projet de 
Banque du Peuple. 



PROUDHON 17S 

Nous ne passerons pas en revue leurs attribu- 
tions, elles sont illimitees et incoherentes. A tra- 
vers le vague du projet, on entrevoit le d6sir de 
constituer un mecanisme dans lequel la consom- 
mation commanderait la production, en determi- 
nerait l'etendue et la vari6te — d'autre part lui 
fournirait ses instruments de travail ct ses mattered 
premieres, les lui avancerait, en se creditant sur 
le produit. 

Mais une question prealable se posait qui n'a 
ete ni envisagee ni tranchee. Comment le syndi- 
cat de consommation se procurerait-il ces instru- 
ments de la production ? En offrant, par l'interm6- 
diaire de la banque, des bons d'echange aux 
capitalistes. Mais il y a la une question de rachat 
qui, vraisemblablement, devra prendre le carac- 
tere d'une expropriation forcee. On n'aborda pas 
le probleme. 

Gette tentative en fait n'a d'autre importance 
que celle d'un aveu ; elle demontre Timpuissance 
oil Ton se sentait enfin de concilier avec le 
maintien de la production en concurrence, un re- 
gime oii T du fait seul de la disparition de la monnaie 
commeinterm^diaire des echanges, le mecanisme 
des prix serait corrompu et brise, impuissant a 
assurer l'adaptation de la production a la consom- 
mation. II fallait en outre une organisation de la 
production qui mft aux mains des ouvriers leurs 
instruments de travail et leur assur&t la propriete 
du produit a echanger. Proudhon le reconnait. 



176 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'^GHANGE 

Pensait-il sauver la liberty parce qu'il faisait 
appel a des organismes librement constitues ? 
Tout d'abord il y avait dans l'organisation libre 
qu'il r&vait une erreur evidente de processus ; 
son organisation de production, il la determine 
d'en haut et d'un bloc, il etablit l'autorite d'une 
association unique a la place de celle de l'Etat. En 
sera-t-elle differente? Non. 

Mais cette erreur est un enseignement utile a 
recueillir. Par la, Proudhon a pris a rebours le 
probl^me que s'efforcent a resoudre aujourd'hui 
les cooperateurs, organisant par en bas, eche- 
lon par echelon, des cooperatives libres, desti- 
nees a se fondre plus tard dans une federation 
unitaire, oil la consommation dirigerait tout le 
mScanisme de la production. Du moins, il aura 
contribue a montrer que, l'id6al atteint, la consti- 
tution entierement cooperatiste de la societe se 
confond avec la constitution collectiviste elle- 
m^me. Laliberte nesubsiste, en regime d'organi- 
sation cooperative que tant que l'organisation ne 
sera pas generalisee, constitute. Elle n'existe que 
dans le moyen choisi pour aboutir. Mais a sa 
limite de realisation, le choix de la profession 
devra cesser d'etre libre, de m6me l'etendue de la 
production individuelle ; la consommation, enfin, 
aura le m6me caractere lignite dans sa variete qu'en 
regime collectiviste. 

II restait a Proudhon un pas a franchir pour se 
confondre avec le collectivisme. La monnaie me- 



PROUDHON 177 

tallique, depouillee de celle de ses fonctions qui 
assure la stabilite relative de sa valeur, ne con- 
stituait plus qu'une sorte d'etalon ideal. Maisl'6ta- 
lon id6al, nous le verrons plus specialement a 
propos du comptabilisme social, ne se concoit pas. 
Aussi la monnaie disparait-elle completement, 
avec la production libre, dans le dernier effort 
que fit Proudhon pour organiser Techange. 

III 
Troisieme etape : Le projet d'Exposition 

PERPETUELLE DE l855. 

Les circonstances qui donnerent lieu a Telabo - 
ration de ce projet en expliquent certains carac- 
teres, 

II fut ecrit pendant l'Exposition universelle de 
Paris, et adresse par Proudhon a Tempereur Na- 
poleon. Celui-ci desirait donner une affectation 
utile au Palais de PIndustrie qui venait de servir 
de lieu d'exposition passagere aux commercants. - 

Proudhon demande que la m6me affectation soit 
conservee, d'une facon permanente et definitive, 
au Palais de Tlndustrie. II demande pour tous les 
commercants, constitues en societe, la faculte d'y 
etablir un comptoir general d'echantillons de tous 
leurs produits. Les produits eux-m&mes pour- 
raient 6tre reunis et deposes dans les magasins 
communs, docks, halles. 

AUCUY. 12 



178 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'fiCHANGE 

Le Palais des echantillons deviendrait ainsi le 
lieu de rendez-vous des producteurs et des con- 
sommateurs. Ceux-ci y feraient leurs choix et leurs 
commandes ; sans changer de place, ils pour- 
raient se procurer les objets les plus divers. 

A cet avantage, auquel les grands ma gas ins 
doivent une partie de leur succ^s, s'en joindrait 
un autre : celui du bon marche. Les frais du com- 
merce se trouveraient en effet notablement dimi- 
nues gr&ce a I'organisation en commun d'une 
sorte de Boutique centrale. Proudhon indique que 
par la les commergants se trouveraient dispenses 
d'avoir leur propre boutique, dispenses d'habiter 
sur la rue et pourraient m&ine abandonner la ville 
pour la campagne. Mieux que cela, les commer- 
cants deviendraient inutiles, et la circulation des 
produits serait assuree par les producteurs eux- 
m6mes. 

Ils auraient alors dans leur comptoir de vente 
un etablissement de commission qui ferait dispa- 
raitre les prelevements de 25 ou 3o pour ioo ope- 
res par les commissionnaires. Ainsi disparaitrait 
l'arm6e des interm6diaires parasites. 

De cette economie dans les frais de circulation, 
qu'accentuerait une economie de personnel, de 
frais gen6raux et notamment de reclame, il r6sul- 
terait inevitablement une reduction de prix au 
profit du consommateur. 

II n'y a pas lieu d'insister ici sur cette reforme qui 
ne souleve aucune critique. On peut souscrire de 



; 



PROUDHON 179 

tout point au principe de cette tentative, d'ailleurs 
reprise par les cooperatistes, realisee par certaines 
corporations 1 et qui trouve, bien loin du camp 
socialiste ou cooperateur, des adeptes convaincus, 
comme M. Domergue par exemple, le directeur 
de la Reforme economique 2 . 

Le premier caractere de la Soci6te d'exposition 
perpetuelle formee entre producteurs etait done 
de servir de commissionnaire general et de con- 
stituer un comptoir de vente. 

Mais l'etablissement central, recevant dans l'es- 
p&ce les produits a vendre, intermediate desin- 
teress6 entre producteurs et consommateurs, 
servant de comptoir aux producteurs les plus di- 
vers, eux-m6mes consommateurs de ce qu'ils ne 
produisent pas, pouvait organiser en m6me temps 

I . Les ebenistes, a Munich et a Vienne, se sont a in si constitues un 
comptoir central, ou un service de voitures conduit les clients a uxquels 
il n'a pu etre donne satisfaction dans l'etroite boutique de chaque 
adherent. Le cartell est quelque chose d'un peu different. II n'a pas 
pour but de vendre directement au consommateur, mais simplement de 
maintenir les prix de vente, fftt-ce au commerce, a un certain niveau. 

a. V. J. Domergue, Comment et pourquoi les affaires vont mat 
en France (1906), notamment p. 44, 53, 60. M. Domergue analyse 
les causes du mal dont souffre la production. II elimine comme cause 
la surproduction. Et il considere que la mauvaise organisation de la 
vente, la sujetioh a 1'egard du grand magasin est la cause essentielle. 
D'ou le remede : organisation de la vente en commun. II propose 
notamment le procede de F exposition, utilise dans 1'industrie automo- 
bile ou dans les arts, pratique a certains jours par les grands magasins : 
exposition qui devrait elre non pas permanente, mais bi-annuelle. Il 
est vrai que M. Domergue se propose surtout de favoriser la lutte 
contre les grands magasins et non de les englober dans une organisa- 
tion generale de la vente sur le principe cooperatif. 



480 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'^CHANGE 

l'echange direct, sans intermediate monetaire. 
Proudhon reprit en effet ses anciens projets en 
proposant de faire de l'etablissement, en m£me 
temps qu'une maison de commission: 

i° Une banque d'echange ; 

2° Une banque de credit. 

i. — Sur produits deposes, de valeur deter- 
minee par expertise d'une part; sur valeurs faites, 
c*est-a-dire sur produits promis, non deposes mais 
vendus, la Societe delivrait des bons d'echange a 
valoir pour leur valeur sur les produits deposes 
ou sur ceux qui se trouvaient chez les adherents. 

La banque fait aussi Tescompte des effets de 
commerce en argent, mais, constitute sans capi- 
tal monetaire suffisant, il lui faut alors pouvoir 
reescompter immediatement a la Banque de 
France. Elle preleve des lors un inter&t de 4 pour 
100, tandis qu'elle nen preleve aucun, ou ne pre- 
leve que 1/2 pour 100, quand elle escompte en 
bons d'echange. C'est interesser tous les produc- 
teurs et consommateurs a adherer aux statuts de 
la Societe et a en faire partie. 

Remarquons que les billets d'echange sont ici 
stipules payables a un ou plusieurs jours de vue. 

2. — Sous forme d'emission de billets ou 
d'avances de produits, la Society fait egalement 
et, dans les m6mes conditions que les etablisse- 
ments precedents, des operations de credit gra- 
tuit sur gage immobilier, mobilier ou sur cautions, 
personnelles. 



PROUDHON 181 

Qu'arrive-t-il dans ces conditions ? Proudhon 
nous dit que la Societe d'Exposition perpetuelle 
ne gardera pas longtemps le caract&re d'un eta- 
blissement de commission, n'operant pas pour 
son compte et par suite ne courant aucun risque. 

Bientot, elle ach&tera ferme ; elle assurera la 
production contre tout risque de baisse. Get achat 
se fera a des prix debattus entre producteurs et 
expertiseurs. 

Voila la Societe proprietaire du produit et le 
vendant a ses risques et perils comme faisait la 
Banque d'Owen. 

L'evaluation du produit qui resulte de l'exper- 
tise et qui donne lieu a remission d'un bon d'e- 
change 6nonciatif de sa valeur represente, dit 
Proudhon, le pair du change. La valeur du pro- 
duit varie autour de ce point fixe qu'est le pair ; 
il n'est pas directement question de la fixer. Elle 
derive d'un rapport d'offre et de demande et ce 
sont les variations de ce rapport qui determinent 
les variations du change. Gependant Proudhon 
nous dit que la Societe prendra en main la direc- 
tion de ces variations. Le cours du change sera 
par elle modifie de facon : i° a suivre constamment 
les variations du rapport de Foffre et de la de- 
mande; 2° a compenser les pertes que la Societe 
est exposee a faire par les gains qu'elle realisera. 

II y a, de ce chef, une premiere critique a adres- 
ser au systeme : la compensation des pertes parait 
£tre a Proudhon de tout point conciliable avec la 



182 LES SYSTtiMES SOGIALISTES D'^CHANGE 

determination du change d'apres les variations du 
rapport de Toffre et de la demande. 

De deux choses Tune cependant: ou la Societe 
suivra d'une facon absolue ces variations, et alors 
elle s'exposera a ne voir nullement les gains com- 
penser les pertes, car il peut y avoir des causes 
de baisse qui s'exercent a la fois sur tous les pro- 
duits (exemple : perfectionnements techniques 
generaux dans les modes de production et, plus 
surement, dans un court intervalle de temps, la 
diminution generate de la demande telle qu'elle 
peut se produire a la suite d'une crise). 

Ou bien (seconde alternative) la Societe s'effor- 
cera avant tout de compenser les pertes par les 
gains, c'est-a dire qu'elle pourra etre obligee de 
hausser demesurement le change de certains pro- 
duits, ce qui l'expose au risque de les garder 
pour compte. 

En fait, aucun risque ne peut, selon Proudhon, 
exposer la Societe a de mauvaises affaires. Elle 
suit les indications du rapport de l'offre et de la 
demande parce qu'elle est un etablissement mo- 
dele et desinteresse ; elle pourrait tout aussi bien 
ne pas les suivre. Elle est maitresse des cours: Elle 
les dirige, elle ne les subit pas. Elle exerce « la 
haute police sur toutes les valeurs ». 

Cette direction des valeurs suppose I'exercice d'un 
monopole ou d'un quasi-monopole. La societe 
d'echange direct agit en vertu de sa masse comme 
un cartell geant, elle domine tout le marche, 



PROUDHON 183 

elle fait des conditions, elle n'en subit pas. 
Elle pourrait imposer des cours exager£s, mais 
elle n'a pas adopte le role d'une sorte de coope- 
rative se conformant aux conditions generates 
de la vente, et distribuant, par voie de ris- 
tourne a ses membres, les benefices realises sur 
eux. La Societe englobe par hypoth&se la gene- 
rality des producteurs et consommateurs ; il n'exisle 
plus de concurrence. Des lors, la Soci6te doit se 
contenter de ne pas faire de pertes, les pertes 
etant destinees a retomber sur tous. 

Ainsi Proudhon croit pouvoir concilier le mo- 
nopole avec la liberte : i° parce que la Society est 
constitute par de libres adhesions ; 2° parce que 
la determination des valeurs sera conforme a ce 
qu'elle serait dans le regime actuel. Dernier re- 
fuge etderni&res illusions auxquelles, sansycroire, 
Proudhon tenait encore. 

Nous connaissons une premiere raison pour 
laquelle revaluation ne sera pas conforme a ce 
qu'elle serait dans la r£alite de sa determination 
libre : c'est la preoccupation de ne pas perdre. Gette 
preoccupation se subordonne toutes les autres. 

Mais il y a deux autres raisons du m6me fait : 
la premiere, c'est qu'il n'est pas certain que les 
variations de valeur soient dans un rapport de 
proportionnalite absolue avec les variations du rap- 
port de l'offre et de la demande. 

La deuxifeme raison, c'est qu'il est impossible 
en pratique de connaitre les variations de ce rap- 



184 LES SYSTEMES S0C1AL1STES D'tiCHANGE 

port ; cela suppose en effet qu'on le connait exac- 
tement lors de revaluation primitive et qu'on ne 
cesse pas un instant d'en pouvoir mesurer les 
deux termes. 

Or cette rnesure ne peut pas se faire a priori. 
Ge n'est que lorsque la demande s'est exercee qu'on 
en peut mesurer l'etendue. D'ailleurs la demande 
depend essentiellement des conditions de l'offre. 
On ne voit pas comment une determination des 
cours pourrait se faire sur des donnees qui n'exis- 
tent pas au moment de cette determination. On ne 
le concoit que si ces variations etaientala fois de- 
termines : dans Toffre, par une organisation de 
la production; dans la demande, par une organisa- 
tion de la consommation. 

C'est-a-dire qu'on 6chapperait au grief de l'immo- 
bilisation de la valeur en la faisant varier dans des 
termes de convention, en disciplinant rigoureuse- 
ment les conditions qui la determinent, en exer- 
cant la « haute police » sur la production et sur 
la consommation. 

Mais c'est la tout le collectivisme enfin alteint, 
impose par l'organisation que Proudhon souhai- 
tait ne donner qu'a Techange ! 

A un autre point de vue encore, une r£glemen- 
lation generate s'impose. 

Le projet d'Exposition perp6tuelle fait en effet 
disparaitre le role qui restait dans les projets pre- 
cedents aux metaux precieux : celui d'etalon des 
valeurs. 



PROUDHON i8o 

II y a ici, pour chaque produit, une valeur au 
pair qui est la valeur d'estimation, valeur variable 
nous savons dans quelles conditions. A revalua- 
tion du produit recu il est delivre au producteur 
un jiombre correspondant d'unites d'echange. 

Pour l'acquisitioii ult6rieure du produit, selon 
les variations de sa valeur, il est exige plus ou 
moins de ces unites d'echange. Le tarif du change 
■correspond a ce que nous appelons le prix, mais 
il n'est pas le prix. 

La notion de prix disparait, et nous parlons 
« d'unites d'echange » parce que Proudhon elimine 
le franc metallique comme unite devaluation. 

w Le franc de la Convention, ecrit Proudhon, 
n'est pas le franc veritable, c'est une fausse me- 
sure, urie fausse monnaie. » Il nous parle ensuite 
« d'unite ideale dont on est force d'admettre que 
toute valeur echangeable se compose », unite qu'on 
degage par le bon d'echange, « unite fixe, ideale, 
absolue ». Par la Proudhon nous \nontre qu'il 
considere la valeur comme une qualite intrins^que 
des choses. La valeur n'est pas consider^e comme 
une relation, elle est une quantite. 

C'est la seule clart6 que Ton puisse d6gager de 
l'obscure logomachie a laquelle, sur ce point, 
Proudhon s'est livre 1 . 

Le bon general de la Societe mesure le nombre 
d'unites de valeur qui se trouventintrins^quement 
en chaque objet : une unite, deux unites de valeur, 

i. Theorie de la Propriete. Edit. Flammarion, p. 274 et suiv. 



186 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

telle est, semble-t-il, la suscription qu'il portera. 
Mais encore faut-il que Ton se represente exacte- 
mentl'unitede valeur, ind6pendamment desobjets 
materiels qui la reproduisent et la multiplient. 

M. Solvay nous dira que nous en avons la notion 
psychologique et mentale, que cette unite n'a pas 
besoin de se r6aliser materiellement, qu'elle re- 
suite des pes£es psychologiques par lesquelles, 
constamment, nous mesurons la valeur des 
choses. 

Est-ce aussi d'une unite ideale, d'un 6talon 
psychologique des valeurs que veut parler Prou- 
dhon ? On ne sait. Dans un passage d'une deses- 
perante imprecision, il declare que cette unite 
correspond a la journ^e moyenne de travail, qu'elle 
lui correspond nature I lement : « Le franc exprime 
par le billet de la Societe n'est plus le franc de la 
Convention, soit 5 grammes d'argent a 9/10* de 
fin, ou une quantity proportionnelle d'or : c'est le 
franc de la nature et de l'humanite, le franc de la 
science que Adam Smith avait entrevu dans la 
journ£e de travail. En effet, puisque le bon gene- 
ral d'echange est^representatif de toutes les va- 
leurs produites ; que ces valeurs ont toutes pour 
origine et determination primordiale la quantite de 
travail qu'elles ont coHiti (rien de tel n'a £te dit par 
Proudhon anterieurement) ; que, compares entre 
elles, elles supposent une moyenne autour de la- 
quelle chacune oscille et pivote, il s'ensuit que le 
bon d'echange, valeur type ou etalon de la Societe, 



PROUDHON 187 

n'est autre chose que l'expression de cette unite, 
ou d'un multiple de cette unit6 que nous avons 
appelee la journee moyenne de travail l ». 

Son imprecision rend cette conception incom- 
prehensible. Le bon d'echange est tout d'abord 
donne comme l'expression d'une unite idiale, en- 
suite cette unite est donnee comme correspon- 
dant a la journee moyenne de travail. Par unite 
id6ale « fixe, absolue », il ne peut 6tre entendu 
une unite abstraite y telle que la determination en 
pourrait 6lre faite par les calculs dont nous avons 
parl6 au chapitre precedent, que Ton degagerait 
de la consideration des temps individuellement 
employes a la production d'objets de m^me na- 
ture. On ne voit pas comment une unite fixe pour- 
rait correspondre a la journee de travail moyen 
qui n'est pas une grandeur indefectible puisqu'elle 
sort de la realite des travaux et des temps indivi- 
duels et concrets. 

Si c'est en fin de compte d'une Evaluation en 
temps de travail que Proudhon a voulu parler 
— et tel nous semble 6tre le fonds de sa pens6e — 
comment, ainsi qu'il le maintenait jusque-la, les 
variations du rapport de l'offre et de la demande 
pouvaient-elles se mesurer en travail, et que res- 
terait-il d'une determination de la valeur, respec- 
tueuse des realites ? 

On sort done finalement des conditions de la 

I. Theorie de la propriete, Edition Flammarion, p. 280. 



488 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'ECHANGE 

vie en concurrence pour entrer dans le monopole, 
dans la reglementation, dans le mecanisme. La 
valeur prend un caractere artificiel, comme en re- 
gime collectiviste. C'est pourquoi le systeme de 
Proudhon trouvait sa place apr&s le regime col- 
lectiviste. avec lequel le but de cette etude 6tait 
de Fidentifier, pour la demonstration de cette 
idee, clairement mise en lumiere par Marx, a sa- 
voir : que Ton ne peut pas commencer par refor- 
mer l'echange, ou que, du moins, on ne peut le 
faire sans agir en m6me temps sur les conditions 
de la production. 

Nous croyons avoir fait cette demonstration, en 
respectant toute la pensee de Proudhon. 

IV 
Experiences pratiques d'echange direct. 

La critique theorique que nous avons faite du 
systeme developpe par Proudhon, en 1848-49, et 
qu'a confirmee, selon nous, le projet de i855, 
tirera une force particuliere de l'examen de deux 
experiences pratiques: Tune est, en son fonds, 
differente de celle de Proudhon, mais elle met en 
lumiere les dangers du systeme; Tautre est dircc- 
tement inspiree de Tceuvre de Proudhon. 

A. — La Banque Bonnard. 
La premiere est la Banque Bonnard qui fonc- 



PROUDHON m 

tionne encore de nos jours sous le nom de Comp- 
toir central du Credit et dont le siege est a Paris, 
3i, rue de Mogador. Son directeur, M. J. Naud, 
est le petit- fils de Bonnard. 

La Banque Bonnard fut fondle a Marseille le 
10 Janvier i84q avec un capital de 7825 francs. 
Elle n'avait d'une banque que le nom. Elle etait 
l'entreprise d'un courtier. Bonnard s'adressait aux 
commercants chez eux. II allait trouver par 
exemple un boulanger et lui tenait le langage 
suivant : « Vous avez besoin, me dites-vous, de 
souliers et vous n'avez pas d'argent pour en ache- 
ter. Mes recherches m'ont fait connaitre un cor- 
donnier qui a precisement besoih de pain. Je vais 
vous mettre en rapport Tun avec Tautre, mais je 
vous procure un service en favorisant le debouche 
de vos produits, vous me devez done une remu- 
neration. » 

Ce qu'il y avait dans ce systeme de commun 
avec le systeme de Proudhon : e'etait Tid6e d'eli- 
miner la monnaie. 

Mais il y avait d&s Fabord cette difference que 
l'intermediaire favorisant l'echange direct des pro- 
duits etait un intermediate interess6*. 

1. Proudhon, en i855, parlait de Bonnard dans les termes suivants : 
« Le sieur Bonnard, dont le comptoir etabli a Paris a acquis en 
quelques mois une vogue extraordinaire, si toutefois on doit s'en rap- 
porter aux jactances d'un homme connu par ses hableries autant que 
par son ignorance et ses plagiats, Bonnard, disons-nous, prend jusqu'a 
33 et 5o pour 100 de commission... Sa maxime est' que, m£me en 
faisant vendre le produit au prix de revient, il rend service et que 



490 LES SYSTfiMES SOCIAL1STES D'fiCHANGE 

Le proc6de technique auquel recourait Bonnard 
pour favoriser Techange des produits 6tait de 
m6me nature que celui de Proudhon : de sa visite 
chez le boulanger, Bonnard rapportait un billet 
ainsi concu: « A vue, je paierai au porteur la 
somme de 20 francs, en pain de ma fabrication, au 
cours. » C'6tait la le contenu essentiel du billet 
qui avait d'autres caracteres sur lesquels nous re- 
viendrons. Bonnard laissait au boulanger une pro- 
messe de m6me nature du cordonnier, a lui deli- 
vree pr6c6demment au cours de ses recherches et 
qui donnait au boulanger le droit d'aller se four- 
nir de souliers chez le cordonnier. 

Nous pouvons supposer que celui-ci n'a pas bc- 
soin de pain, pour introduire un element nouveau 
dans le probleme. La dette en marchandises du 
boulanger reste done dans la circulation. II faut 
lui trouver un placement. C'est l'office de Bon- 
nard de la placer en ^change d'une promesse de 
m6me nature. 

Bonnard, non seulement tire du service qu'il 
rend une remuneration, mais il ne court aucun 
risque. 

Le billet de cr6dit que nous avons eu sous les 
yeux est de i855 ; il est ainsi concu dans son inte- 
grality : 

toute commission si elev£e qu'elle soit est legitime. » Thiorie de la 
Proprieti, p. 266. V. sur la Banque Bonnard, Journal des Economistes, 
avril 1 853 ; mais la plup art des indications que nousdonnons provien- 
tient d'une enqu£te penramelle aqpres de M. J. Naud. 



PROUDHON 191 

Comptoir central V. C. Bonnard et C ie 

Billet de credit 

Paris, le 21 aout i855. 

B.P.F. i5. 

A vue, je paierai au porteur la somme de quinze 
francs, 

en pains de toute sorte de ma fabrication, au 
cours, 

valeur regue en marchandise de MM. V. C. Bon- 
nard et C ie , lesquels en aucun cas ne seront garants 
du present titre. Je m'oblige a payer en espfeces, si 
je n'etais en mesure de remplir mon engage- 
ment. 

Ayant pris connaissance des conditions stipulees 
d'autre part, j'y adhfere sans restriction *. 

Moreau. 

(5o, Faubourg Saint-Denis.) 

A cette analogie dans les proced6s techniques 
avec les premiers systemes de Proudhon s'en joi- 
gnait une, du moins a 1'origine, avec le projet 
d'exposition perpetuelle. Au d6but, les commer- 

i . Ges conditions, inscrites au dos, sont relatives : au paiement de 
la commission qui, primitivement payable en nature, est en 1 855 sti- 
pulee payable en argent. Elles portent egalement qu'il ne pourra etre 
demande d'intlrdt pour le temps ou le billet restera en portefeuille, 
que le billet doit 6tre satisfait a toute demande et a vue, puisqu'il est 
la constatation d'une dette, que le billet ne peut 6tre donne* en paie- 
ment ou en compensation pour une affaire anterieure a sa souscrip- 
tion, etc... 



192 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

cants qui delivraient un billet de credit consi- 
gnaient le produit m6me dans un vaste bazar que 
dirigeait Bonnard. Les objets les plus divers s'y 
trouvaient reunis. Mais Fentrepositaire ne prenait 
pas en charge les produits ; il se bornaitau role de 
commissionnaire. A defaut d'eeoulement de son 
produit, le credite devenait debiteur de la somme 
en argent qu'enoncait le billet. 

Dans ces conditions, la banque prospera. Ent 
i853, le capital ayant ete eleve a 98 4oo francs, la 
banque donnait le benefice enorme de.n5o2& 
francs 1 . 

L'entreprise avait en effet le caractere d'un eta- 
blissement capitaliste, dirige dans sa recherche 
du debouche par le souci de l'interet personnel, 
operant d'ailleurs sans risque, choisissant ses pro- 
ducteurs et le genre de produits le plus facile a 
ecouler. 

Or malgre ces caracteres favorables a son sue- 
ces, la banque Bonnard se heurta, apr&s la dispa- 
rition de la crise monetaire, a des difficultes dont 
nous pouvons trouver la preuve dans les trans- 

I. On peut se demander quelle e"tait dans ce system e Putilite d'un? 
capital ardent, puisque i'intermediaire se bornait a mettre en presence 
des producteurs. Mais quand pour la premiere fois Bonnard alia 
trouver un commercant, il n'avait pas de billet de credit signe par un 
autre et qu'il put ^changer. Il avait done achete lui-m£me des p rod u its- 
divers dont l'6coulement lui paraissait facile. Les vendeurs s'etaient 
engages a livrer en produits, au fur et a mesure des placements, 
l'6quivalent des sommes d'argent qu'ils avaient recues. Il en fut ainsi 
par la suite pour les extensions a donner a l'entreprise. 



PROUDHON 193 

formations qu'elle a subies et qu'on peut, semble- 
t-il, ramener a trois. C'est la qu'estTenseignement.- 

i° Disparition des succursales : la maison de Mar- 
seille avait eu trois succursales: Tune a Rouen, 
l'autre a Paris, la troisi^me a Strasbourg. La suc- 
cursale de Paris, fondee en i853, prit bientot une 
extension considerable. Bonnard la dirigea per- 
sonnellement et d6s lors disparurent les deux au- 
tres maisons et la maison-mere elle-m6me, « parce 
cfu'en cessant d'etre sous Foeil et sous la direction 
du maitre, elles avaient cesse de faire de bonnes 
affaires » (expression de M. J. Naud) ; 

2° Disparition de Fentrepdt. « II avait des incon- 
venients multiples » (J. Naud) et necessitait une 
importante installation. Actuellement la banque, 
devenue societe d'actionnaires, a son gerant, ses 
courtiers qui vont chez les commercants, dressent 
la liste des adherents, la publient, centralisent les 
demandes de produits, mettent ces demandes en 
rapport avec les offres constitutes par billets si- 
gnes. Un seul risque est encouru : la solvability du 
signataire du billet n'est pas garantie, mais le 
banquier s'expose cependant a voir les billets lui 
rester pour compte : i° s'il n'en trouve pas T6cou- 
lement; 2° et si, se retournant contre le signataire 
pour lui demander de payer en argent, celui-ci est 
devenu insolvable ; 

3° C' 'est sur constatation de ce risque reel qu'il a 
fallu prendre deux sortes de mesures : 

a) On a d'abord introduit dans le billet souscrit 
Aucuy. i3 



. 194 LES SYSTfeMES SOCIAUSTES DȣCHANGE 

par le commercant Vindication d'un delai au bout 
vduquel, le produit n'etant pas ecoule, le montant 
du billet est recouvrable en argent. Voici comment 
se complete la nouvelle formule du billet : 

A partirdu mil neuf cent Represent 

billet cessera d'etre exigible et payable en tra- 
vaux ou marchandises, et je m'oblige a en 
payer au porteur le montant en esp^ces, sans 
inter&t a quatre-vingt-dix jours de vue. 

b) C'est de plus en plus sur des immeubles et sur 
des terrains que la Soci6te opere. Elle achete des 
maisons dans Paris, des terrains dans la banlieue 
parisienne : a Billancourt, Issy-les-Moulineaux t 
Maisons-Laffite, Viroflay, Saint-Germain-en-Laye. 
Elle vend ensuite ces terrains, ou les billets de 
credit delivres par leurs anciens proprietaires, a 
des commercants qui paient, partie en especes, 
partie en billets de credit a valoir sur leurs pro- 
duits. Ainsi la banque retrouvera toujours son 
fonds si le billet ne peut &tre ecoule ; elle s'est 
assure le privilege du vendeur d'immeubles. 

Mais de plus, elle opere la sur une matiere in- 
depreciable : la terre de banlieue parisienne ; elle 
est certaine d'avance de trouver preneur. 

Telles sont aujourd'hui les conditions dans les- 
quelles fonctionne la banque J. Naud et C ie sous le 
nom de Comptoir central de credit. Ses actions 
sont cotees a la Bourse sous la rubrique des so- 
ci6t6s immobilieres, ce qui desfinit le caractere de 



PROUDHON i95 

ses principales operations. Elle publie un cata- 
logue des adherents entre lesquels les affaires se 
soldent par billets de credit. Son catalogue de 
1906 en enum&re environ 1 200. II eontient, en 
outre, des feuilles de reclame pour chaque adhe- 
rant et c'est ce catalogue que remettent partout 
les courtiers, en sollicitant les adhesions. « En adhe- 
rent, ditle catalogue, lesindustriels etles commer- 
cants peuvent s'assurer une vente certaine de mar- 
chandises, un accroissement d'affaires, une aug- 
mentation de clientele et une publicite utile. » 

Au i er Janvier igo5,le portefeuille des billets de 
credit etait de 1 3 9 8 o55 fr. 58. Les entries de 
billets de credit ont ete durant Tann6e igo5 de 
888 564 fr. 4o. Au bilan de l'annee, il en restaiten 
portefeuille pour une valeur de 1 3i5 992 fr. 61. 
On voir par la que l'6coulement n'en est pas 
extrGmement rapide. 

Ces details n'auront pas ete, croyons-nous, sans 
interSt. lis montrent qu'une entreprise conduite 
dans des conditions infiniment superieures aux 
conditions de l'entreprise de Proudhon : localisa- 
tion de l'entreprise, jeu de 1'interSt personnel, 
prelevement d'escompte, risque extrSmemenl r6- 
duit, a du, pour pouvoir vivre, et non pas triom- 
pher avec eclat f , s'assurer de nouvelles garanties 
et limiterde plus en plus ses entreprises de place- 
ment aux terrains de la banlieue parisienne. 

I. En 1906, elle a delivre - a ses actionnaires un dividende de 7 fr. 5o 
par action (sous deduction d'impot). 



196 LES SYSTEMES S0GIAL1STES D'tiCHANGE 

II n'est pas de preuve plus demonstrative de la 
rialiti des dangers infiniment plus graves qui 
eussent vou6 Fentreprise de Proudhon a la ruine 

B. — La Warenbank de Harxheim ZelL 

On aurait cependant tort de croire que les idees 
de Proudhon relativement a l'organisation du cre- 
dit et les principes directeurs qu'il en avait traces 
fussent depourvus de tout interSt actuel et pratique . 
Certains socialistes contemporains, historiens mal 
avises, negligent cette partie de Toeuvre de Prou- 
dhon et Tont depuis longtemps declaree sans por- 
t£e. C'est au contraire la partie essentiellement 
vivante de Toeuvre de Proudhon, d'abord, parce 
qu'a cote des erreurs de theorie certaines, ont ete 
formulees par lui bien des verites incidentes ; en- 
suite, parce qu'on peut considerer comme derivant 
de lui tout Teffort de mutualite dans l'organisation 
du credit qui a trouve en Haeck un si admirable 
theoricien et qui a donne de veritables r^sultats. 
L'ecole de Proudhon n'est pas morte : elle revit 
tout entiere avec Tecrivain allemand Michel Flurs- 
cheim, originaire de Bade, qui a fond6 en 1894 
a Harxheim Zell (Palatinat rhenan) une banque 
d'echange proudhonienne, et, quelques ann£es 
plus tard, est alle en fonder une autre en Nouvelle- 
Zelande. Les ouvrages de Flurscheim posent en 
outre le probl^me d'une adaptation de banque 
d'echange a Torganisme, parfaitement constitue de 



PROUDHON 197 

nos jours, des societes cooperatives de consom- 
mation et de production 1 . 

Nous ne savons quelle a ete la destinee de la 
Mutual Exchange Bank de Nouvelle-Zelande ; 
mais on peut juger de ses destinees probables, 
sinon accomplies, par celles de la Warenbank 
constitute en 1894 a Harxheim Zell. 



1 . Les ouvrages de Michel Fliirscheim ont ete analyses dans une 
etude tres interessante de M. Hector Denis, pa rue dans les Annales 
de I'Institut des se. societies et en brochure sous le titre : La cooperation 
comme fondement de la re" forme monetaire (1900). 

Michel Fliirscheim est Pauteur d'un assez grand nombre d'ouvrages, 
notamment de Wahrung and Weltkrise ein Versuch zur beseitigung des 
Geldmonopols, de The real history of Money Island (1897). 

Ge dernier ouvrage qui est l'histoire d'une ile imaginaire presente 
un interet particulier. Fliirscheim y rattache les Banques d'echange 
(dont ailleurs il s'est fait le propagateur) aux societes cooperatives de 
consommation. II fbnetionne dans File, comme en Angleterre, des 
societes d'achat en gros ou Wholesale Societies qui approvisionnent 
des cooperatives. Ges societes, achetant aux seuls producteurs qui 
acceptent des bons de consommation sur l'ensemble des produits qu' elles 
emmagasinent, finissent par generaliser le system e d'echange direct 
de produits deposes contre consommations prelevees. Elles agissent 
comme des Clearing-house. 

On ne peut pas dire qu'il y ait a cette utopie nouvelle une base 
realiste interessante : a) Au point de vue pratique,, on a invoque la 
tendance des societes anglaises d'achat en gros a diriger la production. 
Elles centralisent les demandes de produits, ce qui fait qu'elles con- 
naissent les besoins, par la meme elles y proportionnent P off re ; elles 
ont parfois leurs ateliers de production et sem blent realiser le reve 
dont M. Gide est l'eloquent defenseur ; mais il ne semble pas que le 
systeme ait encore donne des resultats importants, 6) Au point de vue 
theorique, la generalisation du systeme nous conduirait a Tequivalent 
d'un regime collectiviste, a un organisme unitaire et bureaucratique, 
a une limitation de la consommation, a la seule satisfaction des be- 
soins communsgeneraux. 



198 LES SYSTfiMES S0C1AUSTES D'feCHANGE 

Cette banque fut fondee d'une facon directe, 
dans une petite localite de 4ooo habitants envi- 
ron, par Jacob Schmitt, ancien meunier, puis fa- 
bricant d'engrais qui n'avait reussi dans aucune 
entreprise. II fut encourage moralement par T6cri- 
vain Michel Fliirscheim, qui r^digea les statutsde 
la banque et promit au besoinson concours pecu- 
niaire. 

Le but de la Societe etait ainsi defini par 
Tarticle 2 des statuts : « la Society se propose de rem- 
placer Petalon metallique (?) qui domine aujour- 
d'hui la production entifere, par T6talon marchan- 
dise dans une aussi large mesure que possible. » 

, LTarticle 3 enonce le principe g6n6ral du pro- 
c6de : « elle veut atteindre ce but en donnant 
Toccasion aux fournisseurs de retirer l'equivalent 
d'une partie de leurs marchandises en les payant 
non en argent mais en bons 6manant d'eux qui ne 
sont plus convertibles en monnaie mais en mar- 
chandises...)) 4 . 

On reconnait par le simple 6nonce de ces deux 
articles Tidentite du systfeme avec celui de Prou- 
dhon. 

La banque se constituait avec un capital de 



1. Cette traduction, assez p£nible comme on levoit, est de M. Hector 
Denis. Les statuts allemands sont introuvables ; il semble meme que la 
forme sous laquelle ils ont 6t6 communiques a M. Hector Denis n'ait 
6t£ que l'expression scientifique d'une tentative pour laquelle Paccord 
entire quelques adherents s'e*tait fait verbalement, ou tout au moins 
avec le minimum de conventions £crites. 



PROUDHON 19fr 

s5oooo marks (art. 5). Elle eut beaucoup de peine 
a en rassembler une partie. 

Dans ces conditions, elleavait pour reussir deux 
a vantages qui manquaient a la banque proudho- 
nienne : 

i° La premifere c'est qu'elle etait constitute dans 
une petite ville, qu'elle avait un nombre restreint 
d'adherents pouvant d&s lors surveiller leur reci- 
proque solvability ; 

2° La deuxieme, c'est que la Waren Bank 
semble n'avoir voulu fonctionner que pour le pla- 
cement et l'echange de certains produits d'un genre 
determine (von Producten der Landwirtschafte, 
des Hausbedarfs) (communication du bourgmestre 
de Harxheim Zell). 

Gependant la Waren Bank n'eut qu'une.vie lan- 
guissante durant quatre ans. Elle avait cesse d'exis- 
ter en 1898, quand M. Hector Denis en revelait 
l'existence. 

Les breves conclusions que nous tirerons dy 
1' analyse du systeme de Proudhon sont de deux 
ordres. 

1. — En premier lieu, il nous suffira de rappe- 
ler que Proudhon, en cherchant a eliminer la 
monnaie comme intermediate des echanges - 
i° n'aboutissait pas au resultat qu'il esp6rait ; 
2 se heurtait a trois ordres de difficultes. 



200 LES SYSTEMES SOGIAL1STES D'feCHANGE 

II n'atteignait pas son but qui 6tait de liberer le 
travailleur. C'est de la separation du capital et du 
travail, c'est-a-dire du mode de production, que 
derive la suction du travailleur, si elle existe ; 
c'est le mode de production qui determine le mode 
de repartition. Les modes d'organisation de Fe- 
change ne peuvent pas ameliorer la situation de 
Fouvrier. L'echangiste ne peut echanger que ce 
qui est sa propriete. Or le travailleur n'est pa& 
propri6taire de son produit. 

D'autre part Felimination de la monnaie comme 
intermediate des echanges soul^ve trois difficul- 
ty, qui ne disparaissent partiellement que dans- 
un milieu ou la production et la valeur sont arbi- 
trairement determinees. Ges difficultes sont les 
suivantes : i° Finsuffisance de garantie inherente a 
tout regime de monnaie-signe ; 2° le defaut d'a- 
daptation de la production a la consommation ; 
3° Fimpossibilite de conserver a la monnaie son 
role d'etalon. 

Nous ne faisons que rassembler ici des resultats 
acquis par Fanalyse et confirmes par revolution 
m6me des idees de Proudhon. 

2. — Nous pouvons tirer d'autre part de Fexa- 
men critique, auquel nous nous sommes livr6s^ 
des conclusions relatives a 1'organisation du cre- 
dit. Proudhon avait identifie Fechange a credit 
avec Fechange au comptant, puisque Fechange 
effectue a credit dans les rapports individuels pou- 
■vait se transformer en echange au comptant, dans 



PROUDHON 20i 

les rapports sociaux, et que cette transformation 
se faisait sans pr6levement d'aucune sorte. 

Nous avons £carte cette chim&re. Le credit con- 
siste essentiellement dans Foctroi d'un bien actuel 
contre un bien futur. II est Fechange d'une r6alite 
contre une promesse. Par la m^me Foctroi de cre- 
dit necessite certaines mesures de precaution, 
parmi lesquelles nous pouvons citer: Fin6galite 
plus ou moins grande du pr6t a la valeur du gage, 
Fappr6ciation et la surveillance de la solvability 
du credite. 

De ces deux mesures de precaution indiqu^es 
parmi tant d'autres, il resulte que, pour 6tre effec- 
tives, elles necessitent : i° une forme d'organisa- 
tion du credit dans laquelle a) le crediteur se 
trouve aussi rapproche que possible du cr6dite 
b) Finteret personnel du crediteur entre en jeu ; 
2° des conditions speciales d'octroi du credit sui- 
vant qu'il s'agit du gage immobilier, mobilier ou 
de credit personnel. 

Nous ajoutons que Fescompte est, comme prime 
de risques, un element accessoire de garantie, et, 
comme prix de l'abandon d'un capital sans imme- 
diate contre-partie, absolument legitime. 

reorganisation du credit reste d'ailleurs un mode 
d'action indirecte surles conditions de Fechange. 
Dans la mesure oil le credit se ferait sur garanties- 
personnelles, il peut mdme ameliorer le sort des- 
ouvriers qui, n'6tant pas proprietaires du produit 
de leur travail, ne peuvent disposer de ce produit 



20i LES SYSTEMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

pour se faire octroyer du credit non plus que pour 
Techanger directement. Ce serait la le seul moyen 
pratique d'agir sur Pechange sans toucher au 
mode de production. Mais nous verrons quel role 
reduit le credit personnel est appel6 a jouer, et que 
de precautions il suppose. 

Avec Vidal et Haeck, nous pourrons envisager 
l'organisation du credit sous ses formes diverses. 
Leurs systemes ne sont plus totalement chime- 
riques comme celui de Proudhon ; mais ils parti- 
cipent de la m6me erreur : celle qui consiste a 
croire qu'en organisantle credit (et sauf la reserve 
ci-dessus)on amelioreles conditionsdu travailleur ; 
de plus, ils sont enveloppes de confusions, d'er- 
reurs theoriques ou pratiques sur la nature de 
Tinstrument de credit, qui sontd'origine proudho- 
nienne. 

Du systeme de Vidal nous pouvons, en outre, 
dire qu'il reflate encore tres exactement toutes 
les aspirations socialistes en la matiere. G'est 
ce qui en fait l'inter^t. 



CHAPITRE III 

VIDAL ET HAECK 



I. — Les socialistes ne veulent 
depouiller personne ; ils aspirent a 
faire baisser le taux de l'interdt par 
le developpement du credit, puis a 
se passer des ca pi taux des preteurs 
d 'argent.. . Etlemoyen qu'ils compten 
employer, c'est la reforme du credit 

Vidai, Organisation da credit per- 
sonnel el reel, mobilier et immo 
bilier (i85i), p. aio. 

II. — Le credit a pour but defi- 
nitif de mettre chaque citoyen en 
etat de pourvoir... directement ou 
indirectement par son travail a tous 
besoins legitimes... ; pour objet spe- 
cial, la commandite, par le travail 
passe, du travail present et du travail 
futur ; pour moyen, la mon6tisation 
et la capitalisation des valeurs exis- 
tantes. 

Haeck. (d'aprfes Yidal), Organisation 
du credit industriel, commercial, 
agricole et fonder en Belgique 
(1857), p. 27. 

III. — En general, la forme de 
l'echanee correspond a la forme de 
la production. 

Karl Marx, loc. cit. (1847). 



Du systeme d'echange de Proudhon resulte un 
enseignement essentiel ; nous l'avons tire de 
revolution m6me de sa pens6e ; de TelTort inutile 
qu'il fit pour sauvegarder la liberte de produire 



204 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D>£CHANGE 

et de l'aveu d'impuissance que constitue a nos 
yeux le projet de i855. 

Vidal et Haeck, dont nous examinons maintenant 
les systemes, issus comme celui de Proudhon de 
la crise de i848, fournissent un enseignement du 
mdme genre. Nous le tirerons de la separation 
tres accentuee qui existe dans leurs ouvrages entre 
les id£es |th6oriques el les conceptions pratiques. 

Au point de vue theorique, Vidal et Haeck (ce 
dernier plus encore que le precedent) ont 6t6 des 
partisans extr£mement nets de la monnaie signe, 
envisagee et defendue en elle-m6me. 

Mais ce n'est pas seulement k leurs idees theo- 
riques qu'ils doivent de prendre place dans cette 
etude ; leurs systemes pratiques, sans 6tre l'appli- 
cation de leurs theories, ont un inte>e*t historique 
considerable. Les deux auteurs n'ont pris du 
probleme de l'organisation de Pechange que les 
questions relatives a son amelioration par le 
credit. C'est aux banques que, d'une facon directe, 
ils se sont attaques, mais ils n'ont pas vu en elles, 
comme Proudhon, l'instrument d'une transforma- 
tion generate du mode de l'echange. 

Le probleme de l'organisation du credit a ete 
envisage par eux dans ses limites precises. 

Unis par la communaute du but, Vidal et Haeck 
different par les moyens de Tatteindre : Tun donne 
a la question de Amelioration des conditions de 
l'echange par le credit une solution etatiste, Tau- 
tre une solution mutualiste. 



V1DAL ET HAEGK 205 

C'est, par suite, a deux titres egalement legi- 
times, que Vidalet Haeckentrentdanscette 6tude : 
ils y entrent, d'abord, parce qu'ils presentent 
I'exemple de theoriciens de la monnaie signe 
ayant recule devant 1'application pratique de leurs 
idees; ilsy entrent, ensuite, parce que leurs syste- 
mes pratiques sont le point de depart le plus net 
des traditions socialistes et des traditions mutua- 
listes en matiere de credit. 



I 

VlDAL 1 . 

Dans l'ouvrage de Vidal que nous analyserons 
plus specialement et qui est intitule : Organisation 

i. Francois Vidal. N6 a Coutras en i8i4, mort en 1872. 

Se p^n^tra de bonne keure des doctrines de Saint-Simon et de 
Fourier. Fut en i84i employe a la prefecture de la Seine, puisdevint 
r6dacteur de La democralie pacifique, de la Revue independante, de la 
Pressej journaux dans lesquels il defendit les idees d'intervention de 
l'Etat entre patrons et ouvriers. 

Fut apres la Revolution de i848 attache par Louis Blanc, en qua- 
lite de secretaire, a la commission d'organisation du travail qui siegea 
au Luxembourg. 

En i85o (elections partielles du 10 mars), fut eiu membre de Pas- 
sembiee legislative, a la fbis a Paris et dans le Bas-Rhin. 

Dut quitter Paris apres le coup d'Etat. 

SES OUVRAGES 

Les Caisses d'epargne, i835 ; 

Les Caisses d'ipargne transformees en institutions de credit, i835 ; 

La creation d'ateliers de travail, i835; 

De la repartition des richesses ou de la justice distributive en economie 



206 L£S SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

du Cr&dit personnel et riel mobilier et irnmobilier, 
nous distinguerons, ainsi que nous l'avons indi- 
que : 

i° Les conceptions theoriques; 

2° Les r6formes pratiques. 

Gelles-ci ne sont donn£es, il est vrai, que 
comme un palliatif provisoire. Vidal declare a 
maintes reprises que, pr^occupe d'aboutir a un 
r6sultat, il a elimin6 de ses projets tout ce qui ne 
lui paraissait pas susceptible d'adaptation imme- 
diate aux moeurs et aux coutumes de son temps. 
C'est par ses id6es theoriques que Vidal se rat- 
tache le plus etroitement a notre sujet. Elles 
laissent entrevoir une transformation organique 
alors que c'est une simple reforme qu'il propose. 
Le fait qu'ainsi, dans son systeme positif, Vidal 
soit rest6 bien en deca de ses audaces theoriques, 

sociale, i846, son ouvrage le plus important, ouilse r6vele Iconomiste 
tres au fait des theories classiques et socialistes. 

Vivre en travaillant, projets, vues et moyensde reforme sociale, i848 
(Bibl. nat. R. 535o4) \ 

Organisation du credit personnel et riel, mobilier et immobilier, i85i 
(Bibl. nat. R. 53496) ; 

Theologie de la religion naturelle, i854« 

L'ouvrage de Vidal sur V Organisation du credit comprend : 

i° Une introduction ou il a £tudie « le but, l'objet, la definition 
et la puissance du credit; son influence sur la production, la repar- 
tition et la circulation des richesses » ; 

2° La i re partie est consacrSe a l'expos6 sous forme de projets de 
loi de son systeme d'organisation du credit ; 

3 e La 2 C est la justification desprincipes qui s'y trouvent impliquls ; 
c'est la partie thlorique de l'ouvrage, et l'auteur y depasse souvent ses 
propres conclusions pratiques. 



V1DAL ET HAECK 207 

demontre par avance l'erreur des conceptions 
absoluesquiluietaient communes avec Proudhon. 
Dans les justifications qu'il fournit, il semble dire 
a chaque instant : « Nous pourrions aller beau- 
coup plus loin. » Qu'il n'y soit pas all6, c'est un 
indice grave d'incertitude et de defiance de soi. 
Aussi pouvons-nous considerer cette attitude 
comme fournissant a elle seule un enseignementv 
Elle justifie en tous cas l'examen separe que nous 
nous proposons de faire des theories et des pro- 
positions pratiques. 

A . — Les Conceptions th&oriques de Vidal. 

Les theories de Vidal sont des theories mo- 
netaires. 

Vidal nous livre le principe de ses aspirations 
reformatrices dans le texte suivant,oii,jusque dans 
la forme, semble se reconnaitre Tinfluence de 
Proudhon : « Les possesseurs et les marchands 
d'ecus, ecrit Vidal 1 , adversaires systematiques 
de la monnaie de papier sont des marchands 
d'air artificiel qui veulent nous contraindre 
a payer fort cher leurs produits inutiles, sous 
pretexte que Tair naturel n'est pas respirable, est 
dangereux pour la sante. II y a bien assez long- 
temps que nous sommes dupes des charlatans. » 

Vidal donne done la preference a la monnaie de 

t. Organ, du credit, p. 228. 



208 L£S SYSTEMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

papier sur la monnaie de metal. II justifie cette 
preference par une analyse du role de la mon- 
naie. 

Ge qui rend indispensable l'usage de la mon- 
naie, c'est Yechange des produits. Ce n'est jamais 
pour acquerir de la monnaie que Ton echange, 
mais pour acquerir, a l'aide de la monnaie, des 
produits consommables; la monnaie n'est pas une 
fin, elle n'est qu'un moyen : « L'echange n'est 
pas un but, mais seulement un moyen et la mon- 
naie n'est elle-m&me que Y agent intermediaire 
4ont se servent les producteurs differents pour 
echanger a valeur 6gale produits contre produits, 
services contre services... La monnaie est lamar- 
chandise par laquelle et non pas pour laquelle 
toutes les autres sont echang6es. On ne peut en 
tirer partie qu'a la condition de s'en dessaisir. » 

De cette analyse du role de la monnaie, Vidal 
tirait cette conclusion qu'il y aurait tout avantage 
a substituer a la monnaie metallique, couteuse a se 
procurer, une assignation generale sur les pro- 
duits, qui n'aurait aucune valeur par elle-m6me 
et dont la puissance d'acquisition serait determi- 
ne par le pouvoir social. Cette force d'acquisition 
n'en sera pas moins certaine, il suffira, pour qu'il 
en soit ainsi, que la monnaie, denude par elle- 
m6me de valeur 1 , soit toujours emiseen represen- 

i. Nous prenons ici le mot valeur dans le sens de pouvoir d'acqui- 
sition. Economiquement, on ne peut parler de la valeur d'une chose , 
mais de son degre de valeur, ce qui suppose a termes. 



VIDAL ET HAECK 



209 



tation d'une valeur certaine. Elle aura, au lieu d'une 
valeur intrinskque, comme la monnaie metallique 
qui est en m6me temps une marchandise, une va- 
leur, non purement conventionnelle, mais extrin- 
seqne; c'est une facon aussi d'avoir une valeur 
certaine, « une valeur, dit Vidal, en quelque sorte 
ideate etimmaterie lie », « dont la depreciation de- 
vient impossible pourvu que la monnaie de papier 
3gSoit jamais 6mise que sur provision prealable ». 
jxiste-t-il pas deja, ainsi emise sur provision 
^ble, une monnaie de papier dont la valeur 
>erieure m&me, a la valeur nominate ? La 
jssance du Mont-de-Piete n'est-elle pas 
taie de ce genre ? Delivree en echange 
depose, elle ne le repr£sente nominale- 
[iir une valeur inferieure a la realite ; 
[We acquereur a un prix superieur 
[ale. « S'il existait, ecrit Vidal, 
que de depot qui pr&t&t sur 
[chandises a six mois ou un an 
►as la totalite, mais une partie 
[tie ou le tiers si Tonveut, de la 
desproduits consignes... Si cette 
banque, au lieu de pr6ter des ecus, 6mettait un 
papier special, donnait par exemple au deposant 
un billet egal au montant du pr&t... Si ce billet 
transmissible par la seule tradition et sans endos- 
sement donnait droit au profit du porteur a la re- 
mise immediate du gage... je dis qu'un semblable 
billet serait positivement superieur a sa valeur 

Aucuy. 1 4 




2iO LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

nominale, superieur de toute la difference qui 
pourrait exister entre la valeur reelle du produit 
d6pose d'une part et la somme des frais a debour- 
ser de l'autre pour arriver a degager ce pro- 
duit. » 

C'est aussi une monnaie et une monnaie dont la 
valeur ne peut tomber au-dessous de la valeur 
courante des choses qu'elle repr^sente que celle 
qui est emise « dans les ports de grande Bretagne, 
par les magasins publics appeles docks, sous forme 
de r6cepisses ou warrants constatant la quantite, 
la qualite de la marchandise et le lieu de prove- 
nance, recepisses transmissibles par endossement, 
comme un billet a ordre ou une lettre de change » . . . 
« La denree est au warrant ce que la matiere pre- 
miere ou le metal est a la piece d'or ou d'argent, 
un controle et une garantie de valeur. » 

Voila qui prouve qu'une monnaie de papier peut 
6tre une valeur. 

Mais il faut, pourl'usage courant, qu'elle ait une 
valeur precisement egale a sa valeur nominale, et 
qu'elle ait le caract^re abstrait d'un bon general 
d'acquisition. 

Nous avons un bon de ce genre ; c'est le billet 
de banque. 

Mais si, dit-on, le billet de banque circule pour sa 
valeur nominale, c'est qu'il est remboursable au 
pair, en especes et a vue, c'est qu'il est un bon 
d'une marchandise speciale, de valeur stable, un 
bon de monnaie metallique. II ne remplace pas la 



VIDAL ET HAEGK 211 

monnaie m£tallique, il la suppose ; il lui est li6 
comme Fombre au corps. 

Erreur! repond Vidal. On est, en defendant une 
pareille theorie, dans Fequivoque et dans le men- 
songe. Ge n'est qu'en apparence et dans les mots 
qu'un billet de banque represente des especes. En 
fait, il n'en est pas ainsi. Si tous les billets de banque 
^taient presentes a la fois au remboursement, les 
porteurs ne recevraient pas tous satisfaction. En 
effet, le capital fourni par les actionnaires etant 
pour la grande part immobilise, le veritable gage 
des billets ce sont les effets acceptes a l'escompte, 
dont le recouvrement se fera sans doute dans un 
d6lai assez court, mais ne peut se faire avant 
Tech6ance. 

Des lors, il est impossible que la Banque puisse 
rembourser chaque billet : « Le remboursement 
obligatoire, en rendant la totalite du passif de la 
Banque exigible a la fois, et a tout moment donne 
exigible en especes, tandis que son actif se com- 
pose necessaireinent de valeurs a echeances di- 
verses la met exactement dajis la position d'un 
commercant dont toutes les dettes seraient toujou rs 
echues et dont les creances seraient realisables a 
terme seulement. » 

Vidal mettait en ces termes admirablement en 
lumiere la consideration qui rend indispensable, 
aux yeux des v6ritables financiers, une encaisse 
metallique importante. Mais, selon lui, il devait 
au contraire &tre franchement declare que les bil- 



ujmhh 



212 LES SYSTftMES SOCIALISTES IVtGHANGE 

lets ne seront jamais remboursables puisque, mal- 
gre l'encaisse, les banques sont contraintes de 
suspendre le remboursement quand le paiement 
en especes serait indispensable pour soutenir le 
credit de leur papier. 

Declares par avance non remboursables, ils n'en 
auraient pas moins toute leur valeur. La deprecia- 
tion des billets, en temps de crise, ne vient que 
d'une fausse direction des esperances qui sont 
alors decues. 

La fallacieuse promesse du remboursement en 
monnaie metallique maintient de plus la banque 
dans des angoisses continuelles : elle est la cause 
des variations du taux de I'escompte, de sa hausse 
dans les periodes ou Taction du credit est le plus- 
indispensable ; elle ne permet pas a la banque de 
prater a long terme, de faire des avances a l'agri- 
culture et a l'industrie. 

11 faut done supprimer le remboursement. II faut 
instituer une monnaie de papier, sans correspon- 
dant metallique. 

* Des i848, dans son ouvrage « Vivre en travail- 
lant», ou se trouve en germe toute l'organisation 
du credit qu'il developpe en i85i, Vidal ecrivait r 
« Les metaux precieux sont les interm^diaires 
obliges des echanges dans les soci6tes basees sur 
la mefiance et sur Tantagonisme. Quand on ne 
croit pas a la parole d'un homme, on exige des- 
garanties positives... Mais precisement parce qu'il 
a une valeur intrinseque, parce qu'il est gage et 



VIDAL ET HAEGK 231 

marchandise, parce qu'il est la monnaie necessaire 
des socUtis anormales, le metal est une monnaie 
socialementimparfaite, une monnaie trop couteuse 
et trop limitee, une monnaie qui ne peut jamais 
£tre qu'a la disposition des riches et qui, d6s lors, 
conf&re a ceux qui en sont detenteurs d'enormes 
privileges... Le papier est la veritable monnaie de 
credit, la monnaie des societes basees sur la con- 
fiance 1 . » 

La monnaie dont Vidal propose de confier remis- 
sion a une banque, ne doit pas 6tre confondue avec 
le papier-monnaie, « titre qui n'a m£me pas de va- 
leur extrinseque, qui ne represente rien, qui n'est 
et ne peut 6tre realisable ». II y a de serieuses 
differences a signaler, d'apres Vidal, « aux myopes 
et aux aveugles » entre le papier-monnaie et le 
billet non remboursable. La banque fait desavances 
en billets, mais recoit en retour des garanties qui 
assurent plus que la rentr6e des avances faites. 
<c L'Etat, au contraire, qui emet du papier-monnaie 
depense toujours et le plus souvent d'avance les 
sommes qu'il se procure par la negociation de son 
papier, si bien que, pour desinteresser les por- 
teurs, il ne reste rien. Le billet de banque est 
toujours garanti par une valeur 6gale, sinon supe- 

i. Vivre en travaillant, p. 82-83 ; cf. p. 76 : a Le papier-monnaie 
est destine 1 a rendre possible la r6g£ne>ation de la France. II importe 
done d'accr£diter partout l'usage du papier. » 

P. 83 : « Un temps viendra ou les promesses vaudront les r6alit6s, 
ou le papier sera la monnaie universelle. » 



214 LES SYSTEMES SOGIALISTES D^CHANGE 

rieure. Le billet d'Etat n'est que le recu de valeurs 
englouties, la reconnaissance d'une dette... ». 

Par l'intermediaire de la banque, on pouvait 
mime arriver a n'utiliser aucune espece de mon- 
naie d'aucune sorte. Le moyen, connu et rejete par 
Proudhon et que le Gomptabilisme mettra en 
oeuvre, n'est ici qu'indique dans les termes sui- 
vants : « La banque tend de plus en plus a devenir 
le receveur et le payeur universels, le caissier 
charg6 de toucher et de solder le prix de toutes 
les marchandises. Si tous les commercants, tous 
les industriels, tous les producteurs, tous les 
consommateurs avaient compte courant ou credit 
a la banque, tous pourraient lui confier Tencais- 
sement des effets qui repr6sentent des produits 
vendus, tous pourraient egalement payer leurs 
acquisitions en mandats tires sur elle. La banque 
serait le centre ou viendraient aboutir toutes les 
operations. Danscette hypothese, la banque payant 
et recevant pour tous, remplacerait les garcons de 
recettes par des teneurs de livres qui n'auraient 
qu'a passer des 6critures ; le livre de caisse, les 
reglements de compte et les virements de partie 
suffiraient a tout ; les billets deviendraient mime 
parfaitement inutiles... » « II y a longtemps deja 
que les especes ne jouent qu'un role tout a fait se- 
condaire dans le commerce exterieur, qu'elles ont 
ete remplacees par le papier ; il y a dija longtemps 
que toutes les relations internationales se reglent 
par des virements de partie entre les diffirentes 



VIDAL ET HAECK 215 

places de l'univers. On ne se sert m&me pas de 
monnaie pour les appoints ou differences ; on les 
solde en produits ou en marchandises * » (l'argent 
lui-mfeme n'etant consider^ que corame une mar- 
chandise). 

En ce qui concerne Fetalon lui-m&me, Vidal 
s'6tait pos£, sans la resoudre, la question suivante : 
« Ne pourrait-on inventer une monnaie qui fut a 
l'abri des oscillations, une monnaie dont la valeur 
au lieu d'etre basee sur Tabondance ou la rarete 
accidentelle d'une seule marchandise (les metaux 
precieux) se basat sur le prix moyen d'un grand 
nombre de produits? une monnaie qui n'eut point 
de valeur intrinseque comme marchandise, mais 
qui poss&d&t une valeur extrinseque parfaitement 
garantie ? une monnaie qui fut a la fois un signe 
et un gage et qui rest&t toujours au moins 6quiva- 
lente aux choses representees, lesquelles dans 
l'hypothese que nous venons de faire n'ont point 
change de valeur r6elle les unes par rapport 
aux autres, au milieu de la depreciation des esp6~ 
ces metalliques. » 

Telle est, rassembl6e dans ses elements epars, 
la theorie de Vidal relative a la monnaie. 

Elle semblait devoir le conduire, dans la pra- 
tique, au principe proudhonien de Techange 

i. Organ, da credit, p. 195. Cf. Vivre en travaillant, p. 90 : « Dans 
le regime futur de l'association complete, on se passera me'noe des 
billets ; tout se bornera a un balancement de compte — les teneurs 
de livres remplaceront les garcons de recettes. » 



216 LES SYSTfiMES S0GIAL1STES D'fiCHANGE 

direct des produits contre les produits. Elle devait 
Tamener, pour n'attribuer a la monnaie que le 
caractere d'une valeur extrinskque, a en faire la 
representation de valeurs reelles, actuelles et 
m6me futures. 

Des lors devait s'imposer la transformation des 
banques en maisons charg6es de veriBerla r6alite, 
Tauthenticit6 des produits, et de delivrer aux 
deposants des bons a valoir sur la generality de 
la production. Vidal indique lui-m6me qu'il est 
partisan « de la capitalisation, de la mon6tisation 
de toutes les valeurs ». 

Ainsi la monnaie sera toujours exactement pro- 
portionn6e aux besoins des echangistes. « La 
question sociale sera resolue », declare Vidal 
comme Proudhon. 

Nous n'insisterons pas sur l'erreur de ces 
theories deja critiquees, dans leurs consequences 
inevitables, a'u chapitre precedent. Elles d6rivent 
d'une id6e fausse, commune a torn les socialistes, 
que nous retrouverons plus accentuee que jamais 
au chapitre suivant : l'idee de l'egalite de tous les 
biens, m£me immobiliers, de toutes les valeurs 
m6me engagees, devant les fonctions commer- 
ciales. Elles aboutissent en pratique a Tinflation- 
nisme mon6taire, a l'incertitude sur la valeur du 
papier, a 1'impossibilite d'adapter la production a 
la consommation. 

Nous avons marque chez Proudhon le point de 
depart d'une erreur, en apparence plus limitee, 



VIDAL ET HAECK 217 

et qui se retrouve ici. C'est raffirmation que le 
cours forc6 du billet de banque est conciliable 
avec sa bonne circulation, raffirmation qu'une 
reserve metallique est inutile aux banques. Les 
billets de la Banque de France ne s'6taient pas 
deprecies au regime du cours force pendant la 
Revolution de i848. De la l'illusion. On erigeait 
en situation normale ce qui n'avait ete que la 
consequence desfautes commises paries banques. 
Celles-ci s'etaient mises dans Timpossibilite de 
rembourser a vue les billets qu'elles avaient emis. 
La crise en etait resultee. Quand, pour FempG- 
cher de propager ses effets, on suspendit, par une 
sorte de banqueroute legale, Tobligation contrac- 
tuelle du remboursement, on n'apporta qu'un 
remade provisoire et momentane a une situation 
qu'avaient creee les banques. Les billets circulerent 
parce que la confiance subsistait de les voir rede- 
venir unjour remboursables a vue. Affirmer qu'ils 
eussent circule en perdant juridiquement et defi- 
nitivement leur caractere repr^sentatif, c'est entrer 
dans ledotnainede l'imagination pure. Les billets 
de banque ne sont reeds, en ^change de certaines 
valeurs, que comme representants commodes 
d'une somme d'argent liquide deposee dans les 
caves de la banque. 

Si tous les porteurs des billets se presentaient 
k la fois, ils ne pourraient 6tre tous satisfaits, 
declare Vidal. Ils ne pouvaient T6tre 4 une6poque 
ou les chiffres que nous avons indiques temoi- 



218 LES SYST&MES SOCIALISTES D'feCHANGE 

gnent d'une disproportion si grande entre l'en- 
caisse et remission. Vidal n'en pouvait conclure 
qu'a la necessite de renforcer I'encaisse jusqu'a la 
faire correspondre dans son total au montant 
m6me de remission. En realite, c'est la un parti 
qui n'a jamais ete pris. Les billets ne perdentpas 
pour cela leur caractere repr^sentatif. II estpermis 
de les rembourser : i° grace a I'encaisse ; 2° gr£\ce 
aux rentrees des effets de commerce a Techeance. 
L'encaisse ne remplit qu'un role interimaire ; elle 
doit pourvoir aux demandes de remboursement 
qui se manifesteront dans l'intervalle relativement 
court qui s6pare Tadmission a 1'escompte des 
effets de commerce de leur echeance. 

Dans ces conditions, il sufBt pour que ces 
demandes nese produisent m6me pas, pour qu'au- 
cune panique ne vienne ebranler la confiance, que 
I'encaisse par sa masse offre de suflisantes garan- 
ties. Conform6ment a ces saines doctrines, les 
banques tendent de plus en plus a renforcer leur 
encaisse; On a calcule que pour 27 banques, a 
une Amission de 19 milliards correspondait, a la 
fin du mois de juin 1904, une encaisse en or de 
1 4 milliards, 1 plus I'encaisse en argent. Le rapport 
entre I'encaisse totale et remission est passe de 
67, 68 pour 100 en 1885,2187,02 en 1903. En Angle- 
terre 2 , en decembre 1904 I'encaisse a 6te de 106 

1. Econ. frangais, i er decembre 1904.. 

2. En Angleterre, il y a une proportion legale entre I'encaisse et 
emission : elle a £tefix6epar l'Act de Robert Peel (1 844) St 17 775ooo 



V1DAL ET HAEGK 219 

pour ioo par rapport a l'emission. Encore certains 
auteurs croient-ils qu'il reste une disproportion 
trop grande dans certains pays et notamment chez. 
nous, entre Tencaisse et remission : Au i er octobre 
1906, la Banque de France a une encaisse or de 

2 836 millions 
et une encaisse argent de 1 o44 (au pair) 

soit 3 880 millions 
Son emission peut legalement s'elever, depuis la 
loi du 9 fevrier 1906 a 5 800 millions 1 . En fait, la 
situation de la Banque de France parait tout a fait 
inebranlable 

B. — Les conceptions pratiques. 

II est inutile d'insister davantage surles erreurs 
theoriques de Vidal. Dans la pratique, il va beau- 
coup moins loin. On peut m6me dire, qu'en ne se 
conformant pas a ses principes, il a pose quel 

livres sterling. Une proportion est e'galement imposed a la Reichs- 
bank : i° d'une facon directe (Pencaisse doit elre des deux tiers) ; 
2° d'une facon indirecte en ce sens que si remission, quoique d^pas- 
sant de moins d'un tiers l'encaisse, de*passe un certain chifrre, Pex- 
c£dent doit payer un impot de 5 pour 100. 

1. Il n'existe de maximum d'6mission en France que depuis la loi 
du ia aout 1870. Il etait alors fixe a 1 800 millions. 

Voir sur « 1'exage'ration de la circulation fiduciaire de la Banque 
de France », P.-L. Beaulieu, Econ. frangais, 27 Janvier 1906, p. n3. 
D'autres auteurs considerent au contraire [la situation de la Banque 
de France comme si forte qu'a leur avis son encaisse constitue 
seulement un tr^sor de guerre, c'est-a-dire ne trouverait de re*elle 
utility qu'en cas de crise. 



220 LES SYSTtiMES S0C1ALISTES D'tiGHANGE 

ques-uns de ceux qui ont servi depuis a organiser 
le credit foncier et le credit agricole reel et per- 
sonnel. 

Nous serons a m6me d'en juger quand nous 
aurons d£crit : 

i° Le cadre general de son organisation du 
•credit ; 

2° Les fonctions de chaque organe. 

1° Principes et cadre genSral de son organisation du crMit. 

L'organe essentiel de la distribution du credit 
•dans le systeme de Vidal, c'est une Banque cen- 
trale qui doit 6tre substitute ala Banque de France : 
« La banque centrale de circulation est pour nous 
le grand ressort de Torganisation du credit. 
Toutes les autres institutions ne sorit qu$ des rouages 
secondaires. » 

Cette banque sera une banque d'Etat.Iciapparait 
la difference de temperament qui s6pare Vidal de 
Proudhon. Vidal, au point de vue reformateur, est 
saint-simonien. II fait de PEtat une Providence. II 

r 

Tecrivait en propres termes en i848 : « L'Etat 
d^sormais doit 6tre la Providence de tous les 
travaillcurs 1 . » 

11 ecrivait aussi : « Le premier acted'un gouver- 
nement democratique doit 6tre deconcentrer sous 
sa dependance toutes les institutions de credit... 

i. Vivre en travaillant, p. 53. 



VIDAL ET HAEGK 22* 

Les compagnies particulieres cherchent, avant tout r 
a r^aliser des benefices, afin de distribuer a leur& 
actionnaires de gros dividendes ; mais l'Etat n'est 
point interesse &. lever tribut sur le travail ; Une de- 
mande qu'a rendre des services *. » 

Gette confiance dans FEtat se retrouve dans son 
ouvrage de i85i : « Organisation du Credit... ».. 
Elle y semble cependant contredite par certains- 
passages comme celui-ci : « Ce sont toujours le& 
gouvernements qui ont perdu les banques, depuis* 
la banque de Law jusqu'a la banque d'Angleterre, 
en les forcant a faire de la fausse monnaie pour 
subvenir a de scandaleuses prodigalites... Quand 
une banque, a le gouvernement comme complice 
elle manque a ses engagements sans pudeur 2 . » 

Apr6s avoir 6crit ces lignes ou se revfele une si 
grande perspicacite, comment Vidal pouvait-il 
confier a l'Etat la mission de faire lui-m6me le 
credit. Une pareille extension de son role n'est 

i. Vivre en travaillant, p. 79. — Cf. d'une maniere plus precise 
p. 47 • « H n 'y a que l'intervention de l'Etat qui puisse sauver l'in- 
dustrie et empecher la suspension des travaux. Aux industriels qui 
sont dans la g£ne et qui demand en t secours, VEtat, au moyen des 
Banques organisers, peut offrir : i° des avances sur consignation de 
marchandises dans les entrepots publics ; 2° un debouche facile par 
la creation de bazars ; 3° des capitaux a titre de pr£t jusqu'a concur- 
rence de un tiers ou de la moitie de la valeur des usines, moyennant 
hypotheqnes ou guaranties reel les ; 4° des avances sur depots de va- 
leurs. » L'ouvrage Vivre en travaillant developpait ensuite cette orga- 
nisation ou Pon peut reconnaitre celle qui fut precisee par Pouvrage 
de i85i. 

2. Organ, du credit, p. 216. 



222 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'ftCHANGE 

conforme ni a son int£r£t, ni a celui des particu- 
liers : c'est a TEtat que seront reproch^es toutes 
les fautes de sa banque, et les particuliers auront 
a redouter, dans Tappel qu'ils adresseront au cre- 
dit de la banque, Intervention de considerations 
politiques et Finsuffisance d'impartialite. La confu- 
sion ne sera pas seulement impopulaire, elle sera 
dangereuse : elle aboutit en effet a la confusion de 
caisse. II en resulte la tendance irresistible a se 
servir de la banque pour parer aux deceptions 
financiferes, ou pour creerde la fiscalite. 

Ces dangers fussent-ils ecartes, une pareille 
institution centrale, beaucoup trop eloignee du 
creditable, n'opererait qu'a l'aveugle, n'offrirait 
aucune reelle garantie de bonne evaluation des 
gages, ne pourrait juger de la solvabilit6 r6elle de 
ses clients. 

Aussi bien, Vidal, qu'il se fut ou non pose ces 
objections, prenait-il trois sortes de niesures, pro- 
pres selon lui a assurer Tindependance de la 
banque et la bonne distribution du credit : 

a) Vidal s'efforcait d'abord de donner a la banque 
une certaine independance, de la soustraire a 
Taction du pouvoir executif et de la mettre a l'abri 
des haines de parti. On serait tente a premiere vue 
de sourire du moyen qu'il propose. II est indique 
dans la distinction suivante : « La banque de cir- 
culation est une banque nationale et non pas gov- 
vernementale, ce qui est bien different. » En fait, 
Vidal parvenait a donner des garanties certaines 



VIDAL ET HAECH 223 

de libre initiative ; nous les indiquerons plus loin, 
en examinant en detail une organisation dont nous 
ne tra§ons en ce moment que le cadre general. 

Nationaliser le credit presentait des lors Favan- 
tage de socialiser le profit des banques particu- 
liferes dont Vidal fait ressortir combien elles sont 
onereuses pour le public : « La Banque de Paris 
retire 5 pour ioo de son capital de fondation, tout 
entier place en rentes sur FEtat. Elle retire en 
outre 4 pour ioo de chacun de ses billets dont le 
nombre peut Gtre triple non seulement du capital 
verse par les actionnaires mais de Fencaisse que 
ses creanciers laissent entre ses mains, et cet es- 
compte, elle le percoit toujours d'avance, ce qui 
lui assure les benefices de Finter6t compose 1 . » 
Dans le m6me ordre d'id6e, Vidal decidait que sa 
banque nationale, essentiellement soumise a la vo- 
lonte nationale, et soustraite a Faction du pouvoir 
ex^cutif, ne pr^terait pas a FEtat « a moins d'avoir 
re^u par anticipation une couverture positive », un 
gage superieur aux billets prates. 

b) En second lieu, Vidal introduisait un correctit 
a l'insuffisance des moyens de renseignements dont 
dispose un organe central. 11 introduisait toute une 
s6rie d'organes secondaires, completement inde- 
pendants de la banque centrale, mais qui, de 
proche en proche, venaient au plus pres possible 
de Femprunteur verifier la solidite des garanties 

I. Organ, du credit, p. a3i. 



224 LES SYSTEMES SOCIALISES D'feCHANGE 

qu'il presentait. C'etait Torgane local qui escomp- 
tait et qui pr£tait ; lui seul courait des risques. 
L'etablissement central ne faisait que reescompter, 
sur cautionnement en quelque sorte de l'etablis- 
sement local. L'int^r&t de celui-ci repondaitde son 
zMe et de sa clairvoyance. 

Ce role accessoire de garants etait rempli : i° par 
les banques immobilieres departementales, 2° par 
les comptoirs nationaux d'escompte et leurs sous- 
comptoirs dont l'institution pouvait se faire jus- 
que dans les communes, 3° par les magasins pu- 
blics de depots..., etc. C'est-a-dire que, sur un 
plan deja esquisse par le gouvernement provisoire 
en i8£8, avec les deux differences : i° d'une ban- 
que d'Etat au sommet, 2° d'une plus grande spe- 
cialisation dans les fonctions, Vidal cherchait a 
pourvoir, par une serie d'etablissements particu- 
liers, aux necessites du credit foncier, industries 
mobilier, personnel et moral. 

Cet ensemble devait concourir a un but com* 
mun : constitiier des garanties auxiliaires pour la 
banque centrale : « Les divers 6tablissements de 
credit accomplissent des operations parfaitement 
distinctes et neanmoins doivent 6tre relies entre 
eux et combines de facon a se completer recipro- 
quement et a se prater un mutuel concours. » 

c) Mais ce n'etait pas assez de rendre ainsi le 
credit plus sur en le donnant a celui qui en aurait 
plus particulierement besoin a travers une serie 
destitutions dont cbacune s'approchait de lui et 



V1DAL ET HAEGK 225 

envisageait une des formes particulieres de son 
patrimoine, mobilier ou immobilier, industriel ou 
agricole 1 , Vidal voulut faire intervenir dans l'ap- 
preciation des facultes de chacun le mobile de Pin- 
teret personnel direct. 

Sans doute, constitues en succursales pures et 
simples d'un etablissement d'Etat, les etablisse- 
ments secondaires eussent, par leurs fausses ope- 
rations, greve d'autant le budget general et, par 
suite, leurs administrateurs-fonctionnaires eussent 
comme contribuables ressenti les effets de cette 
augmentation de charges. Mais combien indirects 
et affaiblis par leur diffusion eussent ete ces effets 
supportes egalement par ceux qui n'avaient corn- 
mis aucune erreur. C'est pourquoi Vidal intro- 
duisit dans les organes secondaires un element 
nouveau : Vactionnaire. 

Remarquons-le bien, c'etait au prix d'une devia- 
tion de principes qu'ils'assurait ainsi des garanties 
serieuses, et la mesure ainsi prise a toute l'impor- 
tance, toute la gravite d'un aveu d'impuissance. II 
socialisait la Banque de France, en partie pour 
soustraire le creditable a Fexploitation d'une com- 
pagnie d'actionnaires, et voila qu'a la racine m6rne 
du credit, il considerait comme indispensable de 
reintroduce Factionnaire et son prelevement. Par 

i . Remarquer la difference des titres de l'ouvrage de Vidal (Orga- 
nisation du credit personnel et reel, mobilier et immobilier) et de la 
brochure de Proudhon : Organisation du crhdil et de la circulation. 
La complexity du premier reVele la complexity de 1' organisation. 

Aucuy. 1 5 



SYSTJ&MES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

lisparaitre tout l'avantage esper6. En 
banque centrale nationalist cessAt de 
nefices et abaissat le taux de son es- 
'en devait pas resulter n6cessairement 
ilissements secondaires, renoncant au 
benefices qu'ils pourraient ainsi reali- 
ient proportionnellement leur propre 
tipte. 

6 cet inconvenient est partiellement 
w le concours que pr^tent aux action- 
mment dans les comptoirs nationaux 
l'Etat et la Commune * ; il Tes't aussi 
illance qu'exerce sur tous les etablis- 
at represents dans chacun d'eux. 
6, le principe, inconscient peut-6tre T 
ation nouvelle est le suivant : Le 
'en haut. Mais V application d'un pareil 
cite une foule d'organisations, derfe- 
li sont comme les etais n&cessaires 
ste edifice. Rien ne reste du rappro- 
, au point de vue theorique, s'impo- 
idal et Proudhon. L'etatisme de Tun 
iable avec Tanarchisme de I'autre. 
3 renait, et les capitaux de garantie t 
de roulement, instruments delaisses 
ment par Proudhon. Le role du papier 
? A-t-il pris le caractere repr^sentatif 
especes, mais de produits? C'est ce 



I 






isation du credit par le gouvernement provisoire de 



VIDAL ET HAEGK 227 

que nous verrons en examinant la constitution 
interne de chaque organe, son fonctionnement et 
son role. 

Mais des maintenant, il ressort des developpe- 
ments qui precedent qu'il ne sera nullement 
question de monnayer des produits. II ii'est ques- 
tion que d'avances faites sur des produits dans des 
conditions qui contribuent a faire disparaitre 
1'alea et le danger de ces operations. L'organisa- 
tion decrite par Vidal ne vise, en fin de compte, 
qu'a assurer, et a meilleur marche, Tescompte des 
effets de commerce ; elle se complete par des insti- 
tutions speciales de credit foncier, mobilier et 
m6me moral qui faisaient defaut en i85i et qui se 
sont introduites depuis. C'est assez dire qu'elle 
ameliore mediocrement le sort de Touvrier. 

2« Rdle et fonctionnement des organes de distribution 

du credit. 

a) La Banque nationale de circulation est l'eta- 
blissement fondamental. Son caract&re national en 
fait un rouage administratis Mais Vidal nous 
declare que la nouvelle banque est completement 
independante du pouvoir executif et ne releve que 
de TAssembl6e nationale. Son caract^re national 
s'affirme par les deux traits suivants : 

i° Les directeurs et administrateurs en sont 
nommes par TAssemblee nationale ; 2° Les bene- 
fices realises profitent a tout le monde, ils tom- 
bent dans le tresor public. 



228 LES SYSTEMES S0GIAL1STES D'ECHANGE 

Elle fonctionne avec un capital de garantie de 
un milliard fourni par TEtat en rentes. 

Ses operations sont essentiellement de 2 sortes : 
i° Elle a seule le droit d'emettre des billets qui 
sont la monnaie de papier du nouveau systeme. 
Ces billets sont emis a chaque operation d'es- 
compte et leur valeur correspond a celle de l'effet 
presente. Us ont pour garantie essentielle, outre 
le capital de garantie fourni par l'Etat, la valeur 
m6me de ces effets dont l'encaissement se fera a 
Techeance. II suffit, pour que la valeur des billets 
soit ainsi bien assise, qu'ils ne puissent 6tre pr6- 
sentes au remboursement (car il y a un rembour- 
sement), que quandles effets de commerce qu'ils 
representent sont eux-m^mes entres dans la 
caisse. On ne nous donne en definitive le billet 
de banque que comme representant une somme 
d'argent ; on pense seulement que la confiance 
qui lui permet de circuler ne se dementira pas du 
fait que Ton recule seulement la faculte de reali- 
sation. Le d£lai d'un mois est le delai durant 
lequeMe billet a ainsi cours force. On consid^re 
en effet que le mois est, en moyenne, le laps de 
temps qui separe de leur echeance les effets pre- 
sentes a la banque. II n'y a pas de suremission a 
redouter : primitivement la banque ne fonctionne 
qu'avec le nombre de billets correspondant stricte- 
ment a son capital de garantie (il est vrai immo- 
bilise); ce n'est qu'au fur et a mesure de la 
presentation d'effets de commerce qui sont des 



VIDAL ET HAECK 229 

valeurs sures qu'elle etend son emission. Chaque 
billet emis a ainsi sa garantiesinonimmediatement 
realisable, du moins certaine. II peut done cir- 
culer. 

2° Le principe de la non-remboursabilite a vue 
permet d'etendre les operations deprSt. On pourra, 
contre garanties immobiliferes, delivrer des billets 
mais seulement jusqu'a concurrence de ioo mil- 
lions. Par la tous les billets emis ne pourraient 
6tre rembourses a un mois de vue, mais la con- 
fiance, pense-t-on, ne se dementira pas, 6tant 
donnee la solidite des garanties. 

Voila pour les operations de la banque. Elle en 
accomplit d'autres qui n'ont rien de caracteristi- 
que : comptes courants, encaissements, etc., etc... 

Quelle va 6tre son utilite ? « L'utilite d'une 
banque, ecrit Vidal, est en raison inverse des 
benefices qu'elle realise, en raison directe des 
services qu'elle rend et du bas prix de ces ser- 
vices. » Or la banque nationale assurera le bon 
marche du credit pour les trois raisons suivantes : 

i° La banque ne pr6te pas a decouvert, elle n'a 
done pas besoin de prelever une sorte de prime 
d'assurance. C'est la une raison que Proudhon 
invoquait deja pour pretendre que la Banque de 
France telle qu'elle fonctionne devait reduire le 
taux de reescompte a 1/2 pour 100. 

2 Elle ne pr6te pas un billet remboursable a 
vue; elle n'a done pas besoin d'immobiliser un 
capital pour lequel elle paierait un inter&t. 



230 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

3° Elle n'est pas une compagnie priv6e ; elle 
n'est pas dominee, dans l'accomplissement de sa 
fonction, par la preoccupation de sesactionnaires. 
Ses benefices, si eleves fussent-ils, ne seraient 
profitables qu'a la collectivite et par suite legi- 
times. Mais il est plus simple d'en faire profiter 
exclusivement ceux qui ont eu besoin de credit et 
pour cela d'abaisser au minimum le taux de Pes- 
compte. 

La banque centrale est ainsi constitute avanta- 
geusement ; elle cree des succursales dans la 
mesure des besoins. 

Elle n'accomplit d'ailleurs avec surete sa tache 
que gr&ce a des organisations speciales, distinctes 
d'elle, independantes, etablies parfois sur des 
principes differents, destinees toutefois a oflFrir 
certains avantages sur les banques privees et a 
les remplacer. 

6) Examinons les Banques immobilieres. Leur 
constitution est administrative et locale. Le carac- 
tere administratif de leur constitution s'affirme 
par le decret necessaire a leur fondation, par 
Tapprobation des statuts, la nomination des direc- 
teurs, la formation du capital de garantie : 

Les banques immobilieres peuvent 6tre con- 
stitutes dans chaque departement et avoir des 
correspondants dans les chefs-lieux de can- 
tons. 

Le directeur est nomme par le ministre des 
Finances. Le conseil de surveillance se compose 



VIDAL ET HAEGK *3i 

de 1 5 membres elus par le conseil general du 
departement. 

Le capital de garantie varie de 3oo ooo francs a 
un million. II est fourni par PEtat en titres de 
rentes. 

Les operations consistent essentiellement en 
pr6ts a long terme, sur premiere hypothfeque, ne 
pouvant depasser la moitie ou le tiers de la va- 
leur officielle des immeubles. L'obligation de se 
lib^rer par annuites entralne le paiement annuel 
d'une somme qui comprend • Tinter6t de Targent 
pr6te, la commission de la banque, la prime de 
liberation. Les pr6ts se font en argent ou en bil- 
lets retir6s de la banque centrale contre d6pot 
d'argent. 

Les capitaux prates sont obtenus de la facon 
suivante : il n'est pas fait usage du capital de ga- 
rantie ; on recourt a Yemprunt. Aux emprunteurs 
est remise une obligation qui a pour garantie, 
outre le capital immobilise, l'hypotheque sur le 
bien de l'emprunteur. Une pareille banque n'est 
en d'autres termes qu'un intermediate entre em- 
prunteurs et prMeurs 1 . Mais, par Telimination de 
I'element actionnaire, elle assure, sans &tre au 
sens strict une mutuelle, le pr6t au prix coutant 
sauf prelevement d'une l6gere commission neces- 
saire au fonctionnement de la banque. Elle pr6te 

I. G'est le plan mdme de l'organisation du « Credit fancier » 
(die. du 6 juillet i854), sauf cette difference essentielle : le Credit 
Foncier de France est constitu£ par une Compagnie d'actionnairesl 



232 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

presque au taux d'emprunt. La prime de risque 
tombe, si elle est superieure aux besoins, dans le 
Tresor de l'Etat. 

Entre les mains du pr^teur, l'obligation est y 
nous le savons, negociable a la banque centrale 
jusqu'a concurrence de la somme de ioo millions. 

La banque immobiliere, avec le concours de la 
banque centrale, procure done du credit au meil- 
leur compte a tous ceuxqui possedent des immeu- 
bles. Elle delivre le travail agricole de l'usure. 
Elle lib&re nombre de ceux auxquels les capita- 
listes imposent aujourd'hui leur loi. 

c) En troisieme lieu, nous trouvons deux orga- 
nes, compl^mentaires Tun de I'autre, constitu6s par 
le comptoir national d'escompte et par le sous-comp- 
toir. lis ont pour office d'assurer le credit indus- 
triel et commercial. II devra exister au moins un 
comptoir national d'escompte par departement, et 
il pourraxn^me y en avoir dans chaque arrondis- 
sement et dans chaque canton. 11 y aura autant de 
sous-comptoirs de garantie que de cantons. 

Le caract&re essentiel des comptoirs est le 
concours que prennent a leur formation l'Etat, 
la ville dans laquelle ils se trouvent et les action- 
naires. Ces trois facteurs fournissent, a raison 
d'un tiers chacun, le capitalde garantie n£cessaire. 
Ainsi se trouve assuree dans une certaine mesure 
la direction de TEtat (le ministre des Finances 
nomme le directeur), heureusement contrebalan- 
c6e par Texistence d'un conseil de 10 a i4 mem- 



V1DAL ET HAEGK 233 

bres qui prend toutes les decisions et dont la majo- 
rity est nominee par les actionnaires. 

La soci6t6 se forme comme une soci6te anonyme. 
Elle assure un inter6t fixe de 5 pour ioo aux ac- 
tionnaires seuls ; les 5 pour ioo sont garantis par 
un fonds de reserve constitu6 sur les benefices. 
Quand le fonds de reserve atteint le cinquieme 
« du capital realise » (expression obscure qui fait 
vraisemblablement allusion au fonds constitue 
par la participation de l'Etat, de la ville et des ac- 
tionnaires), il est fait trois parts egales de l'exce- 
dent et chacune va a chacun des participants. 

C'est par Temprunt que le comptoir se procure 
les capitaux necessaires a Tescompte. Les opera- 
tions d'escompte sont limitees a des effets d'une 
echeance prochaine (io5 jours) et portant deux si- 
gnatures; c'est-a-dire que le recours au comptoir 
suppose un premier recours au sous-comptoir. 
Or le sous-comptoir est exclusivement itabli par des 
actionnaires ; les benefices appartiennent exclusi- 
vement aux actionnaires ; les decisions sont prises 
par eux. Cependant, comme contrepoids, le mi- 
nistre nomme le directeur. Au plus pres possible 
de l'emprunteur, les sous-comptoirs apprecient, 
avec un soin qu'^veille l'inter^t personnel, 
l'ensemble des garanties presentees par l'emprun- 
teur ; ils acceptent, lorsqu'elles sont jugees suffi- 
santes, Tendossement des effets de commerce a une 
signature. Par la, les effets deviennent escomp- 
tables au comptoir national qui, lui-m6me, peut, 



234 LES SYSTEMES S0G1ALISTES DEGHANGE 

par reescompte, se procurer des billets a la ban- 
que centrale. 

d) 11 est propose, com me organe du credit mo- 
bilier, l'&tablissement de magasins publics, par 
arr£te ministeriel, sur la demaude, aux frais, et 
au profit des chambres de commerce ou des muni- 
cipalites. Le directeur en sera, comme pour tous 
les autres etablissements, nomme par le ministre 
des Finances. Contre produits recus en depot, con- 
sign^, emmagasines, etiquetes, il sera delivre 
des recepisses, comme « paries docks et warrants 
anglais » ; le recepisse aura la valeur courante du 
produit qu'il repr6sente. II pourra 6tre echange 
contre un billet de la banque centrale par Pinter- 
mediaire des sous-comptoirs et des comptoirs. 

e) Enfin, en dernier lieu, les benefices de la 
banque centrale pourront, au lieu de tomber dans 
le Tresor public, servir a alimenter des institu- 
tions speciales de credit personnel, sur simples 
garanties morales, qui cautionneront l'emprun- 
teur et ainsi lui ouvriront Faeces du credit au 
comptoir national d'escompte. 

Ainsi, on le voit, la banque centrale delivre des 
billets par Tintermediaire des comptoirs et autres 
institutions qui Tassurent contre tout risque de 
perte. L'initiative des etablissements secondaires 
de credit industriel et commercial (plus dangereux 
que le credit foncier ou m&me que le credit mobi- 
lier, car il se fait sur des appreciations de solva- 
bility et sans autre gage que le papier de com- 



VIDAL ET HAEGK 235 

merce) est assuree par la presence des actionnaires. 
La toute puissance des actionnaires, avec ses in- 
convenients, semble att6nuee par la presence, dans 
chaque etablissement, d'un directeur nomme par 
le ministre des Finances. 

Avantages. 

Vidal considere cette organisation comme de- 
vant presenter sur les banques particulieres 
l'avantage clu bon marche : par la reduction des 
risques courus, par Teconomie que peuvent reali- 
ser les etablissements secondaires en recourant 
pour leurs mouvements de fonds aux agents du 
Tresor (c'est in6me la la seule raison donnee par 
Vidal del'unite de direction accordee au ministere 
des Finances). 

Le bon march6 du credit n'est pas le seul avan- 
tage du syst&me ; Tinvariabilit6 de son taux en est 
un second. La cause qui rend le taux du credit 
variable disparaitra avec la necessite de proteger 
1'encaisse des banques. Par suite se trouvera as- 
suree la fixit6 generale de l 7 int6r&t dans le pays, 
car le taux de Tint6r6t se regie sur celui de Tes- 
compte. Gr&ce a ce bon marche general des capi- 
taux, il sera permis d'utiliser des forces encore 
improductives et d'en tirer le meilleur rendement 
possible. 






236 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'tiCHANGE 

En realite, nous croyons que, dans son ensem 7 
ble, cette organisation du credit devait manquer 
son but. 

Ce n'est pas le but qui soit criticable : a aucun 
moment, dans le systeme en definitive propose, 
Vidal n'a l'intention d'atteindre la monnaie en lui 
supprimant Tune ou Tatitre de ses deux fonctions. II 
conserve en effet au billet de banque un caractere 
representatif de monnaie metallique* il suspend 
seulement, durant un mois a dater de la remise 
qui en est faite, la faculte de realisation. 

L'effort de Vidal se borne a vouloir assurer le 
bon marche du credit, a essayer de soustraire les 
emprunteurs a l'exploitation des banques privies 
et des compagnies d'actionnaires. II n'yalarien de 
criticable, au contraire. II n'est pas besoin d'etre 
socialiste pour reconnaitre et pour condamner les 
abus commis par la haute banque 1 . 

Ce n'est done point le but, limite a l'affaiblisse- 
ment des banques d'actionnaires, que nous criti- 
querons, mais le moyen auquel recourt Vidal. 
Nous critiquerons essentiellement le recoursd I'Etat* 

i. V. Bourguin, Systhmes soc, i re edit , p. i63 : « La haute 
banque domine toute la grande industrie et tout le systeme econo- 
mique ; par les appuis qu'elle sait se creer dans la presse et dans les 
pouvoirs publics, elle parvient meme a exercer son influence sur le 
systeme politique dans le sens de ses interets en sorte que le capita- 
lisme, a sa plus haute expression, devient un regime dans lequel quel- 
ques milliard aires commandent, par les trusts et autres organisations 
financieres, un capital huit ou dix fois plus considerable que le leur, 
et detiennent une puissance economique qui semble jusqu'ici sans 
contrepoids. » 



VIDAL ET HAEGK 237 

Quelques objections ont deja 6te faites de ce 
point de vue au systeme de Vidal. Nous ajoute- 
rons ici que les precautions prises sont insuffi- 
santes a les faire disparaitre. Qui done considererait 
comme une garantie de voir la banque centrale 
sous la dependance du pouvoir legislatif au lieu 
d'etre sous celle du pouvoir executif ? Les cham- 
bres, en regime parlementaire, ont le gouverne- 
ment qu'elles se donnent. II est leur pur reflet. 
Son intolerance, son sectarisme, sa partialite sont 
des fleurs corrompues qu'entretient et nourrit 
un sol approprie. Les deputes des circonscrip- 
tions het6rodoxes auront-ils leur succursale de 
banque? (Test douteux 1 . Les chambres ne sui- 
vront-ellespas aussi le gouvernementquand il leur 
sera declare qu'il est necessaire de recourir a la 
banque pour equilibrer le budget? L'escompte ne 
peut-il devenir un instrument de fiscalite 2 , et 
comme l'impot Test devenu lui-m^me, le moyen 
de favoriser artificiellement telle ou telle concep- 
tion Gconomique. Non, il ne faut pas accepter cette 
confusion dangereuse entre le tresor public et la 
caisse de la banque, cette organisation parlemen- 
taire du credit 3 . 

i. Nous n'insistons sur ces inconv6nients, d'ordre plus ou moins 
subjectif, que parce que Vidal les a parfaitement vus, mais qu'il esp£- 
rait y reme'dier. 

2. Dans le systeme de M. Solvay, Pescorapte deviendra le seul 
impdt. 

3. Gf. Proudhon, Idee generate de la Revolution, p. i85 : « Mettez 
la Banque du Peuple aux mains du gouverneraent et sous pr^texte de 



238 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Ces inconv^nients semblent disparaitre en partie 
grftce au maintien des actionnaires dans les £ta- 
blissements de base. Mais d'abord les actionnaires 
ne sont maintenus que dans les organes de 
distribution du credit industriel et commercial. 
Ensuite les actionnaires ne sont maintenus qu'au 
detriment du resultat cherche et des lors complfc- 
tement compromis. Le representant du pouvoir 
central qui se trouve dans chaque etablissement 
est-il un contrepoids suffisant aux entreprises in- 
t6ressees des actionnaires? On ne nous le donne 
que comme un agent d'execution de leurs volon- 
tes. 

Si m6me il peut s'opposer a certaines mesures 
interessees, comment se resoudra le conflit ? Qui 
Femportera ? II n'en est rien dit. D'ailleurs, les 
complicites s'achfetent. 

De toute cette organisation qui n'offre aucune 
garantie s6rieuse d'impartialit6 dans l'examen des 

manager a 1'Etat les produits de Pescompte en compensation d'autres 
impdts, on creera a la charge da peuple de nouvelles sinecures, de 
gros traitements, des gaspillages inconnus, on favorisera de nouveau 
l'usure, le parasitism e et le privilege. Non, non, je. ne veux pas de 
VEiat mime pour servileur ; je repousse le gouvernement mgme direct, 
je he vois dans toutes ces inventions que des pretextes au parasitisme 
et des retraites pour les faineants. » 

Ge sont la des observations qui sont loin d'avoir perdu de leur 
force. La confusion se ferait aussi entre les dettes de la Banque et les 
dettes de PEtat, de sorte que, quand le credit de l'Etat serait ebranll, 
celui de la Banque d'Etat le serait £galement. En 1870, la rente sur 
l'Etat valait 4o francs, au contraire le billet de notre Banque de 
France faisait prime a Pelranger. 






V1DAL ET HAEGK 239 

garanties offertes et dans l'octroi du credit, il 
semble que TEtat ne doive recueillir qu'une chose : 
toute Timpopularite qui va parfois aux banques 
privies. 

Pour 6tre logique, il f alia it mettre l'Etat en 
souverain dans chaque etablissement ou ne le 
mettre nulle part. C'est ce second parti qui a et6 
pris par 1'ecrivain beige : Haeck, dont le systeme 
d'organisation du credit merite d'etre mis en 
parallele avec celui de Vidal. 

II 

Francois Haeck 1 . 
Dans l'ceuvre de Haeck, il convient de signaler 

I. Francois Haeck, beige. Ancien employ 6 du ministere des Fi- 
nances, puis ingenieur dans des distilleries, ne a Zoersel, le 22 juillet 
1 8 18 (date de sa mort ignored). 

Ouvrages de Haeck (sauf le i er , ces ouvrages se trouvent a la 
Bibliotheque royal e de Bruxelles) : 

i° De I 'organisation da cridit en Belgique et da caissier gineral de 
VEtat, Bruxelles, 18^9 ; 

2° Organisation du credit industriel, commercial, agricole et fonder 
en Belgique, 1857. Biblioth. royale 3i477 J 

3° La question monitaire au point de vue pratique. Revue trimes- 
trielle, i860, t. XXVI (cote 36o4); 

4° De la nkcessite du credit des communes en Belgique et de la faci- 
lity de sa jondation (Prog res international, 5, 19 fevrier i860) ; 

5° Observations sur le projet de hi organique d'une Caisse d'epargne 
(Progres international, a5 decembre 1859, 1, 8, i5 Janvier i860). 

Le plan de son ouvrage essentiel : Organisation du credit, etc., est le 
suivant '■ 



\ . » 



240 LES SYSTfeMES SOG1AL1STES D'tGHANGE 

tout d'abord, comme pour Vidal, la separation qui 
existe entre la pratique et la theorie. 

Pour accuser plus nettement Topposition qui 
existe entre le systeme de Haeck et celui de Vidal, 
ii est necessaire de renverser le plan suivi tout a 
Theure. Nous examinerons d'abord le systeme pra- 
tique de Haeck. Nous examinerons ensuite ses 
theories monetaires, d'ailleurs developpees par lui 
ulterieurement. 



A. — Le systeme pratique de Haeck. 

L'ouvrage de Haeck dans lequel son systeme 
pratique se trouve expose est intitule : « Organi- 
sation du Credit industries commercial, agricole et 
fonder ». II est de 1857 et totalement oublie 
aujourd'hui ainsi que son auteur. II parut sous 
forme de rapport et ne fut imprim6 que pour 6tre 
soumis aux deliberations de la Ligue du Credit 

Dans une i re partie, il expose, a Paide de statistiques, les pr ogres 
incessants du pauperisme. 

Dans une a e , la necessity d'aviser a des moyens positlfs pour deVe- 
lopper le travail et assurer le bien-6tre et, pour y parvenir, il expose 
ses yues sur 1 'organisation nationale du credit agricole, commercial, 
industriel et foncier. 

Dans la 3 e partie, il justifie son projet par la critique des Banques 
modernes. 

Son ouvrage, paru seulement sous forme de rapport, est a la ibis 
un traite, un manifeste et un pamphlet. Les questions difficiles y sont 
exposees sous forme de dialogue entre l'auteur, le commercant, le 
paysan, l'industriel. — Il debute par cet epigraphe : « Si vous ned£- 
cruisez pas le pauperisme, le pauperis rae vous detruira. » 



VIDAL ET HAECK 24 i 

constitute sur l'initiative de Haeck. II ne fut ainsi 
que tres peu r^pandu 1 . OrPinter^t de cet ouvrage 
est considerable; c'est pourquoinousTexaminons 
en detail. 

Haeck a subi Tinfluence certaine de Vidal qu'il 
cite a chaque instant; mais il s'appuie surtout sur 
des faits, sur des Institutions qu'avait fait naitre 
la crise de i848 et dont il faut dire quelques 
mots. 

La crise financifere de i848 avait et6 generale; 
elle avail, en tous pays, engendre dans le mohde 
industriel et commercial, de v6ritables desastres. 
Partout lesbanquiers s'etaient refuses aescompter 
et a prater ; les banques d'emission, alors mul- 
tiples en chaque pays, n'avaie.nt pu rembourser 
leurs billets a vue ; toutes les valeurs fiduciaires 
s'etaient trouvees depr^ciees et irrealisables. 
Cette lamentable situation avait fait naitre une 
multitude de theories dont celles de Proudhon et 
de Vidalnesontqueles plussignificatives.Heureu- 
sement, elle n'avait pas fait naitre que des theories. 
Des hommes de pratique s'etaient, en luttant 
contre les ev6nements et en dehors de toute 
th^orie pr6concue, attaches a enrayer le develop- 
pement du mal. De leurs efforts sortirent des 

I. Get ouvrage de Haeck forme un volume de 178 pages, format 
da journal officiel franca is. II est fait une courte allusion a cet ou- 
vrage par M. Hector Denis dans son 6tude sur Kitson (Exlrait des 
Annates de Vlnstitut des sc. societies). M . de Greef lui consacre quel- 
ques pages (de Greef, op. cit., p. 384). 

Aucuy. 16 



242 LES SYSTfiMES SOOIALISTES D'feGHANGE 

institutions qui rendirent et rendent encore les 
plus grands services. 

C'est ainsi qu'a Bruxelles se constitua, le 
i er juin i848, YUnion du Credit sous Faction de 
L.-J. Doucet, echevin de Bruxelles, de Bischoffs- 
heim, administrateur de la Banque de Belgique 
et de 2 negociants. Le caractere essential de cette 
union etait d'etre formee entre commercants, 
industriels et cultivateurs qui se garantissaient 
mutuellement un credit proportional a leur solva- 
bility. Banque d'escompte, elle 6tait fondee direc- 
tement par ceux-la m6mes qui 6taient interesses a 
se procurer du credit. 

L'article 3, d'une manure precise, enonce que 
le but de la societe est de procurer « au com- 
merce, a Tindustrie, a Tagriculture, aux travail- 
leurs enfin de toutes les classes, les capitaux qui 
leur sont necessaires, dans la limite de leur 
solvability mat^rielle et morale ». 

La solvability s'etablit par l'admission comme 
membre de la Societe. L'admission a lieu : i°Sur 
notoriete publique ; 2° par affectation hypothecate 
sur des immeubles ; 3° en fournissant caution per- 
sonnels ou engagement d'un codebiteur soli- 
daire ; 4° sur depot de fonds publics d'Etat ; 5° sur 
cession ou gage de creance hypoth6caire, verse- 
ment en especes; 6° sur toute garantie reelle et 
realisable. 

On voit quelle superiority une pareille institu- 
tion avait sur le chimerique projet de Proudhon, 



VIDAL ET HAEGK 243 

quellesgaranties serieuses etaient exig6es de ceux 
a qui la banque ouvrait un credit. Les pertes faites 
Etaient, comme les gains, r6parties entre les socie- 
taires,propoPtionnellement au credit qui leur etait 
fait. Aucun des membres n'etaitli^ par le principe 
juridique de solidarity & payer pour les autres. 

Eile empruntait directement aux capitalistes ce 
qui 6tait necessaire pour completer le fonds de 
roulement que pouvaient constituer ses membres, 
et pr6tait aux adherents sans passer par le prele- 
vementd'une societe d'actionnaires. 

Les seuls frais auxquels dussent en principe 
concourir ses membres, du fait de son institution, 
etaient destines a former un fonds de garantie : il 
etait a cet effet pr6leve, sur le montant de chaque 
bordereau d'escompte, une retenue, dontle maxi- 
mum etait du tiers de l'inter£t percu. 

II y avait ainsi une association qui favorisait 
etrangement les rapports d'affaires entre ceux qui 
offrent les capitaux et ceux qui les demandent. 

L'institution fut bientot imitee a Berlin, Vienne, 
Amsterdam. 

En Allemagne, et particulierement en Prusse, 
s'etaient constitu6s des etablissements analogues. 
On les appelait des banques d'avances(vorschusz- 
banken) ou encore banques du peuple (volks- 
banken) 1 . L'idee fondamentale, a la realisation de 
laquelle on avait imagine de les faire concourir, 

i. J. E. Horn. Les Banques d'avances en Prusse: La Presse, 18, 
20 Mars 1857. 



I 



244 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'ECHANGE 

etait de rendre la force de travail de l'ouvrier cre- 
ditable, d'en faire quelque chose sur quoi le 
preteur put se fonder pour esperer le rembourse- 
ment des avances faites. G'est la une garantie qui 
n'inspire generalement aucune confiance : la force 
de travail en effet, pour une foule de raisons exte- 
rieures qui dependent des circonstances (cho- 
mage, maladie), risque d'etre inemployee et d'etre 
par suite improductive. Elle n'est pas un gage de 
tout repos. On en fit une garantie, pour ainsi dire 
ind6fectible, en groupant dans une association 
locale, topographiquernent reduite, un grand 
nombre d'ouvriers presentant au preteur cette 
meme garantie, dont l'insuffisance dans l'isole- 
ment etait certaine, mais qui devenait tout a coup, 
par l'association, un fond solide sur lequel pou- 
vait s'edifierie credit. Les forces ouvrieres reunies 
meriterent ainsi les avances qui leur etaient le 
plus souvent refuseesindividuellement ;les socie- 
taires n'eurent plus qu'a repartir equitablement 
entre eux les sommes obtenues. 

Telle est l'idee generale qui avait inspire l'6ta- 
blissement des banques d'avances. Ces institu- 
tions n'awaient du reste rien de la banque propre- 
ment dite. Elles ne faisaient pas l'escompte comme 
l'Union du Credit ; elles n'emettaient ni bons ni 
billets. Elles n'etaient que des associations con- 
stitutes pour offrir au credit une certaine surface. 
Le credit, elles le demandaient aux preteurs et 
elles en payaient I'interet ; cet interet, elles le 



VIDAL ET HAEGK 245 

recouvraient sur l'emprunteur. Emprunter pour 
prSter, tel etait leur role. L'inter^t, souvent consi- 
derable, restait cependant, m6me augmente de la 
contribution aux frais d'administration, inferieur 
a celui que devait payer 1'ouvrier isole, si par 
hasard il trouvait un pr6teur. 

D'aiileurs ces banques essayaient de se sous- 
traire, au moins partieliement, a Tobligation 
d'emprunter au dehors, et pour cela elles exi- 
geaient g6neralement de leurs -membres un droit 
d'admission reiativement 6lev6 et des cotisations 
mensuelles qui constituaient, avec Temprunt, les 
deux sources par oil s'alimentait le fonds destine 
au pr£t. 

La premiere banque de ce genre fut fondee a 
Eulenburg par le docteur Bernhardi et le taiileur 
Burmann, le i er octobre i85o, avec i8o mem- 
bres. Les garanties qu'elie offrait aux pr6teurs 
consistaient d'abord dans Fengagement collectif 
vis-a-vis des creanciers de la banque ; 2° dans la 
constitution d'un fonds de garantie, que contri- 
buaient a former le droit de reception qui etait de 
5 silbergros * (62 centimes 1/2) et la cotisation 
mensuelle de 1 silbergros. 

Dans ces conditions, elie fit, de i85i a i855, pour 
35o528 fr. <)od'avances, et percut 201 14 francs d'in- 
ter6t ce qui mettait le taux de ses pr6ts a 5, 3/4 
pour 100. 

Les plus connues de ces banques sont celles 

E. Silbergros =12 centimes 1/2. 



246 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'^GHANGE 

qui furent fondees sur le modele de la Banque de 
Delitzch, dont un juriste, M. Schultze, avait pris 
Finitiative. Elle date de la secoiide moitie de 
Tannee i852. Ce qui en fait Finter6t, c'est que, 
beaucoup plus que la precedente, elle developpe 
la prevoyance, l'economie. Elle se complete en 
effet par une sorte destitution d'epargne. Le& 
societaires payaient une contribution mensuelle 
de 2 silb. (o,25), destinee a alimenter le fonds de 
roulement de la caisse. De plus, pour la forma- 
tion d'un fonds de reserve, ils payaient, a leur 
reception i5 silb. (i fr. 87 1/2), et annuellement 
2 silb. 1/2 (o fr. 3 1 i/4). 

Ges versements forment un boniauquel s'ajoute 
ledividende annuel. Quand, de la sorte, la somme 
de 16 thalers (60 francs) se trouve atteinte a 1'ac- 
tif du societaire, celui-ci devient actionnaire : on 
lui paie alors directement son dividende, et on ne 
lui demande plus de contribution annuelle ou 
mensuelle. Le dividende est relativement tr&s> 
eleve, car on exige de Temprunteur un inter^t 
qui depasse de beaucoup celui qui est paye au 
pr^teurl L'int6r6t est hebdomadaire et de 1 pfen- 
nig par thaler, ce qui fait par an i4 fr. i/4 pour 100. 
Mais, quand estprelevee la part qui revient au pr6- 
teur et celle qui est destinee aux frais generaux, 
le reste alimente l'epargne individuelle et revient 
aux societaires sous forme de dividende. 

Raiffeisen, vers la m6me epoque, fori da dans son 
village de Hammersfeld une society de credit- agri- 



VIDAL ET HAEGK 247 

cole mutuel : 60 paysans form^rent une associa- 
tion d'emprunteurs, solidairement responsables 
comme dans les precedentes, mais sans capital, 
c'est-a-dire sans versement des associes, — sinon 
de legers prelevements pour la formation d'une 
reserve. 

Le principe de solidaritd des debiteurs est le 
principe qui differencie de l'Union du Credit de * 
Bruxelles ces deux sorles destitutions de credit 1 . 

1. Actuellement, la F6d6ration Schultze-Delitzch groupe environ 
1 OOO banques popul aires et plus de 58oooo membres. Le capital qui 
se compose des actions, des depots et des emprunts depasse 1 milliard 
de francs. Elle fait annuellement pour 3 milliards de pr£ts. Ses pertes 
sont en moyenne de o fr. o5 pour 100 francs. Les b£n£fices sont par- 
tages au prorata des actions. 

D'apres M. Blondel (Etudes sur les populations rurales de VAlle- 
magne, p. 290), les Sch.-D. ont parfois sombre, a la difference des 
Raiffeisen qui n'ont jamais fait eprouver de pertes. De 1875 a 1886, 
sur 1000 banques Schultze-Delitzch, il y a eu 36 faillites et 174 
liquidations (Cauwes, op. cit., t. II, p. 44())- 

Les Raiffeisen ont pris un caractere confessionnel tres marque" et l'on 
a parfois explique par Ik leur plus grand succes. II est interessant 
pour nous de relever l'opinion d'un socialiste comme M. Sorel qui 
attribue ce succes a une autre cause : les Raiffeisen, dit-il, ont plus 
constamment reussi parce qu'elles sont elablies dans des milieux 
ruraux, ou la surveillance et le controle des emprunteurs est infini- 
ment plus facile que dans les milieux urbains ou se forment g£n£ra- 
lement les Sch.-D. (Sorel, Introd. d I'Econ. moderne, p. 281 et suiv.). 
M. Sorel, tres hostile a ^intervention de PEtat en matiere d'organi- 
sation de credit, 6crit (p. 284) : « Si Pon essayait de remplacer les 
caisses Raiffeisen par des corps politiques... le systeme fbnctionnerait 
sans doute comme un moyen de deVelopper la corruption et Pesprit 
de parti... » Cette appreciation peut s'appliquer au systeme de Vidal. 

En 1904, les Raiffeisen (F£de>ation de Neuwied) etaient au nombre 
de 3 982 soci£tes avec 288 000 membres et faisaient 600 millions de 
francs de prets. 



248 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'feCHANGE 

Mais les trois tentatives avaient pour but d'affran- 
chir le travail industriel, commercial ou agricole 
du despotisme des intermediates. 

C'est la Tidee que reprend Haeck. Ce sont ces 
faits, ces institutions, spontanement issues de 
Feffort des praticiens, qui lui inspirent son plan 
d'organisation du credit. 

Des la preface, Haeck indique lq but qu'il pour- 
suit : « Si, dans l'ordre politique, ecrit-il, le beige 
est son propre souverain ; dans Tordre econo- 
mique, comme fabricant, comme commercant, 
comme cultivateur, en un mot comme travailleur, 
le beige est encore le sujet (Tautrui. 

« Cet autrui qui lui dicte la loi et la lui impose, 
ce n'est pas quelqu'un de superieur par le talent, 
le savoir, par l'amplitude des connaissances, par 
une distinction personnelle quelconque, phy- 
sique ou morale ou professionnelle, non, le domi- 
nateur, et jusqu'a un certain point, le despote du 
travailleur en Belgique, celui qui detient la puis- 
sance d'activer ou de paralyser, k sa volonte ou 
selon ses caprices, la fonction productive du pays, 
c'est tout simplement le ditenteur des instruments de 
circulation : monnaie m6tallique et billets de ban- 
que. » Voila une profession de foi qui, m6me par 
le ton, rappelle essentiellement Proudhon qui di- 
sait : « l/or qu'on se figure comme la clef du com- 
merce, n'en est que le verrou. » 

On aura une idee plus precise du but que pour- 
suit Haeck en groupantici les critiques qu'iladresse, 



VIDAL ET HAEGK 249 

(Tune part aux mesures prises en France par le 
gouvernement provisoire de i848 et d'autre part a 
la Banquenationale beige, telle qu'elle a et6 consti- 
tute par la loi du 5 mai i85o, sur le modele de la 
Banque de France et de la Banque d'Angleterre. 

i° En ce qui concerne les mesures prises en 
i848, Haeck critique vivement la suppression des 
banques departementales dont l'insucces — d'ail- 
leurs trfes contestable — tenait seulement a la ri- 
gueur de leur reglementation legale. II attribue la 
substitution qui leur fut faite de comptoirs de 
la Banque de France a Tinfluence d'actionnaires 
de cette banque, membres du gouvernement et 
notamment a celle de M. Goudchaux, ministre des 
Finances et banquier a Paris 4 . La Banque de France 
lui parait 6tre en effetune institution extr£mement 
critiquable et voici en resume les reproches qu'il 
lui adresse : i° Elle abandonne le commerce et 
Tindustrie des departements en restreignant ses 
relations a quelques villes (en i852, elle n'avait 
que 3o comptoirs). 2° Elle est administr^e (et c'est 
la la critique decisive) au profit exclusif de ses 
actionnaires. 3° Elle est la banque centrale des 
banquiers au lieu d'etre la banque centrale du 
commerce et de Tindustrie en France. 

Mais cette critique, que Haeck emprunte notam- 
ment a Gustave de Puynode 2 et a Courcelle-Se- 

i. C'est la une erreur de Haeck. Goudchaux n'6tait plus ministre 
quand furent constitues les comptoirs d'escompte. 
a. De la monnaie, du credit et de Vimpdt, i855. 



250 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

neuil 1 , devient beaucoup plus nette quand il la 
dirige contre la Banque nationale beige. 

2° II ecrit 2 : « Faut-il rappeler la conduite de la 
Banque dite Nationale? N'est-ce pas le pays qui 
fournit aux actionnaires de cette banque les 
moyens — Tencaisse metallique et les billets — 
avec lesquels ils opferent et n'est-ce pas le pays 
aussi qui leur « en paie les interGts. » 

Idee deja indiquee >par Proudhon et par Vidal, 
mais qu'il precisa infiniment. Geux qui apportent 
des fonds a la banque et qui sont les v6ritables 
pr^teurs ne recoivent aucun inter6t; cependant, 
ceux a qui ils pr&tent en paient un qui legitime- 
ment devrait revenir aux prGteurs. Mais il ne re- 
vient qu'aux actionnaires. 

« C'est en se livrant a cette trop curieuse opera- 
tion financiere qui consiste a prater aux uns, 
moyennant un inter&t de 3 et 4 pour ioo, le cr6dit^ 
que les autres accordent gratuitement que les 
actionnaires de la banque ont recu l'annee der- 
niere (i856) : 17 pour 100. Les quelques millions 
versus par eux ne sont qu'un simple cautionne- 
ment semblable a celui que versent tous les comp- 
tables de l'Etat. Encore ce cautionnement, immo- 
bilise presque tout entier en fonds publics, porte-t-il 
inter^t an profit des actionnaires et il n'intervient 
que pour une bagatelle insignifiante dans le fonds 
roulant et les operations d'escompte de la banque. » 

1. Les operations de Banque, Edition de i85a. 
a. Organ, du cridit, p. 60 et suiv. 



V1DAL ET HAEGK 251 

On trouve par ailleurs Illustration de ce pas- 
sage : Les actionnaires, dit-il, ont donne i5 mil- 
lions. La banque nationale a commence ses opera- 
tions le i er Janvier i85i. Des le' deuxieme mois, 
une partie des i5 millions a 6te placee en fonds 
publics d'Etat. A la fin de Tannee, le placement, 
l'immobilisation s'elevait&6 no 128 francs. D'autre 
part 794 000 francs etaient immobilises dans les 
batiments et en frais de personnel. II restait done, 
comme part des actionnaires dans le fonds de rou- 
lement pouvant servir a Tescompte, 8 og5 852 francs . 

Or, le montant total des sommes pr6t6es et 
des lettres de change escomptees par les action- 
naires pendant Tannee i85i s'elevait a 271 5i 1227 
francs. 

II est vrai que la moyenne des effets de com- 
merce presentes a la banque sont a echeance de 6 
semaines etqu'ainsi les 8095 852 francsdes action- 
naires, pouvant servir aumoins 8 foisdans Fannie, 
pouvaient escompter 64 millions mais non certes 
271 millions. 

C'est done le peuple beige qui a fourni le reste 
et c'est bien, conclut Haeck, « notrepropre argent 
que nous pr6tentMM. les actionnaires de la Ban- 
que... A la fin de i853, sur 100 francs prates, 98 
etaient fournis par le travail national, 2 par les ac- 
tionnaires. » 

Cependant qui recueille les benefices ? 

Le taux de l'inter&t preleve par la banque varie 
de 2 et demi a 4 pour 100 ; mais 1'exigence de 3 



252 LES SYSTfiMES S0GIAL1STES D'feCHANGE 

signatures oblige a recourir a un premier banquier 
qui lui, prel&ve de 6 a 12 pour 100 ;de sortequ'en 
fin de compte, le peuple beige paie de 6 a 12 pour 
100 d'interGt pour Fusage des billets et du nume- 
raire qu'il procure pour rien aux actionnaires de. 
la banque. C'est ainsi que, de i85i a i855, les ac- 
tionnaires de la banque nationalese sontpartages, 
— deduction faite des frais : 9 848889 francs, tan- 
dis qu'ils n'avaient paye sous forme d'inter^ts aux 
pr^teurs que 826017 francs. 

Ne r6sulte-t-il pas de cette demonstration que 
« F6lement perturbateur, ennemi de Fescompte a 
bon marche, adversaire de l'affranchissement du 
travail dans tout le pays et qui trouble et paralyse 
la circulation des valeurs, c'est \ element action- 
naire 1 . » 

Invoquera-t-on les risques courus par. les ac- 
tionnaires ? lis n'en courentaucun. lis ont les ban- 
quiers comme repondants. Ce sont ceux-ci qui 
courent des risques. Or la banque nationale rees- 
compte a 4 pour 100 et ceux-ci escomptent souvent 
a 6. La prime d'escomptedont le banquier se con- 
tente pour sagarantie est ainsi de 2 pour 100. C'est 
done beaucoup moins que 2 pour 100 qui devraient 
suffire & la banque nationale. L'actionnaire, voila 
la cause de tout le mal. II n'est d'aucune utilite et 
coute tr&s cher. Haeck le compare a la mouche 
bruyante du coche : 

Qa, Messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. 
1. P. 61, a e col. 



VIDAL ET HAEGK 25S 

t 

L'actionnaire peut avoir son utilite dans les eta- 
blissements industriels proprement dits, mais les 
institutions de credit ne sont pas de m6me nature: 
« Faire du credit et dela circulation une Industrie, 
nous parait une erreur economique des plus gra- 
ves 1 ». 

Mais comment eliminer les actionnaires ? puis- 
que tel est le but. Est-ce par unemesure de socia- 
lisation ? comme Vidal. Non ! « Nous ne disirons 
nullement, dit Haeck, voir trancher la question par voie 
d'autoritc, » 

Nous sommes ainsi amenes a exposer le moyen 
d'eliniiner les actionnaires, eel que Pa propose 
Haeck. Nous distinguerons trois parties dans l'ex- 
pos6 qui en sera fait : 

i° Cadre general de l'organisation, 

2° Fonctionsde chaque organe, 

3° Avantages. 

i° Cadre general de l' organisation. — Le pro- 
blemeest le suivant : II y a, au point de vue du 
credit, deux groupes d'individus : i° ceuxquid6si- 
sent emprunter, qui demandent credit et, 2° ceux 
qui ont du disponible, qui desirent prater, qui 
offrent le credit. Chacun deces deuxgroupesdont 
les elements sont diss6mines dans toutes les par- 
ties du territoire a un egal besoin de l'autre. II 
faut que les tins et les autrespuissent se rencon- 
trer sans que leur rencontre soit favoris6e par au- 

i. P. 6i, a e col. 



254 LES SYSTfiMES S0CIAL1STES D'ECHANGE 

cun intermediate ; il faut que chacun des mem- 
bres de chacun des 2 groupes puissetrouver dans 
l'autre groupe celui dont les conditions sont d'ac- 
cord avecles siennes. Il*suffit pour cela, semble- 
t>il, d'avoir un organe central desoffres et desde- 
mandes. Mais il est une autre preoccupation a 
satisfaire. II faut que le prGteur ait des garanties, 
il faut que Temprunteur inspire confiance et si, 
du premier point devue, un etablissementde large 
relation s'impose, du second, c'est un etablisse- 
ment local qui convient. C'est en combinant les 
deux points de vue que Haeck aboutit a donner 
pour cadre a son organisation du credit : 

a) Un sous-comptoir place au chef-lieu de canton. 

b) Un comptoir au chef-lieu de Tarrondissement. 

c) Une union ou banque provinciale au chef-lieu 
de la province. 

d) Une banque d'emission, constitute par les 9 
banques ou unions provinciales, a Bruxelles. 

« Ce mecanisme declarait Haeck, doitpermettre 
a chaque industriel, a chaque commercant, a cha- 
que cultivateur, a chaque proprietaire de se pro- 
curer un compte courant en rapport avec sa solva- 
bility reelle. » 

2 Fonctions de chaque organe. — L'organe essen- 
tiely dont les autres ne sont que des organes com- 
plementaires, est, dans le syst6me de Haeck, — a la 
difference de ce qu'il est dans celui de Proudhon 
et dans celui de Vidal — le sous-comptoir place au 
chef-lieu de canton. 



V1DAL ET HAEGK 255 

Le sous-comptoir permet cTinstituer le credit 
sur une base extr6mement solide. Quefaut-il pour 
que le credit soit solide ? D'abord qu'il repose sur 
desgaranties actuelles. Et voila une nouvelle dif- 
ference essentielle avec Proudhon. Nous avons 
critique chez Proudhon l'id6e de monnayer l'ave- 
nir, de crediter le futur. Haeck ne tombe point 
dans cette erreur. II cite ce mot de Ciefezkowski 
(J)u cridit et de la circulation) : « ce n'est pas seu- 
lement avec un plan d'avenir qu'il faut se pre- 
senter a une institution de credit, mais avec un 
fonds present. » Or PappreCiation des aptitudes 
pr6sentes, des valeurs mobilieres et immobilieres, 
qui sont la garantie du pr^teur, sera d'autant 
mieux faite qu'elle le sera par des voisins et 
par desint^resses. (Test en application de cette 
idee, que institution de credit doit se trouver 
a proximite du domicile du client, de facon a 
savoir «si une demande de credit repose sur des 
hypoth&ques ou sur des hypotheses, surle passe, 
c'est-a-dire sur le travail accompli, ou sur 1'avenir, 
c'est-a-dire sur un travail a Tetat de promesse... 
Un etablissement qui aurait son si&ge a Bruxelles 
serait-il a m6me de reconnaitre si Pierre, commer- 
cant dans la province de Namur, offre la solvabi- 
lity voulue pour jouir d'un compte courantde telle 
ou telle somtne 4 ». 

Voila done deux traits bien nets par ou Haeck 

i. Organ, du credit, p. ^9- 



256 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'feCHANGE 

se separe de Proudhon :i°rimportance attribute a 
Torgane local, queVidalavaitegalementmeconnue; 
2° la nature des operations du comptoir qui ne 
sont que des operations de credit, et sur garanties 
actuelles. 

Voici, en ce qui concerne la constitution du 
sous-comptoir, un caractere par oil, au contraire, 
Haeck se rapproche de Proudhon et differe essen- 
tiellement de Vidal. C'est en effet sur le modele 
de TUnion du credit fondee a Bruxelles, en i848 r 
qu'est organist le sous-comptoir : il est constitue 
essentiellement par une association d' emprunteurs 
qui se mettent encontactdirectaveclespr&teurs.Il 
en r^sulte une bonne appreciation des solvability.. 
Pour obtenir quelques garanties a cet egard, Vidal 
avaitdu reintroduce l'actionnaire. Haeck, enlimi- 
tant Tassociation au territoire d'un arrondissement, 
a resolu le probleme d'interesser suflisamment 
chacun des associes a la bonne et sure attribution du 
credit. La defaillance (judebiteur entraine en effet 
la responsabilitedu comptoir, c'est-a-dire que cha- 
cun de ses membres participe a la perte. Le prin- 
cipe de solidarity fait defaut, l'execution de la pro- 
messe ne peut &tre poursuivie int6gralement sur 
Tun quelconque des adherents ; mais la perte n'en 
est pas moins une perte qui peu repartie reste sen- 
sible. Aussi T^vitera-t-on'avec soin. 

L'office de canton recueille a son siege les de- 
mandes d'emprunt d'une part et les demandes de 
pr6t de Tautre. II applique les secondes a satis- 



V1DAL ET HAEGK 257 

faire les premieres. Parmi les propositions qui 
sont ainsi faites, par les uns de pr6ter, par les 
autres d'emprunter, il en est dont les conditions 
se conviennent imm6diatement, a la fois au point 
de vue du taux de Fint6r6t et au point de vue de 
la dur6e du pr6t. Le sous-comptoir noue alors 
en quelque sorte les propositions. — Mais les pro- 
positions peuvent ne pas se convenir toutes. 

C'est la seule consideration qui rende utile le 
comptoir d'arrondissement. Celui-ci centralise 
celles des offres et des demandes qui, dans les 
divers cantons, n'ont pas pu se convenir, applique 
alors les unes a satisfaire les autres dans la mesure 
ou les conditions s'harmonisent, et transmet le 
surplus, soit des offres, soit des demandes, a 
TUnion provinciale, oil il se rencontre avec tes 
excedents envoyes par les autres arrondissements. 
— C'est ce qu'explique Haeck. « Chaque jour ou 
tous les deux ou tous les trois jours, periodi- 
quement enfin, chaque sous-comptoir cantonal 
totalise, par ech6ance et par taux d'inter^t, les 
offres et les demandes de capitaux qui lui ont et6 
adressees par les habitants des communes de sa 
circonscription ; il considere comme conclu sur 
place un chiffre d'affaires egal au plus petit des 
totaux, et il transmet le restant disponible au 
comptoir de Tarrondissement, comme proposition 
a realiser par ce dernier 4 . » 

i. P. 59, a c col. 

Aucuy. 17 



258 LES SYST^MES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

Le comptoir d'arrondissement n'est done en 
definitive qu'un « bureau de compensation 1 ». De 
m£me Punion provinciale. « Dans chaque province, 
les comptoirs adressent journellement a TUnion 
provinciale les soldes restes disponibles de l'offre 
et de la demande, pour les differentes categories 
de capitaux que presente le marche des arrondis- 
sements : TUnion opere les compensations aux- 
quelles la centralisation de ces soldes donne lieu, 
informe aussitot chacun des comptoirs du resultat, 
et indique les virements de fonds necessites par 
la conclusion de ces affaires 2 . » 

On prevoit que, de m&me, la banque centrale sera 
le bureau le plus general d'application de l'offre 
& la demande ; ainsi, les capitaux des prfeteurs, 
drain6s de toute l'etendue du pays, affluant avec 
confiance, tomberont entre les mains de ceux qui 
precisement sont disposes a les acquerir aux con- 
ditions dans lesquelles ils s'offrent. 

En resume les comptoirs, les unions provin- 
ciates, la banque centrale sont les etages d'un 
edifice dont les sous-comptoirs forment la base. 
— Ce sontceux-ci toujours quiouvrent le compte 
courant, qui offrent le credit dont ils ont eux- 
m6me recu 1'ofFre, soit directement, soit par 
l'intermediaire des etages superieurs qui s'eten- 
dent sur un plus large espace. Ce sont eux qui 

i. Compensation n'est pas ici pris dans son sens juridique. Il est 
pris dans le sens « d'application » d'une offre a une demande. 
2. Organ, da credit, p. 63. 



VIDAL ET HAEGK 289 

rassurent les pr^teurs, d'abord par le soin qu'ils 
sont int6ress6s a apporter dans le controle 
et l'admission des emprunteurs, ensuite par leur 
responsabilit£ au cas de non paiement. Le pr6- 
teur ne connait qu'un debiteur, le comptoir. 

Ainsi, l'argent n6cessaire est aisemeht trouv6. 

Ainsi, l'argent va sans augmentation de prix a 
celiii qui le desire. Pas un instant ne s'interpose 
entre le pr^teur et Femprunteur, rintermediaire 
inutile et onereux qu'est le banquier, qu'est la 
soci6te d'actionnaires. Les organes superieurs, 
fondes par les sous-comptoirs, ne sont que les 
organes de leur volont6 collective, ils n'ont 
qu'unefonction administrative. Les sous-comptoirs 
ou associations d'emprunteurs sont les v6ritables 
etablissements de credit. 

3° Amntages. — L'avantage essentiel se resume 
dans cette formule : suppression de rintermediaire. 
Haeck a la fin de son livre, dans deux figures 
amusanles, a fait la comparaison entre le systeme 
actuel et son propre systeme. La premiere figure 
represente la situation actuelle : on y voit un pro- 
duit A passer, pour devenir produit, et, une fois 
qu'il l'estdevenu, pour trouver son consommateur, 
entre les mains d'induslriels et de commer^ants 
qui recourent le plus souvent pour solder son prix 
a un banquier. 

II en resulte que, depuis le premier travail qui 
le transforme jusqu'au terme de son proc&s de 
circulation, le produit paie plusieurs fois l'es- 



I 



260 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fiCHANGE 

compte au profit des banquiers et de la banque 
nationale. 

II en r6sulte aussi que, quand les banquiers et 
la banque nationale restreignent plus ou moins 
leurs op6rations, le travail industriel et com- 
mercial est plus ou moins paralyse dans le 
pays. 

Voila pourquoi Haeck 6crit, sous la premiere 
figure, cette l6gende : « Les banquiers et les action- 
naires de la banque nationale, maitres du cr6dit, 
c'est Passervissement du travail ! » 

Dans la deuxieme figure les banquiers interme- 
diates sont remplaces par des unions provinciales, 
la banque nationale par la banque centrale de 
TUnion. Dans ce syst&me, i° les commercants, les 
industriels, les cultivateurs et les propri6taires de 
chaque region qui en sont les createurs, sont 
assures d'avoir un credit exactement proportionne 
aux garanties qu'ils offrent et, 2° les preleve- 
ments, a titre d'int6r6t, d'escompte et de frais 
g6n6raux seront r^duits au strict n6cessaire sans 
rien de plus. 

« C'est le pays maitre du credit, c'est l'eman- 
t cipation du travail ' ! » 

La, se trouvent indiques les deux avantages 
essentiels : a. Les organes de circulation reduits a 

i. Nous verrons que le travail n'est en fait £mancip£ que dans une 
faible mesure, mais Haeck, rappelons-le, a indiqu6 les v^ritables Con- 
ditions de son Emancipation relative, dans un regime qui ne porterait 
pas atteinte au mode actuel de production. 






VIDAL ET HAEGK 261 

leur veritable role de serviteurs du travail — b. 
Diminution du coiit de Pargent. 

Insistons un peu sur ce second avantage : 

Que preleve une banque sous le nom d'es- 
compte ? i° Pint6r6t de Pargent ; 2° la part afferente 
aux frais d'administration ; 3° une prime de risque ; 
4° le benefice net de l'actionnaire. 

i° Or ici, en ce qui concerne Fint6r6t de Far- 
gent, il est probable qu'il y aura une reduction : 
en effet, a raison des garanties et des avantages 
de tout genre offerts par les Unions cantonales, 
bien peu de gens garderont leur argent et il y 
aura, du fait aussi qu'ils echapperont eux-m6mes 
a Fexploitation de Pintermediaire, et recevrontle 
prix integral du pr6t, une augmentation de Foffre 
des capitaux, par suite une diminution de leur prix. 

Le taux d'autre part sera extr^mement uniforme 
car le marche de Foffre et de la demande dans cha- 
que canton se confondra avec le marche de Foffre 
ou de la demande des autres cantons, c'est-a-dire 
de tout le pays. 

2° En ce qui concerne les frais d'administration, 
Haeck fait remarquer que le pourcentage des frais 
g6neraux decroit au fur et a mesure de Felevation 
du chiffre des affaires. Or la clientele des comp- 
toirs sera beaucoup plus considerable que ne Fest 
actuellement la clientele des banques. Tout le 
monde sera en relation avec FUnion. 

3° Pour ce qui est des risques, ils seront aussi 
r6duits que possible, et beaucoup plus qu'ils ne 



262 LES SYSTfeMES S0G1ALISTES D'feCHANGE 

le sont actuellement : par suite, d'abord, de la 
localisation des unions cantonales: « En mature de 
credit ou de confiance, ecrit Haeckj &tre toujours 
bien*renseigne equivaut a courir peu ou point de 
risques du tout ; a prendre les choses au pire, les 
pertes possibles seront exclusivement petites, et 
il suffira certainement d'un pr6levement insigni- 
fiant pour y faire face. » 

Ailleurs, Haeck indique que FUnion du credit 
de Bruxelles n'a pas perdu, depuis sa formation, 
plus de o fr. 12 par 100 francs ; « or, dit-il, nos 
unions se trouveront placees pour l'appr6ciation 
des garanties offertes dans des conditions infini- 
ment plus favorables que la societe de l'Union du 
credit etablie au sein de la capitale. » 

Autre cause de limitation des risques : ce n'est 
jamais que d'une fraction de son avoir reel que 
sera erudite chaque cultivateur, proprietaire, com- 
meryant. 

Enfin, il y aura exclusion totale et absolue de la 
speculation. 

La prime de risque, extr^mement reduite, sera, 
comme tout a Theure le taux reduit de I'int6r6t, 
uniforme et reguliere, car les risques qui se pro- 
duiront dans les conditions ci-dessus, seront, dans 
leur etendue, soumis a la loi mathematique des 
grands nombres *. 

1. Cette loi joue un grand role chez Haeck (cf. Solvay) notam- 
ment en ce qui concerne le norabre des pr^ts et des emprunts dont 
les conditions s'harmoniseront dans chaque canton. 



VIDAL ET HAECK 263 

4° Le benefice net de l'actionnaire sera totale- 
ment supprime. 

II semble done que ce soit avec raison que 
Haeck promette de meilleurs services a meilleur 
marche. 

II est un troisi6me avantage de son systfeme 
qu'il entrevoit, qu'il indique seulement, mais qui 
semble deja, comme precedemment chez Vidal, an- 
noncer le comptabilisme *. II relive qu'a Londres 
■existe un local oil les 24 principales maisons de 
banque de la ville viennent regler journellement 
leur comptes, echanger les mandats, les traites 
qu'elles ont les unes sur les aulres et qui leur ont 
ete remises par leurs clients : « Les dettes reci- 
proques, ecrit-il, sont a chaque seance, d'abord 
balances de maison k maison, jusqu'a concurrence 
de la creance la plus faible, puis le solde pour la 
balance finale est paye en billets de la banque de 
Londres. Gr&ce a ce proc6de expeditif et simple 
de regler les comptes, des paiements qui exige- 
raient pour chaque maison unmouvement de caisse 
et un numeraire considerables, se font la plupart 
du temps avec quelques milliers de livres. » II 
ajoute ensuite : « Ce systeme de liquidation pour 
les creances reciproques sera la regie pour les 
divers rouages de notre organisation du credit. 
Le comptoir place au chef-lieu de Farrondissement 
sera Clearing-House pour les unions cantonales 
qu'il centralise. » 

1. V. Organ, da credit, p. 99, i re col. 



264 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'fiCHANGE 






R&sultats. — La tentative de Haeck ne donna 
pas de resultats importants sur le terrain oil il 
Pavait plac6e. Cependant son influence se recon- 
natt manifestement dans une institution ulte- 
rieure : la Sociite de cridit communal, constitute 
par arr6te royal du 8 d6cembre i860 et qui a son 
stege a Bruxelles, i3, rue delaBanque. 

Des diflicultes consid6rables emp6chaient les 
petites communes beiges de se procurer du credit ; 
on cherchait le moyen de leur assurer de bonnes 
conditions d'emprunt. Divers projets furent pre- 
sents : des soci6tes se proposerent comme inter- 
mediates entre maisons de banque et communes. 
Haeck combattit vivement cette proposition et 
presenta une nouvelle adaptation de son systfeme 
de mutualite : il suffisait a toutes les communes 
beiges de s'associer, de constituer, par remission 
d'actions dont elles seraient seules proprietaires, 
unfonds commun, pour q\x y entre elles se repartis- 
sent les benefices pouvant provenir de la diffe- 
rence, des lors sans inconvenient, entre le taux 
de pr6t et le taux d'emprunt. Nul interm^diaire ne 
viendrait ainsi pr6lever a son profit une dime sur 
le contribuable. « Au contraire, dans tous les pro- 
jets presents au ministre, 6crit Haeck, le but reel 
sera le magnifique dividende annuel a distribuer 
aux administrateurs et aux actionnaires de la com- 



V1DAL ET HAEGK 265 

pagnie et le moyen, Texploitation du credit com- 
munal. » 

Son projet fut en somme adopte, avec quelques 
variantes * et un systeme d'union du credit s'est 
constitue entre les 2 58a communes beiges asso- 
ci6es pour Temprunt direct. 

B. — Les theories monitaires de Haeck. 

Nous en aurions fini avec Haeck si, pour com- 
pleter le parallMe que nous avons entrepris entre 
lui et Vidal, nous ne devions, apres avoir montre 
par ou ils different, montrer par oil ils se rejoignent. 
C'est d'ailleurs par ses theories monetaires et par 
les consequences qu'elles impliqueraient en pra- 
tique, que Haeck est plus sp6cifiquement socia- 
liste. 

Haeck exposa ses theories monetaires, non dans 
son ouvrage sur l'organisation du credit, mais 
dans une s£rie d'articles de la Revue trimestrielle, 
en i860. Ces articles sont intitules : La question 
monitaire au point de vue pratique 2 . 

La monnaie, selon Haeck, non seulement pour- 
rait 6tre mais est, dans la realite un simple signe. 

1. Ici, contrairement a son pr£c£dent systeme, Haeck propose de 
declarer les communes solidaires. C'est la disposition qui fut £cart£e. 

La Soci6t6 du Credit communal a, d'apres le bilan de igo5, un 
capital actions de 12 48g 900 francs. Ses emprunts sont a 3 pour 100. 
Elle prdte a court terme, et quand elle prSte a long terme, elle sti- 
pule le remboursement par annuit£s. 

2. V. Revue trimestrielle, t. XXVI (cote 36o4 Bibl. royale). 



266 LES SYST*MES S0CIAL1STES D'tiCHANGE 

A la monnaie envisagee comme signe, il constitue 
une base non plus theorique mais experimentale. 
II le fait avec la clart6 singuliereetle relief dont il 
est coutumier : 

Supposons, ecrit Haeck, que deux personnes 
arrivent en m6me temps chez un negociant, la 
premiere avec cinq morceaux d'etoffe de 5 metres 
chacun, la seconde avec cinq pieces de monnaie 
de 2 francs et voyons comment va se faire la recep- 
tion de ces deux categories de marchandises. 

Pour Tetoffe, le negociant s'assure d'abord de 
sa conformite avec Techantillon-type ; puis, il ve- 
rifie si chaque morceau a bien la longueur et la 
largeur pretendues. En fera-t-il autant pour Tar- 
gent ? Le mettra-t-il dans la balance ? Non, Tidee 
de le peser ne lui viendra m6me pas, et, eut-il la 
certitude que pas une seule des pieces de deux 
francs qu'on lui apporte n'a le poids I6gal, qu'il 
les accepterait tout de m&me. 

D'ou vient cela ? Haeck ecrit alors : « Si, comme 
les 6conomistes le pretendent, la monnaie m6tal- 
lique est une pure marchandise qui ne diff&re en 
rien de toute autre marchandise, prise a volont6, 
le negociant n'est-il pas coupable de ne pas s'as- 
surer dans les deux cas de Inexactitude de son 
compte. Et ne sommes-nous pas tous aussi incon- 
sequents, en exigeant d'une part de nos fournis- 
seurs la quantity rigoureuse en kilogrammes, 
metres ou litres, des produits qu'ils nous appor- 
tent, pendant que, d'autre part, nous acceptons en 



VJDAL ET HAECK 267 

paiement des pieces de 5 francs, de 2 francs, de 

1 franc et de un demi-franc qui ne sont pas droites 
de poids, tant s'en faut. » 

Haeck, a l'appui de cette derniere assertion, a 
releve l'exp6rience suivante : 

Un sac de 3 000 francs en pieces de, 5 francs 

— 2 — 

— 1 — 

— o fr. 5o, 

pr^sente un deficit de poids qui varie, pour le 
premier sac (pieces de 5 francs), de 57 grammes a 
126 grammes (suivant qu'il s'agit de pieces beiges 
ou de pieces francaises plus utilis6es) ; 

pour le 2 e sac de 375 grammes a /117 grammes 

— 3° — 931 — 1 o5o — 

— 4 e — 1 439 — 1 5oo — 

C'est-a-dire que 3 000 francs peuvent& la rigueur 
se payer, se paient m6me en realite : 

Avec 2 974 fr. 80 (en pieces de 5 francs) 
Avec 2 925 fr. (en pieces de 2 francs) 
Avec 2 790 fr. (en pieces de 1 franc) 
Avec 2 700 fr. (en pieces de o,5o cent.). 
La m6me constatation a ete relevee pour les 
pieces de 20 francs. Si le paiement des 3 000 francs 
avait lieu en pieces d'or, il ne serait que de 

2 977 fr. 5o. 

Cependant : « Essayez done de dire a tin chan- 
cier que son debiteur le vole en lui donnant, en 



268 LES SYSTiiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

paiement, pour regler un compte de 5 francs, une 
piece de 5 francs trop l6gere, et alleguez en mime 
temps au debiteur que son obligation se trouve 
all6g£e, et vous verrez simultan6ment le creancier 
et le debiteur vous rire au nez. » 

Conclusion : « Le numeraire argent, ayant con- 
serve sa m6me valeur d'6change, nonobstant la 
diminution reelle de son poids, la theorie de la 
monnaie-marchandise, dans tous les cas, se trouve 
formellemejit dementie par les faits qui s'accom- 
plissent sous nos yeux. » 

Haeck ecrivait en i860 ; il eut vu,dans la suite, 
sa these se consolider enapparence d'un argument 
nouveau qui a ete relev£, notamment par M. Sol- 
vay. C'est beaucoup moins encore que donne le 
debiteur quand il paie en argent. Non seulement 
cette monnaie perd sur son poids, par usure me- 
tallique,par frai, — mais elle est considerablement 
depreci^e et c'est moins de 2 fr. 5o que donne en 
reality celui qui s'acquitte avec une piece de 5 francs. 

Souscrirons-nouscependantaTopinionde Haeck, 
qu'il accentue encore de lafacon suivante : « Pour 
les partisans de la theorie de la monnaie-marchan- 
dise, la society .moderne doit sembler vivre au 
milieu d'une s6rie ininterrompue de miracles. 
Pour eux, le fait permanent de la circulation au 
pair des pifeces de 5 fr., de 2 fr., de 1 fr. et de 
o,5o est un miracle, une chose surnaturelle, inex- 
plicable, qui choque la raison ! La circulation au 
pair des billets de banque a cours force est pour 



VIDAL ET HAEGK 269 

eux un autre miracle ! La monnaie de billon au 
pair, miracle ! » 

Tous ces miracles deviennent au contraire des 
faits simples, de l'ordre le plus naturel, si Ton 
consid&re que les n6gociants et les industriels 
d'un m6me pays regardent la monnaie de ce pays, 
« non comme l'objet, mais comme l'intermSdiaire 
de leurs transactions, plutot comme signe d'ichange 
que comme matikre d'ichange ». 

II ajoute : « Pendant que j'ecris ces lignes, je 
vois.passer devant ma maison une procession de 
femmes de menage se rendant au marchS voisin 
pour les approvisionnements de la maison. Avec 
quoi ces femmes vont-elles payer leurs achats ? 
Est-ce avec des pieces de 5 francs ou de 2 francs, 
qui n'ont pas le poids l6gal ? Ce serait un marche 
de dupes. Qu'est-ce done que ces femmes vont 
donner en echange des marchandises que les 
vendeurs leur delivrent ? Ne sont-ce pas les ser- 
vices qui ont ete rendus par leurs enfants, par 
leurs maris, par elles-m6mes, services dont le 
signe monetaire est une attestation authentique. » 

Si, lorsqu'on achete et qu'on vend, on ne fait 
qu'6changer des services 6valu6s contre des ser- 
vices evalues, on peut enlever a la monnaie toute 
valeur intrinseque, et Ton peut admettre, ainsi 
que l'ecrit Haeck dans une phrase oil se trouve 
defini presque tout le comptabilisme, que « moyen- 
nant une organisation intelligente des institutions 
de credit, une grande partie des comptes prove- 



270 LES SYSTfeMES SOGIAL1STES D'fiCHANGE 

nant des transactions commerciales d'un pays 
pourraient 6tre balances par de simples ecritures 
de comptabilite ». 

Est-ce k cette conclusion pratique qu'aboutit le 
systeme de Haeck. Ne laisse-t-il a la monnaie que 
sa fonction d'etalon et lui enl&ve-t-il sa fonction 
d'interm6diaire des echanges ? 

Haeck ne donne qu'une conclusion, et elle est 
assez inattendue. II invite en effet la Belgique a 
adopter l'etalon d'or. 

C'est que, de son propre aveu, la monnaie ne 
peut fonctionner a Tetat de pur signe que dans un 
paysisol6, sans relation actuelle ou 6ventuelle avec 
les autres pays. Des qu'on envisage les relations 
internationales, la monnaie n'est acceptee que 
comme marchandise et, quand il existe des conven- 
tions internationales qui identifient les regimes 
monetaires, il est encore tenu compte du frai 1 . 

Un th6oricien anglais, Kitson 2 , auteur d'un ou- 

i. La convention du a3 decembre i865, dite Union latine, entre 
la France, la Belgique, la Suisse et l'ltalie, limite la tolerance de frai 
a o,oo5 du poids de fabrication minimum. Sait-on combien on de- 
pense, matiere et facon, pour rendre droite de poids une piece de 
20 francs fraye'e : un peu moins de o fr. 3o. Il suffit done qu'une 
piece de 20 francs perde moins de o fr. 3o de sa valeur pour qu'elle 
soit re fond ue. 

2. A. Kitson, auteur de : A scientific solution of the money question 
(une solution scientifique de la question de la monnaie). Boston, 1895. 
Dans cet ouvrage, M. A. Kitson declare tout d'abord que la deter- 
mination de la valeur doit £tre dominie par des preoccupations mo- 
rales. « Dans le systeme monetaire id£al, subordonn£ a la justice », 
la monnaie doit elre d£barrass£e de toute association avec une mar- 



VIDAL ET HAEGK 27i 

vrage recent sur la monnaie, a tire du jeu de la loi 
de Gresham un argument impr6vu en faveur de la 
monnaie-signe. La formule bienconnue de la loi de 
Gresham est la suivante : « La mauvaise monnaie 
chasse la bonne ». Qu'est-ce-a-dire, selon Kitson„ 
sinon que la mauvaise monnaie est la seule qui 
circule a l'interieur. Elle est done la bonne monnaie, 
« car, deux especes de pieces etant mises en cir- 
culation, si Tune circule librement tandis que l'autre 
ne le fait pas, nous sommes conduits a conclure 
in6vitablement que celle qui circule est la meil- 
leure monnaie ». Kitson, par suite, declare « qu'une 
monnaie qui est enchainee a une marchandise est 
une mauvaise monnaie ». 

Cette conclusion est fausse, le procede m6me 
de demonstration le prouve, quand il s'agit de re- 
gler des transactions entre peuples divers « soit 
qu'il s'agisse, disait Haeck, de solder ce qu'on est 
convenu d'appeler la balance du commerce, soit 
qu'il s'agisse de payer des achats chez les popula- 
tions barbares». Pour cela, il faut une monnaie 
metallique. 

Mais dans l'interieur du pays, la monnaie devait- 
elle perdreson role d'intermediaire des ^changes ? 
Devait-on recourir a un pur signe, Tor restant la 
matiere evaluatrice ? Haeck n'a propose aucun sys- 

chandise d6termin6e comme For et 1'argent. La monnaie actuelle « est 
un instrument d'oppression contre le peuple ». Il faut mon£tiser les 
marchandises sans l'intermediaire metallique. V. Hector Denis, Elude 
sur Kitson, 1901. 



272 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

t&me de realisation pratique en ce sens. S'il en 
eut propose un, c'eut 6te quelque chose de n£- 
cessairement analogue aux projets de banques 
d'echange developp£s par Proudhon, en i848, et 
dans lesquels leur auteur lui-m&me semblait avoir 
perdu confiance en i855. 

D'ailleurs, remarquons-le, en concluant que la 
monnaie, parce qu'elle n'a pas en fait toute sa va- 
leur legale, peut n'en avoir aucune, Haeck d6pas- 
sait de beaucoup les constatations faites. La mon- 
naie metallique a une valeur, c'est indiscutable. 
Cette valeur peut etre inferieure a la valeur legale, 
soit ! Mais peut-elle etre nulle ?Rien ne le prouve. 

La valeur nominale d'une monnaie d'argent est 
de nos jours particuli&rement superieure a la va- 
leur reelle du lingot. Aussi bien l'argent ne circule- 
t-il plus que comme monnaie d'appoint. II ne peut 
servir que dans certaines limites a liquider une 
dette. Pour For, c'est tres exactement la valeur 
marchande du lingot qui determine la valeur legale 
de la monnaie. Lefrai, seulfacteurde depreciation 
d'une piece d'or, est assez insignifiant pour qu'on 
n'en tienne pas compte. Et cependant il suffit qu'il 
soit de tres peu d'importance pour qu'on refonde la 
piece. L'inconvenientdeces refontes est si reel que, 
pour eviter l'usure des pieces, on a propose (notam- 
ment pour les pieces de 10 francs, le plus sujettes 
a se frayer) de les faire racheter par la Banque de 
France et de les remplacer par des coupures de 
papier du m&me chiffre. 



VIDAL ET HAEGK 27a 






En ce qui concerne reorganisation g6n6rale du 
credit qui a ete la preoccupation dominante de 
Haeck, comme de Vidal, il faut reprocher a nos 
deux auteurs une confusion tr6s grave. 

Le syst&me de Haeck est un systeme theorique- 
ment bon, si on ne Tenvisage, comme il doit 
T^tre, que comme un systeme d'organisation du 
credit a long terme. Or ces banques mutualistes 
nous sont donnees par Haeck comme supprimant 
toutes les banques d'actionnaires, m6me les ban- 
ques de circulation. II y a Ik une confusion entre 
les conditions du credit a long terme et celles 
du credit a court terme. Haeck parle constam- 
ment de ces capitaux qui vont gratuitement 
aux banques et dont devraient profiter gra- 
tuitement les emprunteurs. Mais il meconnait le 
veritable caractere de ces pr6ts faits aux banques : 
ce sont des depdts. Les banques de circulation ne 
recoivent que les capitaux qui refusent de se 
placer. Elles sont leur coffre-fort provisoire, une 
bourse generale dont on peut a chaque instant 
vider le contenu. Elles ne peuvent des lors que 
sur prevision et calcul approximatif, disposer, 
pour un temps tres court, d'une partie des sommes 
qui leur sont confiees. Elles le font en escomptant 
des effets de commerce. L'erreur de Haeck est 
d'avoir cru que les capitaux de placement s'offri- 

Aucuy. 1 8 



274 LES SYSTlLMES S0GIAL1STES D'ECHANGE 

raient aux mutualites dans les conditions ou 
s'offrent aux banques les capitaux de roulement. 
En fait, les mutualites n'ont rendu de reels ser- 
vices qu'en penetrant dans des milieux donts'eloi- 
gne la grande banque de credit parce qu'elle 
n'a pas en eux une confiance suffisante. A cot6 de 
Torganisation mutualiste, m^me generalisee, il 
semble qu'il devrait toujours rester place pour 
des banques de circulation, obligees par mesure 
de protection de pr6lever un escompte. 

Vidal a commis une erreur inverse, mais oil se 
revfele la mime confusion entre les conditions 
particulieres aux deux sortes de credit. II a voulu 
faire des banques d'emission des organismes de 
cridit a lang terme . L'origine de Terreur de Vidal 
est toute proudhonienne. Elle est dans la mecon- 
naissance absolue du caractfcre du billet de banque 
considere comme pouvant cesser d'etre rembour- 
sable a vue. 

Si nous laissons de cote cette erreur par suite 
de laquelle les deux auteurs trouvaientplus direc- 
tement leur place legitime dans cette etude, nous 
voyons qu'en ce qui concerne Forganisation du 
credit proprement dit (ou credit a long terme), 
Vidal commettait deux erreurs de technique qui 
constituent encore de nos jours des dogmes 
socialistes essentiellement actifs. II voulait que 
l'organe distributeur du credit fut : i° Un 
etablissement central ; 2 Un etablissement 
d'Etat. 



VIDAL ET HAEGK 275 

De m6me M. Jaures, en 1897 S l° rs de ^ a discussion 
relative aForganisationdu credit agricole, proposait 
« d'instituer une banque centrale de credit, char- 
g6e de faire dans l'inter6t du progres et de la 
production agricole des operations 6tendues ». 
Gette banque centrale devant 6tre la Banque de 
France, pr6alablement transformee en banque 
d'Etat, on voit qu'il ne manquait a cette proposi- 
tion, pas mftme latroisi&me erreur de Vidal : celle 
qui consiste a confier a une banque de circulation 
l'organisation du credit a long terme qu'est par 
necessity le credit agricole. 

Quelle est la these qui fut opposee a celle de 
M. Jaures, par le president du conseil M. Meline*? 
Celle de Haeck precisement : Le credit vient d'en 
bas et doit &tre accorde par des organismes inde- 



1. Stance du 17 juin. 

2. Mdme stance du 17 juin 1897. 

M. Jaures a reproche a cette these d'etre une these d'ecole. Le grief 
serait de peu de ported de la part d'un socialiste, mais nous avons eu 
precis^ment l'occasion de monlrer, a la base des constructions th£o- 
riques de Haeck, toute une s6rie d'expe>iences r6alistes. 

Comrae M. Viviani l'avait fait dans la discussion sur le renouvelle- 
raent du privilege de ia Banque de France, M. Jaures a fait valoir 
des arguments d'ordre politique pour semer la defiance a l'6gard des 
mutualites locales. Elles sont, en Italie et en Allemagne notamment, 
(c 1' instrument exclusif du parti catholique ». M. Sorel a fait remar- 
quer que, s'il en 6tait ainsi, c'est que le sentiment religieux etait le 
seul qui fut assez fort pour amener les capitalistes a accepter une 
16gere remuneration pour le pr£t de leurs capitaux. L'Etat, s'il se 
montrait, aux depens des contribuables, aussi g£n£reux, ne serait pro* 
bablement pas moins partial. 



276 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'fiCHANGE - 

pendants et distincts 1 . II etait, croyons-nous, 
piquant de relever que cette th6orie mutualiste T 
consideree de nos jours comme l'antidote du 
socialisme, a et6 presentee, a un point de perfec- 
tion absolue, par un homme qui se prevaut cons- 
tamment de Vidal et de Proudhon et dont on peut 
dire qu'il a partage toutes les haines du socialisme 
a l'6gard de l'argent et desbanques d'actionnaires. 

i. C'est la these qui triompha. La loi du 3 novembre i8g4 avait 
favoris£ la constitution des caisses rural es de credit agricole. La loi 
du 3 1 mars 1899 a cre6 des caisses r£gionales independantes et dis- 
tinctes. Une dotation de 4o millions de francs a ^te imposee a 1? 
Banque de France, dont les caisses r£gionales sont d'ailleurs totale- 
ment independantes. 



CHAP1TRE IV 



LE GOMPTABILISME SOCIAL' 



a A chacun selon sa productivity 
sociale. » 

Soi.vat, Lettre d Anseele, 
27 furrier 1900. 
En general la forme de l'echange 
des produits correspond a la forme 
de la production. 

Kaju. Mabx, loc. cit. 



I. — Base theorique et expfrimentale 
du comptabilisme. 

Le comptabilisme social se presente a nous 
comme le developpement naturel et logique des 
institutions economiques actuelles. // est un sys- 

1 . Le comptabilisme n'est pas une ecole. 11 est la conception ab- 
straite, logique et rigoureuse d'un esprit qui semble d'autant plus 
^pris de logique mathe'matique et theorique qu'il a 6t6, dans la vie 
pratique, un plus grand realisateur. Cf. Owen, les disciples de Saint- 
Simon. M. Solvay, l'auteur de ce system e, est un grand industriel 
beige. Fils d'un raffineur de sel, il fut employe 1 a 20 ans dans une 
usine a gaz. U e'tudia sans autre directeur que lui-m6me, inventa en 
1861 un precede* de fabrication de la soude, dont l'exploitation, apres 
des efforts infinis, lui a permis de r£aliser une grande fortune. 

G'est comme membre du Slnat beige, ou il fut a la fin du xix e 



278 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

teme de substitution du cridit a la monnaie.Le credit 
sert en effet non seulement a prolonger le delai 
de paiement d'une dette mais a supprimer la ne- 

siecle le chef du parti liberal , qu'il formula ses theories sur le pro- 
ductivisme et le comptabilisme, sous forme de discours, de lettres au 
parlement, d'articles de journaux. Il fonda, pour approfondir etelu- 
cider ses vues theoriques, un Institut des sciences sociales ou il eut 
comme collaborateurs les socialistes de Greef, Hector Denis, Vander- 
velde. Nous avons indique au cours de cette etude les principales publi- 
cations parues dans les Annates de V Institut, de 1894 & 1900 (On les 
trouve au Musee social). 

L'Institut cessa de fonctionner en 1900. 

C'estalors que M. Solvay fit construire au pare Leopold, a Bruxelles, 
plusieurs laboratoires scientifiques qui sont des merveilles d'organi- 
sation, d'architecture et de confort : un museum d'histoire naturelle, 
un Institut de chimie, un Institut de physiologic et de inedecine, une 
ecole de commerce, un Institut de sociologie. 11 y a la toute une ruche 
intellectuelle en pleine activity. Le dernier institut est dirigre par un 
sociologue eminent, M. Waxweiler, auquel nous adressons nos meil- 
leurs rem ere i em en ts pour la bonne grace de son accueil. 

Nous remercions egalement M . Solvay qui a bien voulu lire notre 
manuscrit et y joindre quelques observations. Nous les ajouterons au 
texte sans le modifier, fournissant ainsi, a ceux qui nous liront, 
quelques elements d'information et de jugement, qui n'ont pu nous 
faire changer d'avis sur le fonds de la question. Nous publierons 
egalement une note de plusieurs pages parlaquelle M. Solvay a desire 
preciser lui-meme pour le lecteur « ce qui dans l'elaboration de son 
systeme l'a seulement preoccupe" et en constitue le fonds ». 

Ge document constitue done le dernier etat de la pens£e de M. Sol- 
vay. O.n ne saurait en m£connaitre l'interet. 

Que M. Solvay veuille bien accepter l'hommage de notre vive gra- 
titude, et croire que, s'il nous reste des preventions contre Implica- 
tion pratique de son systeme, nous ne meconnaissons pas la qualite 
du but qui l'inspire, ni l'ardeurdefoi quile defend. M. Solvay ecrivait 
dans une Preface recente aux Principes d'orientation sociale qu'a publics 
son Institut : « Certes, je ne me dissimule aucunement corabien je 
derange ceux que satisfait pleinement l'£tat de choses actuel, les 
soranolents, les incrustes de bonne foi dans le pass£... je pourrais 



LE COMPTABILISME SOCIAL 279 

cessite de ce paiement. II est a la base des deux 
modes d'extinction des creances et des dettes que 
sont la compensation et la confusion. 

i. — Lorsque 2 personnes se doivent r^cipro- 
quement des objets semblables, « des choses fon- 
gibles de la m6me espece » dit Fart. 1291 al. 1 du 
C. G. il n'est pas n^cessaire que chacune d'elles 
paie a l'autre ce qu'elle lui doit ; il est plus simple 
de les considerer comme liberees toutes deux jus- 
qu'a concurrence de la plus faible des deux deltes, 
de sorte que Texcedent de la plus forte reste seul 
pour faire Fobjet d'une execution effective (art. 
1289 C. C.) « La compensation est done, dit M. Pla- 

moi aussi m'arr^ter en cherain en cherchant a me persuader que je 
suis satisfait comme eux, et que tout est pour le mieux autour de moi. 
Pourtant, ma conscience se re>olte comme devant un crime, en pen- 
sant que je ferais taire ce que je crois pouvoir devenir la soulageante 
ve>it6 du moment. » Ces paroles meritent d'attirer a M. Solvay de 
nouveaux lecteurs et nous souhaitons qu'elles lui yaillent de plus surs 
interpretes. II ne saurait en trouver qui fassent de meilleure fbi Peffort 
de le bien com prendre. 

Nous citerons le plus souvent M . Solvay d'apres le recueil de ses 
Notes intitule 1 Notes sur le productivisme et le comptabilisme, public en 
1900 chez Lamertin, 20, rue du Marche-au-Bois (Bruxelles). Le vo- 
lume contient d'ailleurs des notes importantes qui ne se trou vent pas 
aux Annales. 

Un resum£ tres bref (92 pages de petit format) a 6t6 publie par 
l'Institut de sociologie en 190^ sous le titre Principes d'orientation 
sociale. Mich et Thron (Bruxelles). Ne contient que quelques lignes 
sur le comptabilisme, mais fixe bien sa place dans 1'ensemble des 
preoccupations de M. Solvay. 

Une conference de M . Solvay au V* Congres international de chimie 
appliquee, le 5 juin 1903, a Berlin (Monnom, 3a, rue de 1'Industrie, 
Bruxelles), fburnirait aux biographes d'utiles renseignements sur les 
recherches et les d^couvertes de M. Solvay. 



280 LES SYST&MES SOG1ALISTES D'^GHANGE 

niol, un mode d'extinction special aux obligations 
r6ciproques qui dispense mutuellement les deux 
d6biteurs de Texecution effective. » 

2. — La confusion se produit alors pour chacun 
de ceux dont les creanceset les dettes s'opposent 
ainsi. Elle est en effet « la reunion sur la mdme 
t6te des deux qualit6s de cr^ancier et de d6biteur» 
(art. i3oo). La dette est reputee eteinte dans ces 
conditions. 

Ainsi,lorsquedeuxcommercantsparexemplesont 
en rapport constant d'affaires et que de Techange 
alternatifde leurs produits sont nees des cr6ances 
inverses, on concoit que Tun etl'autre ne s'attar- 
dent pas, pour multiplier leurs frais, a solder leurs 
dettes au fur et a mesure qu'elles naissent ; ils at- 
tendent que, de leur reciprocity, surgisse le mode 
d'extinction des creances qu'on appelle compen- 
sation ; ils ne font le compte que de l'excedent et 
Tinscrivent au credit de Tund'entre eux ou le sol- 
dent immediatement. Ainsi sont evit^es les allees 
et venues, inutiles et on6reuses des capitaux de 
paiement. 

Ge mode de reglement peut 6tre largement em- 
ploy6 par exemple par les compagnies de che- 
mins de fer. Du faitde la commission de transport 
dont elles se chargent tour a tour, elles se trou- 
vent en cet etat de reciprocity n6cessaire a Textinc- 
tion par compensation. Mais en general ces rap- 
ports reciproques sont assez accidentels : avec 
Textension des marches, avec la speciality des 



LE COMPTABILISME SOCIAL 28i 

operations de production substitute a Tuniver- 
salite du commerce naissant, subsistent demoins 
en moins les anciennes relations de reciprocite. 

Cependant, la compensation joue un role de plus 
en plus considerable. C'est qu'elle est favoris^e 
par des institutions particulieres, par les banques. 
I/usage s'est introduit, notamment chez les com- 
mercants, defairede la banque Tagent des encais- 
sements et des acquittements, de diliguer le ban- 
quier dans toutes les operations derecouvrement 
et de paiement. La banque centralise ainsi les 
creances et les dettes d'un nombre considerable de 
clients. Cette centralisation lui permet d'6teindre 
un grand nombre d'entre elles sans deplacement 
de fonds. 

Supposons une banque qui fasse les affaires com- 
merciales de 10 clients. Elle se substitue a eux 
dans toutes leurs operations. Dfes lors, une creance 
de Tun des clients de la banque, A par exemple, 
sur l'un quelconque des 9 autres, devient une 
creance de la banque sur elle-m6me. A est lui- 
m6me debiteur, sinon de celui dont il est crean- 
cier, du moins de Tun des 9 clients, mais sa dette 
est provisoirement une dette de la banque vis-a- 
vis d'elle-m6me. Elle peut done 6teindre la creance 
et la dette. II y a la une centralisation des opera- 
tions financieres qui permet de ne faire entre les 
clients de la banque qu'une liquidation finale. 

La banque devient une caisse commune ; en elle 
s'accumulent les capitaux de roulement de tous 



282 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

les commercants. Elle pourrait en quelque sorte 
individualiser cescapitaux, et, si Ton imagine que 
les fonds de chacun soient deposes dans un tiroir 
particulier, on verra, d'une facon claire, qu'une 
creance de A sur B peut seliquider par le trans- 
port de ioo francs du tiroir de B dans celui de A ; 
qu'une dette de A peut se traduire par un retran- 
chement et qu'ainsi, en fin de compte, il se sera 
fait une repartition particuliere et nouvelle des som- 
me& primitives. Maisl'argent n'a pas besoin d'etre 
individualise : au lieu de ces modifications con- 
stantes du niveau des caisses individuelles, on 
concoit qu'il soit aussi simple de ne pas distin- 
guer mat6riellement dans la masse ce qui est la 
part de chacun et de tenir seulement par 6crit le 
compte des operations actives ou passives propres 
a chaque client. Auvirement de fonds, il est plus 
simple de substituer levirement d'icritures. On ob- 
tiendra de la m6me facon un solde, un r^sidu qui 
sera porte a l'actif ou au passif de chacun. G'est 
de cette facon qu'en effet procfedent les banques. 
Elles recoivent les fonds de leurs clients : elles 
ont alors deux moyens de regler avec euxleurs re- 
lations : i° oubien elles ouvrentun compte courant, 
c'est-a-dire qu'en face de Tactif qui se complete de 
tousles recouvrements ulterieurs, elles inscrivent 
les dettes passives et font la balance; 

2° Ou bien elles delivrent un carnet de cheques, 
c'est-a-dire un carnet de mandats de paiements a 
chacun de leurs clients. 



LE C0MPTAB1LISME SOCIAL $83 

Le banquier recoit-il 1'ordre de verser une cer- 
taine somme a Fun des clients de sa banque, le 
cheque fait foi de l'element passif introduit dans 
l'actif du debiteur. II collabore a la constitution 
ulterieure d'un compte qui sera arr6t6 sur ces ele- 
ments. A vrai dire, le plus souvent Pusage du 
cheque n'est pas exclusif de la constitution d'un 
compte courant. 

Nous allons voir en effet qu'il a son maximum 
d'utilit6 quand on envisage les rapports non plus 
des clients d'une m6me banque mais des clients 
de banques differentes, car il devient alors Tins- 
trument du Clearing 1 . 

Nous avons jusqu'ici envisage le travail de com- 
pensation a l'interieur d'une banque unique, cen- 
tralisant par hypothese les operations financieres 
d'un grand nombre d'individus. Mais il n'en est 
pas ainsi dans la realite. Dans une m6me ville, 
plusieurs banques se partagent la clientele et, 
dans des villes differentes, ce ne sont pas les 
m6mes Gtablissements qui operent. Les banques 
substitutes aux individus dans leurs relations de 
creanciers ou de debiteurs deviennent done, si on 
laisse de cote le travail de reglement int^rieur qui 
s'en suivra, reciproquement cr^ancieres et debi- 
trices les unes des autres. 

Elles ont elles-m6mes deux moyens d'operer 
dans une large mesure la compensation. i° Ou bien 

i. Y. Diagram me de la fonction du Clearing. J evons, La monnaie, 
ch. xx (Paris, F. Alcan), et Revue d'econ. polit., 1899, p. 3i5. 



284 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'fcGHANGE 

les banquiers (surtout ceux d'une m6me ville) se 
rassemblent a certaines heures de la journ6e ; a la 
crGance de chacun d'eux sur Tautre constatee par 
un ordre de paiement dont il est porteur (cheque) 
repond la dette qu'il a lui-m6me vis-a-vis de ce 
premier banquier. Et c'est seulement pour le re- 
sidu qu'il y a lieu a un versement effectif. 2° Ou bien 
les banquiers realisent a un second degre cette 
centralisation qui, au premier, a dejapermis une 
foule de reglements par simple virement. lis sont 
par exemple en compte courant avec une banque 
superieure, unique et commune qui proc^de vis-a- 
vis des banquiers comme ils ont procede vis-a-vis 
de leurs clients. 

On voit done a quelles conditions et par quels 
moyens se realise la compensation a travers Ten- 
chev6trement infini des rapports individuels. Elle 
suppose : 

i° Une centralisation des fonds ; 

2° Une centralisation des creances et des dettes. 

Les moyens dont elle use sont : i° le compte 
courant; 2° le cheque. 

Insistons sur la premiere condition :le banquier 
n'ouvre a son client un compte courant, ne lui 
delivre un carnet de cheques que lorsque celui-ci 
a pr6alablement fait chez lui un d6pot d'argent. 
Un article fondamental des statuts de la Banque 
de France interdit la constitution d'un compte cou- 
rant a d6couvert. Et il est bien evident que l'inte- 
r6t personnel du banquier Tempdchera d'accorder, 



LE C0MPTABIL1SME SOCIAL 285 

sans garantie prealable, un credit quelconque a 
ses clients. La caisse de chacun est transportee a 
la banque. Sur la page ou s'enregistre l'actif pri- 
mitif viendront dans la suite, a Tetat de chiffres 
abstraits, elements d'additions et de saustractions, 
s'adjoindre les rentrSes et les sorties oper6es au 
compte du client. On obtient ainsi comme le plan 
figuratif de la situation de chacun a chaque mo- 
ment ; a chaque moment, la balance peut 6tre faite 
de l'actif et du passif; le banquier arr&tera le 
compte quand il y aura equivalence, a moins d'une 
absolue certitude de solvability. 

Pour le cheque, deux raisons font qu'il doit 6tre 
encore plus imperieusement garanti par une pro- 
vision disponible : i° Tinsufflsance de securite 
qu'ilprocurerait a celui qui le recoit, sile banquier 
pouvait en refuser le paiement. 2° Le caractere 
eph^mere de cette monnaie qui doit 6tre r^alisee 
dans un intervalle de quelques jours. Aussi la loi 
francaise du i4 juin i865 dispose-t-elle expresse- 
ment, dans son article 2, que « le cheque ne peut 
6tre tire que sur un tiers ayant provision prealable », 
et la loi du 19 fevrier 1874 (art. 6 in fine) etablit la 
sanction : « Celui qui 6met un cheque sans provi- 
sion prealable et disponible est passible de lamftme 
amende (6 pour 100 de la somme inscrite au cheque 
sans qu'elle puisse 6tre inferieure a 100 francs), 
sans prejudice des peines correctionnelles, s'il y a 
lieu » (peines de Tabus de confiance). 

Sur les caracteres de la provision necessaire, un 



286 LES SYSTILMES SOGIALISTES D'tiCHANGE 

arr6t de la Ghambre civile de la Courde Cassation 
du 24 mars 1890 (S. 90. 1. 267) decide : « que la 
provision prealable, voulue par la loi de i865, ne 
saurait resulter de Tinscription au compte courant 
existant entre le tireur et le tire d'effets n6go- 
ciables, non encore echus, et remis au dernier 
moment sous la condition de leur encaissement a 
l'echeance. » 

Bref, le cheque ne peut servir qu'k effectuer un 
retrait. En Angleterre, ces prescriptions et ces 
sanctions n'existent pas; aussi le cheque n'est-il 
pas pour son titulaire une valeur sure car le ban- 
quier peut refuser le paiement pour absence de 
provision et c'est le seul cas ou il puisse le faire. 

On voit done bien que dans toutesces operations 
ou n'apparait pas la circulation monetaire, la mon- 
naie existe cependant a la base. M. Jones, a la 
conference monetaire de 1892, disait 1 :« Chaque 
cheque, chaque traite exige une somme specifique 
de numeraire ; e'est un ordre de payer un certain 
nombre de livres ou de dollars que le signataire du 
cheque ou de la traite a a son credit. Les cheques 
et les traites de ceux qui n'ont pas de monnaie ne 
sont ni acceptes ni payes par les banques... Lord 
Overston, banquier lui-m6me, appele a temoigner 
devant la commission parlementaire speciale,en 
i84o, fut interrog6 sur la question de la relation 
entre le volume de monnaie et le credit : « Je 

1. Cit6 par Dechesne, Revue d'econ. polit., 1904, p. 7i4» Procfcs- 
verbaux de la Conference internationale monetaire de 1893, p. 278. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 287 

considere, dit-il, que la monnaie d'un pays est la 
fondation et que les lettres de change sont Tedifice 
auquel elle sert de base. » 

I. — Apres ces quelques indications theoriques, 
il nous faut voir maintenant quelle est, dans les 
faits, la place qu'occupent ces deux modes de regle- 
ment : le virement et Techange de cheques. 

Tout d'abord, remarquons que rien n'est moins 
neuf que l'existence de ces modes d'extinction. 
Des qu'il y eut des banquiers ils pratiquerent le 
compte courant et Ton pense que c'est Tusage du 
ricipissi de dep6t, circulant lui-m6me comme une 
monnaie, qui a donne Tidee du billet de banque 
representatif. Les bancherii de scripta venitiens 
du xn e si&cle et la Banque publique institute a 
Venise par le reglement du 28 decembre i584, la 
premiere qui nous soit connue, avaient ce role 
d'intermediaires entre cr^anciers et debiteurs et 
procedaient par virernent de compte 1 . Au xix e 
siecle se sont sansdoute multipliees les institutions 
qui ont favoris6 les modes d'extinction des creances 
et des dettes sans intervention de monnaie. Une 
sorte de hierarchie s'est faite entre les banques ; 
la preeminence ordinaire de la banque d'emission 
(qui est le plus souvent unique) d'une part, et 
d'autre part, le phenomene de concentration par 
suite duquel les banques se presentent maintenant 

1. V. de Greef. Annates de Vlnslitul des sc. sociales, 1896, et 
sources cities par Haristoy, op. cit. 



288 LES SYST&MES SOGIALISTES D'ECHANGE 

avec la forte unit6 d'un tronc (Tarbre etendant sa 
fine ramure sur tous les points du sol, semblent 
realiser le plan m6me de M. Walras l : celui d'une 
banque centrale r^glant finalement par vire- 
ment celles des cr^ances et des dettes qui au- 
raient r£sist6 a ce mode de liquidation dans le 
champ plus elroit des banques locales ou qui ne 
se seraientpascompens^es dans les Clearings*. 

De plus, a limitation des premiers clearings de 
Londres, se sont multiplies un peu partout les 
« centres bruissants dies ^changes de cheques » 
qui semblent nous ramener, comme le dit M.Gide, 
a P6change direct des produits : « Ges liasses mons- 
trueuses de cheques, lettres de change, effets de 
commerce qui sont echang6es et compens^es 
chaque jour ne sont que les signes representatifs 
de monceaux de caisses, de ballots, de barriques 
qui ont et6 echang6s en nature 3 . » 

Cependant on a pu soutenir que la proportion 
des liquidations effectu6es sans monnaie avait 
peu varie : En 1866, M. Babbage 4 dans un m6- 
moire lu devant la « Statistical Society de Lon- 
dres » a montr6 que, des 1839, la quantite de nume- 
raire echang^e dans les transactions quotidiennes 
etait souvent inferieure a 4 pour 100. En i865, sir 

1. Walras, P Ian d'une banque de virement (Revue d'Econ. pol. 1898). 

2. Sur le role de la Banque de France a cet 6gard, voir infra. 

3. Gide, op. cit., q* £dit., p. 285. 

4. Cit£ par Jones, Conference monetaire de 18Q2. V. Dechesne, 
Revue d' icon, polit., 1904, p. 7i3. 



LE C0MPTAB1LISME SOCIAL 289 

John Lubock a demontre que la monnaie, en y 
comprenant le numeraire et les billets de banque, 
ne representait que 2,8 des transactions de la 
banque dont il etait un des associes. 

M. John Martin, banquier a Londres, a soumis 
a la m6me societe de statistique des chiffres ex- 
traits des tableaux officiels d'ou ilresulte que, en 
1880, les banquiers de Londres ont fait, en mon- 
naie, absolument le m6me pour cent de leurs paie- 
ments qu'en 1864. Ges divers temoignages ten- 
dent a montrer que « la proportion des echanges 
«ffectues sans monnaie ne s'est pas notablement 
accrue » et c'est une consideration qtiil importe 
de ne pas perdre de vue, parce que le chiffre crois- 
sant des liquidations qui se font sans monnaie 
semblerait indiquerque leur developpement sefait 
•au detriment des liquidations monetaires et qu'il 
y a tendance a Felimination definitive de la mon- 
naie. 

Ces reserves faites sur Tutilite d'une propor- 
tion d'ailleurs difficile a etablir, nous donnerons 
quelques chiffres pour faire sentir Timportance 
«xtr6me de ce mode ametallique 1 de liquidation. 

En Angleterre 2 , il est favorise par l'habitude qu'ont 

1. Nous savons en quel sens il faut entendre cette expression. Le 
-m£tal n'apparait pas dans la circulation, mais il est a la base de la 
•circulation, dans les caisses des banques. 

2. En Angleterre, on paie 2 sous de lait par cheque, chaque jour, 
ou mensuellement sur livraisons de 3o tickets remis au jour le jour. — 
En Amerique, les Etats-Unis notamment utilisent le cheque aussi 
largement. Les clubs n'acceptent pas le paiement en especes ; l'admi- 

Aucut. 19 



290 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

prise toutes les classes de la societe de faire de la 
banque le centre de toutes leurs operations. Pas un 
boutiquier, boucher, epicier, charpentier qui n'ait 
son compte de banque, c'est-a-dire que par tous r 
dans les transactions commerciales au cours des- 
quelles on peut avoir a payer ou a percevoir, le che- 
que est utilise. Le cheque anglais est toujours tire 
sur un banquier. II est le plus souvent stipule 
payable a un autre banquier (representant du 
creancier, son client), et peut par suite donner lieu 
au reglement en clearing. II porte le nom du ban* 
quier creancier inscrit entre deux barres. De la 
vientson nom de chhque barri (crossed check). Le 
procede le rend inutilisable entre les mains de tout 
autre que le banquier d6sign6. 

De plus ces cheques ainsi reunis entre les. 
mains des banquiers fournissent par leur recipro- 
city les elements de compensations extrftmement 
actives dails les clearings. Voici comment 
M. Roche-Agussoldecrit le mecanisme du Clearing* 
house de Londres, a limitation duquel ont ete 



nistration y voit un gage de s£curit6 contre le vol de ses employe's. 
Le paiement des fournisseurs, qui exige chez nous qu'on aille le faire 
soi-m&me ou qu'on en charge unepersonne de confiance, peut se faire 
par n'importe quel interm^diaire, grace au crossed check. Les bou- 
chers parisiens sont, parait-il, couramment votes par leurs employe's 
qui vont porter les fournitures et qui recoivent les paiements a des 
dates impresses. La crainte de m£ con tenter le client empeche le 
patron de se renseigner, et les contestations sont nombreuses. Les 
bouchers de Chicago et de New- York ne connaissent pas ces incon- 
y£nients. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 291 

organises tous les autres 1 : Au Clearing house, 
chaque banque a un representant sedentaire qui 
tient les comptes (Tinclearer) ; un autre qui distri- 
bue les traites aux debiteurs : le runner. Chaque 
client du clearing recoit, par les runners succes- 
sifs des autres clients,, Yitat des dettes de la mat-* 
son. Apres verification, il en constitue son inclea- 
ring qui est de nouveau verifie a la banque m6me, 
ou Ton s'assure notamment de l'existence d'une 
provision. Les « returs » ou refus de traites sont 
notifies a Tinclearer par ecrit. A Yinclearing d6fi- 
nitivement 6tabli s'oppose Y oulclearing (6tat des 
creances). De leur comparaison nait la balance 
definitive, abslraite et purement enonciatrice 
d'une somme a verser au clearing ou a inscrire a 
son actif — ou d'une somme a en recevoir. 

Le Clearing est, on le voit, rev6tu d'une sorte de 
personnalite symbolique, qui ne peut avoir qu'un 
actif ou un passif momentane, puisque toutes les 
operations doivent en fin de compte s'equilibrer. 

Ces operations se renouvellent a Londres trois 
fojs par jour. 11 y a la comme une institution per- 
manente d'une extreme activite, comme une caisse 
centrale, commune aux banques, qui, danslecercle 
etroit d'une ville, eteint, au fur et a mesure 
qu'elles naissent, les dettes des banquiers par 
leurs cr6ances. De la sorte, ont ete compensees 



i. Roche- Agussol, Essai sur le Clearing system, these, Mont pellier, 
I90i,p. 74. 



292 LES SYSTEMES S0C1ALISTES D'ECHANGE 

en Anglelerre en igo5, creances et dettes pour 
12 milliards 905 millions de livres sterling 1 . 

En Amerique, Tactivite des Clearings est plus 
considerable encore : les compensations operees 
en 1905 se sont elevees a i4o milliards 5o2 mil- 
lions de dollars. 

Relativement a ces chiffres, il se fait en France 
une compensation bien reduite*.En i<)o5,lechiffre 
en est de 10 milliards 276 millions de francs. La 
cause en est la defiance que manifestent a Tegard 
du cheque un grand nombre de commercants et 
toules les administrations publiques. Cette de- 
fiance tient a Tinexistence en France du cheque 
barre qui offre des garanties certaines contre le 
vol; d'une facon plus profonde, elle tient a une 
certaine hesitation a recourir a la banque pour en 
faire Tagent de ses encaissements et de ses paie- 
ments 3 . 

II faut remarquer d'ailleurs que la plupart des 
banquiers ont un compte courant a la Banque de 

1. J. de statistique, m'ai J 906; la livre sterling vaut 35 fr. 221 ; 
le dollar vaut 5 fr. 181 3. 

a. V. Econ. fr., 27 Janvier 1906. 

3. La defiance est certaine a l'egard des banques privies qui 
existent encore dans les localites ou n'ont pas p6n6tre" les succursales 
des grandes banques. 

Le nombre des cheques en France a cependant augment^ : il 6tait 
En i8y9, de : 5904901 sur place; 

1 75 1 600 de place en place ; 
En 190a, de : 7 4o3 84o sur place; 

1 897 705 de place en place. 

Economiste europSen, 1906. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 293 

France et qu'ainsi peut se substituer au procede 
du clearing le proced6 du virement, encore plus 
commode. La Banque de France remplit en effet 
Toffice d'un vaste clearing house. Elle delivre a 
ses clients (qui sont surtout des banquiers) des 
bons de virement dits mandats rouges, a cause de 
leur couleur, et ainsi concus : La Banque de 
France est priee de porter au credit de M la 
somme de ... dont elle d^bitera le compte de 

M'. 

Grace a ces bons de virement, les situations 
respectives se modifient avec le mouvement m6me 
des creances et des dettes, sans deplacement al- 
ternatif de fonds. Voici ce qu'en dit M. Loubet : 
« Un simple mandat adresse a la banque suffit en 
effet pour op6rer un reglement sur la m6me place 
sans aucun frais. Pour les r&glements a effectuer 
d'une place sur une autre ou la banque possede 
une succursale ou une agence, les m6mes facilites 
sont accordees moyennant une tres faible com- 
mission. L'augmentation des divers comptes cou- 
rants qui, de 6g43 en i860, passent successive- 
ment a 7 534 en 1870, 8180 en 1880, 12943 en 
1890, 37 290 en 1899 suffit a expliquer Timportance 
des sommes compensees actuellement par la ban- 
que pour le compte de ses clients. » En 1899, ^ e 
montant des sommes virees s'elevait a 102 mil- 



1. V. Paul Loubet. La Banque de France et I'escompte. Paris, 1900, 
p« 56 et suiv. 



294 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

liards ; en 1905 il a 6t6 de 171 227 727 200 
francs 1 . 

II faut signaler dans cet ordre d'idees une in- 
stitution qui va beaucoup plus loin, puisqu'elle 
n'est rien moins qu'une tentative d'internationa- 
lisation du proced6 : Les trois grandes banques 
de TUnion scandinave : Banque nationale a 
Copenhague, banque de Su6de et banque de Nor- 
vege ont etabli entre elles un systeme de compen- 
sation, qui leur permet des tirages reciproques 
regies trimestriellement par un solde en especes, 
billets de banque ou remises sur Tetranger. 

Remarquons-le bien, la compensation joue d6ja 
un role considerable dans les reglements interna- 
tionaux, sans ces institutions qui peuvent aboutir au 
simple virement : que fait en effet le commercant 
A..., domicilii a Paris, et debiteur de B..., domi- 
cilii a Londres, quand il achate a Paris du papier 
de creance sur Londres et qu'il se libere en l'expe- 
diant en place de monnaie ? II compense sa dette 
en se constituant creancier*. On entrevoit que les 
banquiers parisiens, ou pour mieux dire une ban- 
que centrale parisienne pourraitcentraliser tousles 
ordresde payer sur Londres et les 6changercontre 
les ordres de payer sur Paris que possederait la 



1. Haristoy, op. cit. t p. aa6. 

a. V. de Foville, La monnaie, p. aa3 et suiv. 

Gette facon de payer supprime les transports d'argent interna - 
tionaux, elle ne supprime pas la necessity d'acheter avec de la monnaie 
dans le pays les creances a expedier. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 295 

banque de Londres 1 . Et des ^changes pourfaient 
se faire sans remise effective par simple mandat 
t^legraphique. Lestransferts telegraphiques entre 
banquiers sont devenus courants : ils constituent 
de veritables cheques internationaux, utilises sur- 
tout dans les operations d'arbitrage qui sont des 
ordres d'achat pour lesquels la plusgrande promp- 
titude est indispensable. Ges ordres s'enchev^trent 
si bien qu'il est possible de les regler pour la 
plus grande part par compensation. Le transfert 
tel£graphique se fait, m6me a decouvert, mais 
c'est une operation qui se restreint a des banques 
offrant une grande surface. 

L'etablissement d'un Clearing house interna- 
tional a donne lieu a des propositions precises et 
des calculs de M. Muhleman ont permis de deter- 
miner « Teconomie mon^taire qui en resulterait». 
Actuellement, les liquidations internationales he- 
cessitent l'usage d'un dollar pour chaque 17 
dollars d'echanges commerciaux : les clearings 
nationaux ont reduit cette proportion a 1 pour 3o ; 



I. L'indemnitS de guerre de 1870 (5 3oo millions) fut pay6e de la 
facon suivante : 

5oo millions en especes ; 

398 — en billets de banque de France, Prusse, Belgique ; 
3a5 — en compensation de l'indemnitS due pour les chemins 

de fer de l'Est ; 
4 177 — en lettres de change tirees sur les dSbiteurs Stran- 
gers de la France. 
De Greef, p. i46. — Gf. de Foyille, p. 220 (donne des clriffres 
un peu diffe>ents). 



296 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'ECHANGE * 

la mfeme economie serait r6alisee international 
lenient 1 . 

Voila indiquee Timportance du mouvement 

ctuel des compensations. Rappelons qu'il n'eii 

resulte point que la proportion des ^changes 

effectu^s sans monnaiese soit accrue. Hen r6sulte 

seulement qu'elle est extr^mement consid6rable 

II. — Mais il est des institutions sur lesquelles- 
le comptabilisme s'appuie avec plus de complai- 
sance encore, parce qu'elles constituent comme 
des experiences, et qu'elles semblent lui donner, 
outre cette premiere base, historique et evolutive,, 
la base indefectible de la methode experimental . 

G'est ainsi que la 1 Caisse d'epargne postale 
d'Autriche* estfrequemment citee paries cdmpta- 
bilistes : Elle ne se contente pas seulement de 
rendre au public le service de conserver et de 
faire fructifier son epargne ; elle s'est fait Tagent 
tr6s efficace de l'extinction des creances et 
des dettes par compensation. Adhere-t-on a son 
service de cheques etde comptescourants: contre 
dtpdt effectu6 ou compte ouvert sur d6pot, elle 
delivre un titre qui en est la constatation et qui, 
envoye a un non-adherent, lui donnera le droit de 
se faire payer au guichet du bureau de poste dans 



i. De Greef, op. cit., p. a4- 

a. V. Annates de VInst. des sc. soc, 1896, p. 207 (Hector Denis). 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 297 

le voisinage duquel il habite. Rien jusque-la de 
bien original ! II en est de mime en sorame chez 
nous quand nous envoyons un mandat-poste, sauf 
l'existence prealable du compte. Mais si Topera- 
tion se fait entre adherents — et la caisse d'epargne 
de Vienne s'efforce de multiplier ces relations 
entre adherents a son service de comptes coil- 
rants en publiant leurs noms 1 , — un ordre de 
paiement se traduit par une double operation : 
inscription au debitde Tun d'entre eux, inscription 
au credit du ben^ficiaire. 

Gette idee de faire ainsi de la caisse d'epargne 
postale le centre des operations de virements est 
une idee que favorise particulierement la multi- 
plicity des bureaux de poste auxquels ont l'occasion 
de s'adresser les moins fortunes, c'est-a-dire ceux 
qui ont le plus grand besoin de ce mode eco- 
nomique de liquidation. Aussi s'est-elle r6pandue 
rapidement. Hector Denis, en Belgique, proposa 
recemment l'organisation d'un service de cheques 
et de virements de compte a la caisse d'epargne 
et de retraites, analogue a celui qui fonctionne en 
Autriche. Gette proposition ne fut pas adoptee 
parce que, le 12 aout 1901, devancant cette propo- 
sition, un arr6te du roi Leopold avait stipule 
l'application d'une reforme analogue par l'admi- 
nistration des postes : L'article 1 de cet arrets est 
ainsi concu : « La liquidation par Tadministration 

1. Le nombre des affiles au service des cheques et virements de la 
Caisse d'epargne d'Autriche 6tait en 1903 de 57038. 



298 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

des postes des sommes recouvrees du chef d'effets 
de commerce, de quittances simples ou d'envois 
avec encaissement dont le bordereau de depot 
s'el^ve a i ooo francs au mbins, peut, a la demande 
des ayants-droit, 6tre operee au moyen de verse- 
ments faits a la banque nationale de Belgique, au 
credit de tout titulaire d'un compte courant a cet 
etablissement financier ou dans ses succursales et 
agences, soit le deposant lui-m6me ou un tiers 
expressement designe au bordereau. » Ge texte, 
un peu obscur, s'eclairera par un exemple : Un 
commercant ayant un compte courant a la banque 
nationale depose a la poste un bordereau de som- 
mes a recouvrer dans 200 bureaux de poste du 
pays par exemple, et s'elevant a 10 000 francs. Le 
bureau de Bruxelles transmettra ces quittances 
en recouvrement et les bureaux encaisseurs Favi- 
seront des recouvrements faits. La poste transmet 
alors a la banque nationale un avis la priant d'aug- 
menter le compte courant de ce commercant de la 
somme de 10 000 francs et de retrancher par un 
jeu d'ecriture ces 10 000 francs du compte cou- 
rant simple de Tadministration des postes 1 . 

1. Pour bien comprendre la portle de cette re" forme, il faut savoir 
qu'en Belgique le recouvrement par le service des postes a une im- 
portance considerable. 

La poste beige a fait (d'apres les statistiques du service postal du 
Bureau international de Berne) : , 

En t8g8, pour 766 454 708 francs de recouyrement. 

Poste allemande, 600 289 437 — 

Poste francaise, a49 36o 5o3 — 

Poste suisse, 48 87 1 808 — 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 299 

En Allemagne, la loi des finances du 3o mars 
1900 avait pr6vu la creation pour le i er avril 1906 
d'un service de cheques postaux. 

En France, une commission constitute par le 
minist&re Millerand fut charg6e d'etudier la r6- 
forme du mandat-poste et se prononca pour 
1' adoption du cheque : contre depot d'une somme 
quelconque, la poste remettrait un carnet de 
cheques gr&ce auquel il suffirait, pour faire un 
envoi d'argent d'expedier au destinataire un de 
ces cheques que le bureau de poste devrait faire 
payer a vue. 

Enfin en Suisse, la loi federate du 3 avril 1894 
sur la regale des postes vient de recevoir l'adjonc- 
tion d'un article qui organise un service du m6me 
genre. II est cree a la direction generale des postes 
une nouvelle division chargee du service des che- 
ques et virements. Le monde 6conomique du 
i er Janvier 1906 signale les avantages de la reforme 
en ces termes : A a Berne veut payer un tailleur G a 
Genfeve. S'ila au bureau postal de Berne uncompte 
ouvert de plus de 100 francs et supirieur & la somme 
qu'il envoie, il d6tache un cheque de son carnet et 
Penvoie a B (cout de o fr. o5 a o fr. 10 par ioofr.). 
Mais si B a un compte de cheques a la poste, Tad- 
ministration op6rera, moyennant une taxe reduite, 
un simple virement sur compte. 

Nous touchons avec ces dernieres indications a 
Tavantage de ce mode de liquidation. G'est une 
question d'6conomie. On a parl6 d'une economie 



300 LES SYSTtMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

de metal. On a pretendu que par la on pouvait 
suppleer a son insufBsance ; a l'accroissement des 
echanges peut ne pas correspondre, dans une pro- 
portion suffisante, l'accroissement du stock m6tal- 
lique, m^me complete par un accroissement de la 
vitesse de sa circulation : l'usage plus important 
que Ton faitalors du proced6 de la compensation 
peut emp^cher une hausse de la valeur du metal- 
monnaie. 

La ne reside pas a notre sens T6conomie. Rap- 
pelons-nous en effet que ce mode d'extinction des 
dettes n'augmente qu'indirectement la quanlite de 
numeraire, en augmentant la vitesse avec laquelle 
il peut circuler ; qu'il a sa base dans l'existence 
de la monnaie, que Techange des cheques ou les 
virements d'ecritures ne s'edifient que sur la 
base du d6pot. 

L'6conomie veritable est double l : i° Le cheque 
tend a rendre inutile le billet de banque qu'il 
remplace sans lui 6tre inferieur. Ylimission d'un 
carnet de cheques a cet avantage de n'6tre pas 
soumise a toutes les conditions restrictives de 
remission des billets de banque ; elle n'est sou- 
mise a aucun impot tandis que les banques d'emis- 
sion de plus en plus sont atteintes par la fiscalit6» 
Le cheque, de plus, peut dans une certaine mesure 
6tre remplace par Finscription au compte qui peut 
donner lieu, a moins de frais encore, a un ordre 

I. V. F.-S. Nitti, Essai sur les variations du taux de Vescompte. 
Revue d'icon. polit., 1899, p. 3i8. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 301 

de virement, et qui a les m6mes caracteres que 
le billet de banque ou le cheque : « L'escompte 
des effets de commerce n'a plus pour suite neces- 
saire, 6crit Paul Loubet, remission des billets 
puisque I'inseription a l'actif d'un compte courant 
suffit— a -transformer en une creance exigible la 
creance a terme que le porteur du billet ou de la 
lettre de change a c6dee a la banque f . » 

2° L'autre economie est une economie de d£pla- 
cement qui peut se decomposer en une economie 
de temps, et en une economie de frais. Aux allies 
et venues desgarcons de recetles, necessairement 
multiples, se substitue Tall6e et venue d'un re- 
presentant unique au Clearing ou m&me, sans 
aucun deplacement, une simple ligne d'6criture. 
Aux precautions de l'envoi de numeraire, aux 
frais de port, aux frais d'assurances contre les 
risques, chances d'erreur, se substitue la securite 
la plus complete a meilleur marche. 

Le compte, comme une plaque photographique 
d'une extreme sensibilite, enregistre toutes les 
operations faites pour le compte du client. II est le 
reflet fidele de la vie economique de chacun de nous. 

Etendre le compte, en faire le reflet de la vie 
6conomique generate, lui donner comme base 
T6tendue de notre patrimoine, en faire la page, 
emouvante dans son abstraction, de toute notre 
vie, la nomenclature evalu6e de tous nos actes,tel 

i. Paul Loubet, op. cit., p. 59. 



302 LES SYSTfiMES SOGIAL1STES D'feCHANGE 

est le resultat que le systeme comptabiliste se 
propose d'atteindre. Voila pourquoi ce long ex- 
pose pr£liminaire, r6duit a ses proportions neces- 
saires, etait indispensable et faisait en quelq'ue 
sorte partie dela description du comptabilisme lui- 
m£me. Mais le comptabilisme est autre chose 
qu'une simple systematisation du procede du vi- 
rement. 



II 



Les trois caracteres du Comptabilisme social. 

Nous avons vu quelles conditions il y avait a la 
liquidation des creances par les dettes qu'on Ieur 
oppose. Chacun de nous est tour a tour creancier 
et debiteur mais il n'est que rarementdebiteur de 
celui dont il est pr^cisement creancier. II luiafallu 
domicilier en quelque sorte tous ses fonds dispo- 
nibles, pour que, se substituant alui comme il se 
substitue a une foule d'autres, le banquier put etein- 
dre les creances par les dettes. Gette premiere 
condition, a savoir la centralisation chez le ban- 
quier, les comptabilistes la veulent obligatoire. Et 
ce n'est pas la centralisation chez un banquier 
quelconque qu'ils veulent instituer. Non, leur ideal 
est la constitution du compte courant et le regle- 
ment par virement. Mais nous savons qu'il sup- 
pose une banque unique « plongeant par le noin- 
bre de ses succursales dans le torrent des 



LE COMPTABILISME SOCIAL 303 

echanges » (Hector Denis) et c'est cette banque 
unique, sup^rieure, commune, qu'il leur faut. Le 
comptabilisme de plus introduit, dans le meca- 
nisme des paiements, des perfectionnements (?) 
techniques dont l'examen formera la premiere par- 
tie de notre expose. 

L'autre condition, nous la connaissons 6gale- 
ment : c'est la centralisation des fonds, c'est le 
depot. Nous avpns vu quelles conditions legales 
£taient mises chez nous a remission des ch&- 
ques, et qu'en tout lieu l'inter£t personnel des 
banquiers s'opposait a une ouverture de credit a 
decouvert. Le comptabilisme supprime le depot 
et nous verrons, dans la deuxieme partie de l'ex- 
pose, ce qu'il mel a la place. La se trouvent les 
innovations les plus graves et les plus contesta- 
bles. C'est par Ik aussi que se rattache essentielle- 
ment aux systemes socialistes prec6demment en- 
visages, le comptabilisme social. 

Enfin nous examinerons son troisieme caractere 
qui est l'adoption de 1'etalon psychologique de la 
valeur. 

A. — Le premier caractdre. 

N*envisageons tout d'abord le comptabilisme 
qu'au point de vue des transformations qu'il intro- 
duit dans le mecanisme des paiements i . 

I . A ce point de vue, se r6fe>er aux notes VII et V11I du Recueil, 
qui sont des lettres adress£es au S6nat et a la Chambre des repre- 
sentants en mars 1899. 



304 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'fiGHANGE 

Ghacun, dans l'usage courant, re§oit un carnet 
de cheques qu'il peut remplir au dela des sommes 
qu'il a deposees a la banque. Le banquier dans ce 
cas refusera de payer. Deslors la remise du che- 
que ne constitue pas entreles mains de celui qui 
le recoit, une valeur sure (ce raisonnement, rappe- 
lons-le, ne vaut pas pour la legislation francaise). 
II faudrait, pour que le cr6ancier fut eclaire, qu'il 
put connaitre a chaque moment le montant de Tac- 
tif de celui qui remet le cheque. II saurait ainsi 
s'il pourra 6tre paye. Mais l'actif se trouve engage 
dans des ecritures de compte courant qui ne sont 
pas sous les yeux des creanciers. 

A New-York, un perfectionnement a ce systeme 
a et6 introduit : le cheque est poingonni ; il enonce 
le montant du depot jusqu'a concurrence duquel 
credit est ouvert. Mais il manque ici que Ton puisse 
connaitre les sommes dont il a ete deja dispose sur 
cet actif. II faudrait que la trace des paiements an- 
terieurs fut conservee sur talon par exemple. C'est 
a ce probleme que M. Solvay apporte la solution 
suivante que nous donnons d'abord sousuneforme 
approximative, que nous pr6ciserons ensuite par 
la description qu'en a faite l'auteur. 

Le banquier, au lieu d'un carnet de cheques, re- 
met au d6posant un livret qu'on peut supposer 
par exemple divise en deux parties : la premiere 
partie compos^e de feuilles blanches, ladeuxieme 
de feuilles rouges. 

A la premiere page du carnet, a cotedunom, de 



LE COMPTABILISME SOCIAL 305 

tousles caracteres propres a identifier le titulaire, 
de sa photographie par exemple, se trouve inscrit 
par la banque le chiffre du depot — ainsi qu'elle 
le fait quand elle ouvre un compte courant. 

Les pages blanches et les pages rouges sont di- 
visGes en petits casiers. On peut pour le moment 
se contenterde considerer qu'il y a ainsi des ca- 
siers dans lesquels il est simplement ecrit : bon 
de 10 francs, bon de 20 francs, bon de 5o francs. 
Les feuilles blanches sont destinees a recevoir les 
inscriptions d'actif, les feuilles rouges les inscrip- 
tions de passif. Le carnet a done d'une part un 
import fixe et d'autre part une entree et une sor- 
tie a chiffres mobiles. 

Examinonsdeslorslemecanisme d'un paiement. 
Le titulaire A d'un de ces carnets veut faire un 
paiement de 100 francs a B. II se presente chez B, 
muni de son carnet de caisse. B en le feuilletant 
se rend compte du credit exact de A : Timport est 
par exemple de 1 000 ; 10 casiers de 10 francs ont 
6te obliteres au passif, un easier de 5o francs a 
l'actif. On sait par suite que A dispose de 1000 
+ 5o — 100 comme credit. Le compte courant se 
trouve transport^ de la poche du banquier dans 
celle du client. Des lors B, renseigne exactement, 
inscrit au passif du carnet de A, dans un easier de 
100 francs : « je certifie qu'il est sorti 100 francs 
de votre carnet pour entrer dans le mien ». II 
date et signe. A, de m6me, inscrit a l'actif du 
carnet de B : « je certifie qu'il est entre 100 francs 

Aucuy. ao 



306 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

dans votre carnet venant du mien ». II date et 
signe. 

Ainsi de suite pour chaque paiement. A un mo- 
ment donne, A se presentera a Foffice pour avoir 
un nouveau carnet. On y inscrira comme import 
ce qui reste de la balance resultant : iMel'import 
primitif accru des entries, 2° des sorties. 

Nous ne croyons pas avoir defigure le fonction- 
nement d'un mecanisme 1 dorit M. Solvay a donn6 
la description suivante : On peut, dit-il, s'achemi- 
nervers le type du carnet comptabiliste, en parcou- 
rant 3 etapes : 

La premiere etape est dite du carnet-compte a 
cheques ordinaires. Dans ce systeme, les cheques 
ou parties dechirables du carnet sont en blanc. 
Quand il s'agit de payer, le debiteur inscrit le 
montant de sa dette sur le cheque en blanc, met 
la date et signe. Le talon, signe du creancier, reste 
comme une preuve de cette diminution d'avoir. 
Gelui qui recoitle cheque et dont Tavoirse trouve 
accru d'autant, le fixe au contraire a son carnet 
d'une facon provisoire. C'est seulement la banque 
quidonnera a cet element actif un caractere d'au- 
thenticite a la verification. 

La deuxieme phase est dite du carnet-compte a 
cheques timbres. Dans ce system e, le travail d'ecri- 
ture est en quelque sorte faitd'avance. Destimbres 

i. Voir la note VIII de M. Solvay : Deuxieme lettre aux membres 
du S6nat etde la Ghambre des repr£sentants. Annates, 1899; Recueil, 
p. 93. On y trouve des figures. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 307 

d'une valeur determin6e : 10, 20 francs occupent 
les cases du carnet. Le travail de signature se fait 
par poinconnage : poinconnage des timbres-talons 
parcelui qui regoit un timbre detache, poinconna- 
ges des timbres detaches par celui qui les donne. 
Adherence de ces timbres d6tach6s au carnet cr6- 
diteur. 

L'oblit6ration se fait au moyen d'une empreinte 
particultere a chacun, d6livr£e par 1'office compta- 
biliste, et portant toutes les indications de nature 
a le personnaliser en quelque sorte. 

La troisieme phase est dite du carnet-comptabi- 
Uste. On ne detache plus rien. A un systeme d'o- 
bliteration actif et mecanique sur le carnet credi- 
teur correspond un systeme d'oblit6ration passtf 
sur Tautre. 

Cette description analytique, faitepar M. Solvay 
au Parlement beige, n'est destinee qu'a manager 
ies transitions et a faire comprendre comment le 
carnet comptabiliste derive du carnet de cheques. 11 
ne differe de celui que nous indiquions que par 
un degr6 de mecanisation plus grand, si Ton peut 
dire. 

Une observation nous est imm^diatement sug- 
geree par ce proc6d6. II semble ne permettre de 
paiement qu'entre deux personnes qui se trouvent 
•en presence Tune de l'autre. M. Solvay n'a pas 
parl6 de la facon dont se feraient les paiements 
a distance. Est-ce trahir sa pensee que d'en con- 
cevoir Tid6e suivante, en utilisant les principes 



308 LES SYSTEMES SOGIALISTES D^CHANGE 

poses et le mecanisme postal auquel nous verrons 
M. Solvay faire volontiers appel ? Supposons que 
Toffice comptabiliste ait une convention avec la 
poste. A s^journant k Paris veut payer B qui est a 
Marseille. A se pr6sente a son bureau de poste et 
presente son carnet a Femploy^ ; l'employe Tobli- 
tere, date et signe, apres avoir verifie Factif comme 
l'eut fait le creancier lui-m6me. Un message tele- 
graphique informe le facteur du domicile de B de 
faire lam£me operation sur le carnet de celui-ci, en 
1'obliterant a tacttf pour le montant de la rentree 
qui s'op^re ainsi. Le service de la poste dont les^ 
bureaux sont extr&mement dissemines et relies 
entre eux offre ainsi le maximum de rapidite et 
de commodite au mecanisme des paiements. 

Tel est, a n'envisager le comptabilisme que 
comme une simplification de mecanisme des paie- 
ments, le sens de la reforme qu'il opere. 

M6me a ce simple point de vue, le comptabi- 
lisme suscite certaines critiques : II semble bien 
que le fonctionnement g6n6rald\i systeme doive se 
heurter a la defiance d'un grand nonrbre de per- 
sonnes. Toutd'abordil est inapplicable aux illetris. 
Mais c'est la une objection dont on ne manquerait 
pas de nous dire qu'elle s^inspire d'un lamen- 
table esprit retrograde, puisqu'elle revile la 
preoccupation d'adapter au besoin de tous nos 
institutions. On peut de plus ajouter que l'inter&t 
deviendrait qn stimulant a l'etude. Soit ! Obser- 
vons toutefois que le mecanisme d'un paiement. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 309 

pourra exiger des connaissances multiples, s'il 
intervient par exemple entre personnes de natio- 
nalites differentes ; qu'il exigera le plus souvent 
descalculs prealables, longs, delicats, source d'er- 
reurs nombreuses. Dans quel ordre obliterera-t-on 
les billets ? II suffirait de ne pas les obliterer a 
la suite pour que l'examen du carnet put donner 
lieu a des erreurs de calculs. 

L* incertitude a Pigard des entrees. — La mauvaise 
foi ne peut-elle d'autre part trouver dans l'usage 
du carnet comptabiliste, un moyen de s'exercer 
■commodement ? Gelui qui va recevoir un paie- 
ment aussi immateriel, va-t-il m£me pouvoir s'en 
referer aveuglement aux indications que lui 
presente un carnet? N'a-t-il pas 6t6 possible a 
son titulaire de remplir lui-m6me, de signer ou 
de faire signer par un complice, les cases de son 
carnet qui viennent accroitre son actif. Sans doute 
a ces inscriptions d'actif devront correspondre 
des inscriptions passives sur le carnet du signa- 
taire mais ce carnet n'est pas sous les yeux de 
celui qui recoit un paiement. 

Aussi M. Solvay indique-t-il * qu'il devra n'Gtre 
tenu compte que de Timport officiellement ins- 
crit par la banque a la premiere page du carnet. 
Les inscriptions d'actif ne sont que des imports 
provisoires, dont il sera tenu compte au renouvel- 

i. Voir notamment Annates, 1900 : Discours au S^nat du aa mars > 
ia e note du Recueil, p. i38. 



310 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

lement du carnet, s'ils coincident avec leur Equi- 
valent passif sur le carnet du d6biteur: ils don- 
neront alors lieu a l'inscription officielle d'un 
import. 

Mais de la sorte disparait la superiority du sys- 
teme sur le recours au livret de cheques, et Ton 
voit m6me apparaitre un inconvenient tres r6el. 
Une pareille necessite de recourir a l'office pour 
les inscriptions et renouvellements d'import peut 
se renouveler assez frequemment ; elle entraine 
Timmobilisation du carnet, la n6cessite de con- 
troler tous les carnets dont les titulaires ont £crit 
leur nom sur celui qui est presents, de faire ainsi 
venir pour verifier le carnet de A qui habite Paris* 
celui de B qui habite Marseille, de C qui habite 
Bordeaux ; il en r6sulte une g6ne considerable en 
somme, des attentes, des retards, des pertes, des 
erreurs. 

M. Solvay pense que ces inconvGnients seront 
tres reduits en recourant, pour Torganisation du 
systeme, a l'intermediaire du service des postes* 
II y a des bureaux de poste dans toutes les loca- 
lites et leur nombre pourrait fetre augments 
C'est le bureau local qui d£livre le carnet, qui 
authentique les imports. Mais en qudi les pertes 
de temps, si elles se trouvent par la r£duites, se 
trouvent-elles supprimees ? En quoi, si la verifi- 
cation d'import exige l'examen d'une multitude 
d'autres carnets, y aura-t-il moins de g6ne pour 
la multitude de ceux a qui on demandera d'avoir 



LE COMPTABILISME SOCIAL s 3ii 

a presenter leurs carnets. Sait-on mfeme oil les 
prendre, ces carnets? lis voyagent dans la poche 
de leur propri6taire. 

Falsifications. — Vols. — En ce qui concerne la 
fraude, les falsifications, M. Solvay nous dit 
qu'elles s^ront impossibles parce que son sys- 
t6me permet infailliblement de retrouver le frau- 
deur. Tout paiement est personnalisL Le cheque 
est moins sur parce qu'il est transmissible ; le 
carnet-coinpte ne Test pas. La monnaie metal-, 
lique elle-m^me est moins sure parce qu'elle 
est impersonnelle. i Mais voila bien qui constitue 
sa superiority. La monnaie dispense le payeur 
de donner son nom parce qu'elle est une richesse 
par elle-m6me. Quand quelqu'un recoit une 
piece de monnaie, il lui suffit de s'assurer d'une 
chose : que la piece n'est pas fausse ; a cette 
condition, il est assure d'avoir une valeur. II en 
est, croyons-nous, si serieuses que soient les 
garanties prises, moins sur s'il ne recoit qu'une 
ligne d'ecriture. Est-elle authentique ? le carnet 
n'a-t-il pas ite fabrique de toutes pieces ? est-on 
jamais sur des signes caract6ristiques de l'authen- 
ticit6! Quelle n^cessite desurveiller depres toutes 
les operations effectuees, et quelle faible conso- 
lation que de pouvoir retrouver un jour le voleur 
quand il aura eu le temps de se mettre a Tabri. 

i. V. Recueil de notes, p. 90, p. r4i (Ann., 1900). 



3i2 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Comme le syst&me nous semble devoir eveiller la 
defiance, quand au lieu d'une piece d'or ou d'ar- 
gent, impersonnelle certes, mais ayantunson, une 
couleur, un poids, on ne recevra sur son carnet 
qu'une inscription d'actif froide, abstraite. Don- 
nera-t-elle I'impression d'une richesse sure, four- 
nira-t-elle les garanties essentielles, cette pauvre 
ligne d'ecritures, c'est ce dont nous demandons 
a M. Solvay la permission de douter. 

La methode de M. Solvay. — Ces considerations 
peuvent paraltre a M. Solvay denuees d'impor- 
tance. II nous ecrit : « Les difficultes de detail 
d'une solution qui n'est que fondamentalement 
donnee ne prouvent pas necessairement contre 
sa valeur, mais peuvent temoigner seulement 
du manque d'imagination de celui qui Tinter- 
pr^te. » Et il ajoute : « Le comptabilisme social 
est vrai ; sa notion est thioriquement exacte. » 
Cet acte de foi est par ailleurs fortement motive 
par M. Solvay ; qu'il nous permette cependant 
de n'appr6cier, en mati&re sociale, que la verity 
pratique. Qu'il ne nous dise pas que nous tablons 
sur l'ignorance de la foule, sur la mauvaise foi, 
sur la defiance. La mauvaise foi des uns, l'igno- 
rance des autres est malheureusement trop certaine , 
et c'est manquer de psychologie que d'edifier un 
syst^me quelconque sur la vertu. L'interpr&te d'un 
systeme est-il tenu d'avoir de Timagination ? Est-il 
charge de meubler pour eux les palais de Tavenir, 



LE C0MPTAB1LISME SOCIAL 3i3 

dont il suffit aux « inventeurs » d'esquisser 
vaguement les contours ? Peut-on inventer, en 
matiere sociale ? Opere-t-on sur des elements pas- 
sifs que la fantaisie ou Tart du savant combine a 
son gre ? Ne doit-on pas tenir compte de ceux par 
qui un systeme peut prendre vie ? 

Quelle que soit la portee de ces observations, 
elle ne font que contester la possibility d'une appli- 
cation immediate et ginirale du systeme. Elles 
peuvent paraitre negligeables. Mais la n'est pas 
tout le comptabilisme et nous n'en avons donne 
qu'une premiere approximation. Voici le second 
caractere du comptabilisme. 



B. — Le 2 e caracthre de comptabilisme. 

Nous pouvons le resumer dans les t\ points 
suivants : 

i° Le depot d'espdces, origine actuelle de l'ouver- 
ture d'un compte ou de la delivrance d'un carnet 
de cheques, disparait ; 

2° II est remplac6 par un gage sans dessaisis- 
sement ; 

3° Ce gage est immobilier et mobilier ; 

4° 11 peut 6tre delivr6 des « unites comptabi- 
listes » sur simple capacity. » 

La premifere chose a montrer est que Ton se 
d^gage de l'obligation du depot. G'est ce qui re- 
sulte tout d'abord des citations suivantes emprun- 



314 LES SYSTfiMES S0G1ALISTES D'feCHANGE 

tees a l'oeuvre de M. Solvay ou a celle de ses 
collaborateurs. 

M. Hector Denis termine ainsi son etude sur la 
Caisse d'epargne postale de Vienne 1 : « Le fonde- 
ment de Tetablissement est monetaire ; elle ne 
differe en rien, a cet £gard, de toutes les institu- 
tions modernes du credit et de la compensation: 
mais l'6pargne de monnaie va croissant ; en dedans 
de la circulation monetaire se d^veloppe une cir- 
culation qui, si elle reste encore subordonnee a 
la circulation monetaire, ne lui est plus in6lucta- 
blement enchain^e. Notre effort collectif tend 
pr6cisement a rompre a jamais ce lieu de subordi- 
nation. » 

Et M. Solvay ecrit 2 : « En regime comptabiliste, 
YEtat repr^sentant la collectivity accorde des uni- 
tes acquisitivesen credit sur gage, c'est-a-dire sur 
biens gag6s et ne provenant pas de la simple au- 
thentication d'import provisoire des carnets, aux 
particuliers qui lui en font la demande, sans qu'il 
lui en coute quoi que ce soit, en dehors des frais 
d'administration. Aussi longtemps que le nombre des 
unitis dilivrees de la sorte ne dipasse pas la valeur 
comptabiliste du gage, le comptable social pent en 
dHivrer. » 

Ailleurs, M. Solvay ecrit 8 : « Qui rientrevoit que, 

i. Hector Denis, loc. cit. 
a. Solvay, Recueil de notes. 

3. Id., Recueil de notes, p. i5g, cf. p. i53, cf. surtout note de la 
XV e note, p. i54« 



LE C0MPTABIL1SME SOCIAL 315 

• 

dans I'avenir (mots soulign^s ici par M. Solvay sur 
notre manuscrit), au grand avantage social, TEtat 
pourra accorder du credit comptabiliste non seule- 
ment au productiviste possesseur de biens, mais 
encore au productiviste capable non possesseur de 
biens, sur les simples garanties de sa capacite. » 
C'est la ce qui fait dire a M. de Foville : « Ce ne 
sont pas seulement les biens presents du capita- 
listequipourrontautoriserl'ouverture d'un compte 
mais aussi les gains futurs du travailleur et, de la 
sorte, Tenfant m6me, en naissant, trouvera dans 
son berceau un bon petit carnet, gage par les ser- 
vices qu'attend de lui la collectivite 1 . » 

Sans insister pour le moment sur ces extensions 
futures du syst^me auxquelles M. Solvay attache 
cependant une importance capitate «parcequ'elles 
conduisent au but extreme ou philosophique » 
qu'il poursuit, n'envisageonsque la substitution au 
dipdt despeces du gage immobilier et mobilier (en 
fait de gages mobiliers, M. Solvay ne parle que de 
valeurs d'Etat). 

Chacun peut, sur gage immobilier ou mobilier, 
se procurer sur les choses un pouvoir /^z/d'acqui- 
sition. Lamonnaie metallique est un pouvoir d'ac- 
quisition que Ton se procure par Tali^nation. La 
monnaie comptabiliste est un pouvoir d'acquisition 
que la loi confere sans alienation, sur simple 
nantissement. 

i. De Foville, Lamonnaie, p. 235. 



316 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

On pourrait croire qu'il s'agit Ik de credit sur 
gage, mais il n'en est pas ainsi. Le credit est tou- 
jours inegal au gage. Le pr6t d'argent donne lieu 
au paiement d'un int6r£t. Mais ici l'Etat ne se 
prive de rien; il se borne a d6gager des objets 
1'essence d'eux-m^mes, leur valeur, a monnayerle 
patrimoine. Chacun se trouve credite du montant 
m6me de son avoir sans que cette operation ait 
donne lieu de la part de l'office comptabiliste au 
prelevement d'aucun escompte. L'office en effetne 
se separe d'aucun objet materiel ayant une valeur 
propre, si ce n'est du carnet de compte qui n'a 
que sa valeur-papier. II ne court aucun risque 
parce qu'il est garanti par l'hypoth&que. II n'est 
pas constitu6 par des actionnaires interesses et 
avides, il est un etablissement national, un service 
d'Etat. 

C'est la ce qu'expose en ces termes M. Solvay * : 
« L'op^ration comptabiliste correspond au cas 
actuel d'un particulier qui s'adresseaun capitaliste 
pour obtenir de lui du credit sur gage, avec cette 
difference que, dans ce dernier cas, il y a toujours 
lieu a paiement d'inter^t au capitaliste qui accorde 
le credit, tandis que, si Ton examine leschoses au 
point de vue absolu, cela n'a pas lieu en compta- 
bilisme. 

« On est sorti en effet du syst^me monetaire, il 
n'y a done plus de valeur intrins^que attach^e aux 

I. Solvay, op. cit., p. i53, note xv. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 3i7 

unites acquisitives delivrees, et il ne saurait y 
avoir lieu a paiement d'int6r&t. » 

Cependant, il est question en divers passages- 
de Toeuvre de M. Solvay « d'interSt comptabiliste » * 
Mais il s'agit en realite d'unimpdt. L'interGt comp- 
tabiliste n'est pas le prix d'un pr6t; il est un prelfc- 
vement oper6 par l'Etat sur les manifestations de 
la rlchesse. II n'est pas destine a constituer des 
benefices individuels mais a subvenir a la satis- 
faction des besoins generaux. 

L'impot ainsi etabli aura, gr&ce au comptabilisme r 
l'avantage d'etre exactement proportionne a l'avoir 
de chacun. Aujourd'hui, l'avoir se dissimule; de~ 
venu demain la source et la mesure du credit de 
chacun, il se revelera, il s'etalera au grand jour,, 
il essaiera de se grossir. 

Ge n'est pas la le seul but que permettra d'at- 
teindre le comptabilisme. II permettra de faire de 
l'impot un instrument de justice sociale, en le 
faisant porter * d'une facon speciale et cr reiteree » 
sur la fortune transmise, sur l'heredite capita- 
liste » « afin que le filsne puisse, au point de de- 
part, entamer la lutte avec des armes de privi- 
lege. » 

Tel etant le caractere de 1'interGt comptabiliste^ 
nous voyons qu'il s'agit bien d'une monetisation 
directe, et nous retrouvons ainsi, avec M. Solvay, 
une tentative qui lui est commune avec la plupart 

i. M. Solvay a ajout£ sur notre manuscrit « dans Pavenir ». 



318 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'fiGHANGE 

des socialistes dontles systemesont ete examines. 
Nous avous vuOwen donner aux produits mobiliers 
un pouvoir d'acquisition direct en les evaluant, 
comme toute chose, en travail. Nous avons vu chez 
Proudhon le m6me effort pour donner a chacun la 
mesure d'acquisition integrate que comportait la 
valeur constat6e de tous ses produits 1 . 

M. Solvay va plus loin qu'eux. Ce n'est qu'acces- 
soirement qu'ils envisageaient une mobilisation 
eventuelle des immeubles et de la terre. M. Solvay 
les monetise de preference. II 6crit : « L'encaisse 
delabanque est en or et en argent, soit monnayes, 
soit en lingots; mais, n'est-ilpas evident pour cha- 
cun que, si elle etait en toute autre marchandise de 
valeur aussi ferme que celle de l'or et de Targent, 
remission serait tout aussi serieusement couverte 
qu'elle Test dans les conditions actuelles. A plus 
forte raison par cons&quent, si elle etait representee 
par des hectares de terre, des maisons, etc., c'est- 
a-dire par des immeubles. Je veux dire que si la 
banque avait dans ses caisses des titres hypothe- 
cates couvrant largement ses emissions, elle serait 
aussi et m6me plus garantie que maintenant*. » 

Ce sont la des affirmations que des experiences 
passees et des constatations presentes dementent 
a notre avis, absolument. 

i. V. Proudhon, QEuvres competes, t. VI, p. 117. Exclusion des 
immeubles de la memorisation. 

2. Solvay, op. cil., p. i36. M. Solvay a soulign£ sur notre manus- 
crit le mot « largement ». 



LE COMPTABILISME SOCIAL 319 

Le m6me langage 6tait tenu par Law au xvm e 
sifecle. Certes Law n'avait pas, contre l'usage de la 
monnaie, les preventions que M. Solvay partage 
avec tous les socialistes. II n'avait qu'un but au 
contraire : augmenter la quantity de numeraire. 
Sans tomber absolument dans Terreur mercanti- 
liste et bullioniste, Law qui ecrivait au chapitre vi 
de ses « Considerations sur le numeraire » : « Ce 
quiconstilue la richesse des Nations, c'estune popu- 
lation nombreuseet des magasins de marchandises 
£trang6res et nationales », attribuait cependant 
a la monnaie un role, sinon preponderant comme 
on le voit, du moins tr6s important. « La monnaie 
bien employee, disait-il, entretient et augmente le 
commerce. » (Test dans son effort pour la multi- 
plier et, en vertu d'une conception d'apres la- 
quelle la monnaie n'est qu'un signe> que Law 
soutient la possibility pour une banque d'etendre 
indefiniment remission de ses billets en leur don- 
nant un gage plus sur que Tor et plus illimite, 
la terre : « Le meilleur moyen de parera la p£nu- 
rie des especes, c'est de donner aux hommes un 
signe de transmission dont la mati&re soit prise 
chez eux, dont le prince puisse augmenter et di- 
minuer la quantite suivant les besoins du com- 
merce et de l'Etat et surtout qui ne soit intrinse- 
quement d'aucune valeur. » II ajoutait : « tous les 
signes repr^sentatifs de la richesse sont indiffe- 
rents ou egaux. » 

(Test la m6me th^orie que Ton retrotive apres 



320 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

Texperience demonstrative de la banque de Law, 
dans la discussion relative a remission des assi- 
gnats. Le discours de Thouret du 17 mars 1790, 
qui emporte les dernteres hesitations de la Legis- 
lative, contenait ces mots : « Comment un papier- 
monnaie qui aurait chez nous pour gage des va- 
leurs territoriales 6gales a la valeur numerique 
qui lui aurait et6 assignee, pourrait-il valoir moins 
que Tor, l'argent et le cuivre monnayes l ? » 

G'est la m6me illusion, tenace et captieuse, qui 
chez Vidal se formule en ces termes precis : 
« Toute monnaie 6tant valeur, toute valeur reelle 
doit k la rigueur pouvoir &tre mon^tisee. » 

Soit, mais on ne peut monetiser une valeur 
qu'a l'aide d'une autre valeur reelle. Si a cet 
6gard Tor et l'argent frappes sont devenus l'lini- 
que monnaie, ils le doivent a leur superiority 
technique, c'est ce que nous avons montr6 dans 
Tlntroduction. 

Sans qu'il soit d'ailleurs besoin de recourir aux 
experiences de Law et des assignats, a propos 
desquelles on peut objecter que la speculation 
fut la cause de leur discredit, il suffit de consul- 
ter les faits pour reconnaitre que la valeur de la 
terre est une valeur plus inconstante, plus trom- 
peuse, plus incertaine que celle des metaux p'r'6- 

1. M. Solvay 6crit ici : « Le pass£ n'a jamais et£ une bonne mesure 
du present et encore moins de l'avenir * le progres a toujours bouscuI6 
le statu quo en realUant des idees entrevues ou qu'on tenta d'appli- 
quer. » 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 321 

cieux. L'annee derniere, a la societe d'agriculture 
de France, le directeur du Credit foncier citait 
le cas, non isole, d'un domaine du midi evalue par 
les inspecteurs de la societe iooooo francs, il y a 
vingt ans, et qui, aujourd'hui, du fait de la crise 
viticole, ne pouvait trouver preneur a 20 000 
francs. 

M. Solvay a n6glige de nous indiquer d'une 
fagon precise ce qui arriverait au cas d'une pa- 
reille depreciation. Cependant il semble qu'il ait 
cherche a rendre certaines les valeurs mobilieres 
admises par TOfiice a la constitution de gage. 
Toutes les valeurs mobiliferes seraient des cr6ances 
sur l'Etat, mais l'Etat emploierait les fonds em- 
pruntes par lui dans les operations commerciales 
«t industrielles du pays. Apr6s avoir pris des 
mesures legales pour emp^cher le lancement 
d'entreprises peu serieuses, il participerait a Pen- 
semble des entreprises qui se formeraient. II joue- 
rait ainsi le role d'assureur des fortunes individuelles; 
<c dans Tensemble et par le jeu de la loi des grands 
nombres — les mauvais risques compensant les 
bons — il s'etablira inevitablement un dividende 
moyen qui variera avec la prosperity generate ' ». 
La perception de ce dividende moyen permettra 
d'allouer aux capitalistes pr^teurs un dividende 

1. Voir, sur ce point : Discours sur la libre socialisation. Op, cit., 
p. ia5. Cf. Principes d'orientation sociale, p. 65 et suiv. 

M . Solvay donne en particulier ce proced£ comme devant per- 
mettre de constituer une retraite aux ouvriers. 

Aucuy. 21 



322 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'ECHANGE 

uniforme, inferieur mais sur, et sup6rieur au taux 
moyenactuel. La difference entrera dansles caisses 
de l'Etat a titre d'impot. 

Si, par ce moyen, les valeurs mobilieres peuvent 
offrir un gage sur — question que nous n'envisa- 
geons pas en elle-m6me — aucune mesure du m6me 
genre ne semble pouvoir assurer la stability des 
valeurs immobilieres. Qu'arriverait-il s'il y avait 
lieu de realiser un gage depr6cie dont le propria- 
taire a absorbe toute la valeur comptabiliste ? II 
serait depossede mais qui exploitera son bien ? 
L'Etat peut-il courir Taventure financiere d'une 
vente a perte ? II semble que M. Solvay indique la 
vente, comme suite a la depossession, dans le 
passage suivant l : « A quel moment la deposses- 
sion sera-t-elle prononc^e ? II parait evident que 
c'est au moment ou la limite de la delivrance des 
unites sera atteinte, c'est-a-dire lorsque leur nom- 
bre deviendra exactement egal a celui qui repre- 
sente la valeur comptabiliste du bien gage. A ce 
moment, on pourra accorder un certain delai au 
beneficiaire des unites, afin que, par authentica- 
tion d'import provisoire ou par cautionnement, il 
puisse diminuer le chiffre total des unites accordees 
sur gage ; mais si, ce delai expire, il n'y est pas 
arrive, la depossession effective s'effectuera. Le 
bien sera alorsvendu... Ou bien si Ton admet qu'un 
systeme d'expertise sociale ait et£ organise don- 

I. Solvay, op. cit., p. i55. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 323 

nant a ceux que frappe la depossession, des ga- 
ranties au moins equivalentes a celles que donne 
aujourd'hui la vente publique, le bien de fait pas- 
sera aux mains de l'Etat, celui-ci etant libre de le 
garder ou de le vendre, a charge bien entendu 
de bonifier au depossEdE la difference entre la 
valeur rielle du bien et sa valeur comptabiliste. » 

Ces derniers mots semblent indiquer que le cre- 
dit accorde gratuitement au gagiste ne sera pas de 
la valeur integrate du gage, qu'ily aura une valeur 
comptabiliste ou officielle du gage, distincte de 
sa valeur r6elle. C'est ce que M. Solvay confirme 
par cette note ecrite sur notre manuscrit : « La va- 
leur immobiliere d'un pays represente 25 ou ioo 
fois celle que representera le total des unites 
comptabilistes d6livrees. Les particuliers et les 
banques de credit riches, comme maintenant joue- 
ront leur role envers ceux qui ne le sont pas, en 
surgageant au besoin les individuality produc- 
tives vis-a-vis de l'Etat comptable 1 . » Gependant 
toute Evaluation, m^me inferieure a la valeur ac- 
tuelle, du moment qu'elle n'est faite que par des 
fonctionnaires qu'aucun interGt personnel ne vient 
inspirer, nous parait incertaine, dangereuse, sinon 
arbitraire, et ne nous donne pas l'absolue con- 
fiance que toute perte puisse 6tre evitee a la r6a- 

i . Cette observation nous parait tres importante : elle montre que 
c'est seulement jusqu'a concurrence d'une valeur comptabiliste, infe- 
rieure a la valeur re'elle, qu'il y aura credit gratuit, puisqu'un exce- 
dent de credit ne se delivre que sur emprunt a des particuliers d'un 
surcroit de gage ou d'un cautionnement. 



i 



324 LES SYST&MES SOCIALISTES D'feCHANGE 

lisation*. L'alienation d'un produit prouve seule 
son utilite, confere seule une valeur. Quelle sera 
en l'espfece la valeur d'un produit dont Tutilite 
vient a disparaitre ou qui n'en a jamais eu ? Toute 
Evaluation, faite antErieurement a la vente, man- 
que de certitude. Ce sont la des id£es que Texpe- 
rience d'Owen, les theories de Proudhon et de 
Vidal nous ont d6ja permis d'indiquer. 

Si, comme les socialistes dont nous avons pre- 
cedemment parl£, les comptabilistes adoptent 
cette idee d'une valeur d'acquisition directe pou- 
vant s'etendre a tout le patrimoine 2 , ils different 
d'eux, en ce qu'ils suppriment toute monnaie 
« manipulatrice », m£me representative, tout in- 
termediate mobile, tout signe m6me purement 
figuratif d'une valeur non incorpor6e, si ce n'est 
une inscription de chiffres. M. Solvay ecrit : 
« M. G. de Greef constatait deja que toutes les 
tendances actuelles convergent vers ce resultat 
final (centralisation du credit entre les mains de 
TEtat) et disait que le progres se fera dans l'ave- 
nir, au point de vue de la circulation des richesses, 
par la suppression de la monnaie m6tallique ; 
nous ajoutons par la suppression de toute monnaie 
d'6change. » 

i. M. Solvay a ecrit en marge : « Le gage comptabiliste doit se 
reduire comme sa valeur se re'duit. Sa valeur peut &tre mobilised. » 

a. M. Solvay a souligne le mot pouvant et lent en marge : « II n'y 
aura pas effectivement i pour loo de cas de ce genre. » Ge qui 
montre que e'est seulement sur demande que la monetisation sera 
faite. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 325 

C'est en s'adaptant au mecanisme du compte 
que le systfeme se presente a nous sous un certain 
aspect de v£rit6 pratique \ C'est en n*entrant pas 
dans les details d'application, c'est en 6crivant de 
haut la philosophic du systeme, que TS/L. Roche- 
Agussol lui trouve un air de logique et de sim- 
plicity incontestable. Le systfeme emprunte a un 
mode de liquidation qui fonctionne harmonieuse- 
ment sa souplesse et ses avantages. II se pr6sente 
a nous comme l'aboutissant de toute une serie de 
transformations et il semble qu il constitue, 
comme Ta dit Tauteur dont nous parlons, un cha- 
pitre nouveau du mat6rialisme historique. Les 
comptabilistes se d6fendent fr6quemment d'etre 
des novateurs hardis. lis invoquent en leur faveur 
l'autorite classique de Jevons : « D&s qu'un peuple, 
dit Stanley Jevons, dans son livre sur lamonnaie, 
a fait une experience complete des avantages 
d'un bon systfeme de monnaie, il commence a 
decouvrir qu'il peut se dispenser de Temployer 
comme moyen d'6change, et revenir a une m6- 
thode de trafic singuliferement analogue au troc. 
C'est par le troc que Ton commence et que Ton 
finit. » M. Gide nous dit aussi, « qu'il y a en dffet 
dans les procedes savants et compliques qui con- 
stituent le dernier mot du progr&s economique 
une curieuse ressemblance avec les procedes 
primitifs des soci^tes barbares... L'evolution 

I. M. Solvay 6crit en marge : « Voila le vrai, le seul vrai. » 



326 LES SYSTtiMES S0CIAL1STES D'feCHANGE 

semble prendre la forme (Tun spirale ascension- 
nelle. » 

On reconnaitra, pensons-nous, qu'ily a quelque 
chose de plus qu'une « comptabilisation sociale 
des paiements » dans le comptabilisme. II y a a la 
base de cette comptabilisation tout Talea des Eva- 
luations incertaines. Tout ce que Ton peut mettre 
a la place de la monnaie manque, selon nous, 
d'une egale solidite et d'une egale permanence 1 . 

I . Il est facile de voir quels rapprochements on peut faire entre le 
systeme de M. Solvay et celui que developpait, a t ravers plusieurs 
pro jets, Proudhon en i848. 

Tout d'abord, ils se ressem blent par le but ; il est de part et 
d'autre de suppriraer l f intermediaire de la monnaie melallique pour 
liblrerle producteur de la necessity d'un i er ^change qui lui est de- 
favorable. Ils font de river les vices de la repartition non des vices de la 
production mais de ceux de la circulation. (Voir comment M. Solvay 
developpeles consequences deson systeme, loc.cit., p. lai.) Dira-t-on 
que Proudhon n'a pas du moins tente d'enlever a la monnaie son 
role d'etalon P Ce serait une erreur. Proudhon a reconnu en i855 
que la suppression de ce dernier role elait impliqu6e par la suppression 
du rdle d'intermldiaire des echanges. Il a 6bauch6 la th^orie m&me 
de l'etalon id£al. 

Le moyen, com me le but, est identique au fonds ; il consiste a con- 
fe>er aux elements du patrimoine individuel un pouvoir d'acquisition 
directe. Tout au plus peut-on dire qu'entre Proudhon et M . Solvay il 
y a difference de predilection a Fegard des valeurs admises a la mo- 
nelisation. Proudhon monetise de preference les produits, M. Solvay 
de preference Pavoir immobilier. Maisle l er n'6limine pas les immeu- 
blesettous les a present gratuitement sur simple ga ran tie personnelle. 

Les rSsultats sont les m£mes. L'instrument de transaction (unite 1 
comptabiliste ici, bon d'echange la) constituent entre les mains de 
celui qui le recoit une valeur incertaine et par suite depreciable : 
i° parce qu'il y a incertitude sur la realite ou la valeur de realisation 
du gage ; a° parce que les falsifications et les fraudes sont faciles en 
l'absence de valeur intrinseque du signe ; 3° parce que, comme nous 



LE COMPTABILISME SOCIAL 327 

Si nous essayons de definir le comptabilisme au 
point oil nous sommes arrives, nous pouvons dire, 
en somme, qu'il est un systeme d'elimination de 
la monnaie envisag£e comme intermediaire des 
^changes, sans 6tre cependant au sens absolu et 
historique du mot un systeme de re tour au troc. 
II n'y a pas en effet echange direct des produits, 
dont l'un payeraitTautre. II y a des « transactions », 
des achats, des ventes dont l'effet sur le carnet 
comptabiliste se traduit par des transferts de 
chiffres. De la sorte les objets acquierent bien 
une valeur d'6change directe mais les chiffres 
restent une sorte de monnaie-signe. 

Rien de tout ce qui precede ne fait apparattre 
que le m6tal mon6taire ne conserve pas son role 
d'etalon des valeurs. Dans les reglements par 



allons le voir, la valeur d'acquisition dc 1' intermedia ire depend du 
nombre des intermediates el que ce nombre n'est plus limite par la 
condition d'une valeur intrinseque. 

On pourrait dire qu'entre Proudhon et M. Solvay il existe une 
difference de temperament. M. Solvay fait deliberlment appel a l'Etat 
pour real is er son systeme. Un systeme entierement collectiviste ne 
I'effraierait pas. Proudhon au contraire est un libertaire que le joug 
de l'Etat fait fremir. Mats en pratique, pouvait-il, quelqu'effbrt qu'il 
fit pour s'y soustraire, maintenir son systeme d'echange dans un re- 
gime de liberty de production ? Nous savons bien que non ! 

M . Solvay nous a fr6quemment reproche de ne pas tenir compte 
du mScanisme a l'aide duquel toutes les transactions peuvent s'operer 
sans que la monnaie intervienne. Rien de moins essentiel ni de moins 
nouveau. Proudhon qui etait un pur comptable avait parfaitement vu 
qu'on pouvait regler par la comptabilite les echanges, mais il avait 
cru plus simple de recourir a des billets mobiles. Tout mecanisme 
centralise emploie natureliement le procede indique par M. Solvay. 



328 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

compensation, par virements, il reste que la 
monnaie metallique joue son role d'6talon des 
valeurs.- Mais a notre avis, il n'en est ainsi que 
parcequ'elle continue a jouercelui cTintermediaire 
des ^changes. Si elle disparait comme telle, peut- 
elle encore a servir a mesurer les valeurs ? Une 
premiere fois, nous avons pose nettement la 
question en examinant le systfeme de Proudhon^ 
Proudhon reconnut lui-mfime que la position etait 
insoutenable et parut se r^signer a determiner la 
valeur dans un regime de monopole. M. Solvay 
reconnait aussi qu'd siparer de son support mate- 
riel I'interm&diaire des e'changes, on ne peut conserver 
a la monnaie mitallique le rdle d'etalon. G'est pour- 
quoi en regime comptabiliste et a tous les stades- 
de son d6veloppement elle cesse de jouer ce role. 
Nous sommes ainsi amends a envisager le troi- 
sieme caractere du comptabilisme. 



C. — Le troisihme caractere du comptabilisme. 

Avec le second caractere du comptabilisme, 
nous avons vu ce qui proprement constitue sa 
haute utilite sociale : la liberation du producteur 
et du possedant vis-a-vis du d^tenteur de mon- 
naie. De la disparition de la monnaie metallique 
comme interm6diaire des echanges resulte sa 
disparition comme etalon des valeurs, c'est Taveu 
m6me de M. Solvay. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 329 

II faut au comptabilisme un principe devalua- 
tion en unites constantes. 

En comptabilisme l'echange disparait : il n'y a 
plus entre les hommes que des transactions dont 
la notation breve et rapide constitue un actif ou 
fixe un passif. Toute operation transactionnelle se 
traduit par deux inscriptions : une diminution de 
pouvoir par soustraction, une augmentation de 
pouvoir par addition d'unit6s comptabilistes. 

Est-on bien p6netr6 de cette idee, on voit que : 
i°au moment oil se determine le credit de chacun 
qui limite son pouvoir d'achat il faut ujie evalua- 
tion en une unite determin^e; que 2° a chacun des 
actes qui, dans la suite, se traduiront par une 
diminution ou une augmentation de cet actif pri- 
mitif doit correspondre une evaluation sur la base 
d'une unit6 identique. Si, en effet, cette unite par 
laqueile s'expriment et se qualifient les choses T 
qui en est comme la langue commune, n'^tait pas 
constante, il n'y aurait plus correspondance entre 
les elements actifs et passifs : chacun se trouve- 
rait avec un import determine jouird'un pouvoir 
de consommation diminue, si la valeur de l'unite 
venait a diminuer. Sans unite de valeur fixe le 
systeme n'a aucune superiorite sur le notre et il 
intensitie les inconvenients du defaut d'invaria- 
bilite de la monnaie-marchandise en les faisant 
porter sur Tensemble des mati&res 6valuees au 
credit des particuliers. Mais il est une raison plus 
decisive pour laqueile Tunite constante ne peut 



330 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

pas 6tre particuliferement un certain poids de 
metal ; c'est que, d6chue de son role d'interm£- 
diaire des echanges et perdant par la sa plus 
grande utility, la monnaie m6tallique perd aussi 
ce qui contribue a maintenir et a conserver a sa 
valeur une fixite relative. 

D'une facon absolue, une unite devaluation 
constante, si elle est elle-m6me une valeur, ne 
peut pas 6tre une marchandise. 

Or il parait impossible d'envisager une deter- 
mination de la valeur qui ne soit pas une compn- 
raison entre deux valeurs, dont chacune sert de 
mesure a Tautre. Toute grandeur a besoin d'une 
unit6 conventionnelle dans laquelle elle s'exprime. 
Cette unite doit £tre de m6me nature qu'elle- 
m^me : la valeur a done besoin pour se mesurer 
de se comparer a une valeur, d'entrer dans une 
•equation dont chacun des deux termes mesure 
['autre. 

Qu'il n'en soit pas ainsi, on ne le concoit guere 
qu'en regime collectiviste, ou, comme nous 
Tavons vu, la notion de valeur se trouve trans- 
form^ dans son essence m6me. Les choses n'ont 
plus la valeur que leur assigne le librejeu deToffre 
et de la demande ; elles sont des quantitis de 
travail et comme telles, elles s'echangent contre 
des quantites 6gales de travail. D'une facon plus 
precise, bien qu'encore approximative, elles sont 
des duties de travail qui s'echangent contre des 
duries egales ; d'une facon tout a fait exacte et qui 



LE COMPTABILISME SOCIAL 331 

nous est intelligible apres nos developpemerits 
surle collectivisme, elles sont des durees moyennes, 
c'est-a-dire abstraites, de travail qui s'6changent 
contre d'6gales dur6es moyennes. C'est done, 
pour chaque categorie de produits du m6me genre 
une durie moyenne qui constitue la mesure de la 
valeur. Cette mesure a une unite qui est l'heure, 
mais cette unite est une abstraction, c'est-a-dire 
qu'elle n'est pas donnee par la duree concrete 
qu'il a fallu employer pour produire ces objets, 
elle resulte d'un calcul, d'une division qui porte 
d'une part sur Tensemble des produits du m6me 
genre et d'autre part sur le total des heures con- 
cretes employees a les realiser. 

Abslraile, mais determinable, tels sont en resume 
les deux caracteres de l'unite de valeur en regime 
collectiviste. 

Mais M. Solvay n'admet point cette deformation 
absolue de la notion de la valeur 1 . II prend la va- 
leur telle qu'elle est: librement determin6e par le 
jeu deToffreetde la demande, mouvante, varia- 
ble ; il ne la fixe pas arbitrairement. La valeur ne 
doit se fixer que sur les bases d'un accord indivi- 
duel. 

Voila pour la nature de la valeur. 

Mais quelle sera des lors la mesure de la va- 
leur ? Nous enrevenonsa cette question, que nous 
avons provisoirement tranchee, en disant qu'a 

I . Voir sur cette question, essentiellement la premiere note du recueil. 



332 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE 

notre sens une determination de la valeur devrait 
se faire par comparaison avec une valeur, done 
avec un produit. Or, adopter cette solution e'est 
renoncerk decouvrir une unite de valeur invaria- 
ble. Comment sortir de ce dilemme. Comment 
concilier le caractere concret de Tunite de valeur 
avec sa fixity ? Tel est le probl&me dont la solution 
s'impose au comptabilisme. 

Contestera-t-on qu'il faille pour determiner la 
valeur d'echange d'un produit la comparer a la 
valeur d'ichange d'un autre produit ? Nous allons 
montrer d'une part qu'il y aurait la quelque chose 
d'inconcevable, d'autre part que personne ne Ta 
admis, ni M. Solvay ni un autre. 

Jadis M. Bourguin 1 s'est servi dumot time pour 
faire sentir qu'une determination de valeur en fonc- 
tion d'une unite purementabstraitene se concevait 
pas. Essayez d'evaluer quelque chose entime,\ous 
ne sauriez rien faire d'intelligible. Essayons de 
m^me, si nousne savons ce qu'il faut entendre par 
la, d'evaluer les choses en unites comptabilisteset 
nous ne serons pas plus heureux. 

Mais a la verity personne, ni M. Mongin * auquel 
s'adressait M. Bourguin, ni M. Solvay n'ont songe 
a rien de tel. 

i. V. Bourguin, La mesure de la valeur et la monnaie, 1896, p. 44 
et suiv. 

2. V. Mongin : Des change ments de valeur de la monnaie, Revue 
d'Economie politique, 1887. 

La Monnaie et la mesure de la valeur, Revue d'ttconomie politique, 
1897, p. 1 48 et suiv. 



LE COMPTABILISME SOCIAI/ 333 

M. Monginatoujoursindique que la valeur d'une 
chose se determinait par comparaison avec la 
valeur d'un autre objet concret. II a seulement 
pretendu que de cette comparaison se degageait 
une unit6 abstraite qui etait un pur nombre. Si la 
valeur de A= la valeur de 3B, A se mesure bien 
par B, par un objet materiel ayant une valeur que 
Ton compare a celle de A, mais le rapport concret 
de A a B permet de degager une unite numerique 
abstraite qui est Tunite de valeur. Quandonprend 
B comme point de comparaison de la valeur de 
A, on peut dire que A vaut 3 unites. Si A est me- 
sure par 3B, par 4C, par 5D, l'unite de valeur 
abstraite qui se trouve 3 fois dans B, se retrouve 
la m6me quatrefois dans G, cinq fois dansD puis- 
qu'ainsi multipliee par 3, 4 et 5 elledonne une va- 
leur egale a A. De la resulte que si A=y, on peut, 
sans comparaison directe de la valeur de y a la va- 
leur de B, de C, de D dire que y=3B, 4G, 5D. 

C'est la ce qu'indiquait, a notre sens, M. Mon- 
gin. Rien de plus intelligible mais rien aussi de 
moins pratique, semble-t-il. M. Mongin en 1897, 
apres les critiques de M. Bourguin, donnait cette 
conclusion : « Nous pensons que la mesure des 
valeurs peut s'operer sans tintermediaire d'un 06- 
jet determine destine speciaxement a remplir cerole 
et servant seul a definir Tunite de mesure, nous 
persistons ainsi a soutenir que Ton concoit tr&s 
bien l'existence d'une unite de compte qui ne se- 
raitincorpor6e aaucune marchandise-etalon et qui, 



334 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fcCHANGE 

grAce a sa vie independante, servirait a exprimer 
tr6s exactement les valeurs comparees des divers 
objets. » 

Nous ne voyons d'application possible de ces 
idees que de la facon suivante : S'il 6tait dresse a 
un moment determine une nomenclature gen£rale 
des valeurs d'echange sur constatation : A = 3B 
= 4C = 5D, nous voyons bienque la determination 
des valeurs jconstatees dans la Suite par rapport a 
B pourrait s'exprimer indirectement en fonction 
de Adont le rapport avec Best connu. Nous voyons 
en d'autres termes que chaque marchandise, com- 
prise dans cette nomenclature et dont le rapport 
avec A est connu, peut servir de base devaluation t 
mais l'unite, enfait, est matirietle dans cecas,c'est 
A et si revaluation se fait sans le rappeler cen'est 
que d'une facon elliptique, avec sous-entendu. 

N'est-ce pas ce que M. Mongin reconnaissait, a 
peine de contradiction avec lui-m£me, quandil di- 
sait : « il faudrait sans doute comme point de de- 
part considerer specialement un objet ou un groupe 
limited'objets pour serendre compte de la valeur 
de l'unite et pour la comparer aux autres unites qui 
fonctionnent dans les pays voisins. Ainsi le franc 
serait calcule, pour les premiers calculs, comme 
la valeur commerciale de 5 grammes d'argent, ou 
comme la valeur moyenne etablie par un certain 
poids d'autres metaux. Mais cette precision n'est 
necessaire qu'& l'origine : ainsi que nous l'avons 
montre, chaque marchandise dontl'estimation a6t6 



LE COMPTABILISME SOCIAL 335 

faite serf a mesurer directement les autres valeurs 
inconnues et vient elargir ainsilabase surlaquelle 
repose la valeur moyenne de l'unite. » 

Cette theorie a de grandes analogies avec celle 
de M. Solvay qui d'ailleurs est beaucoup plus pre- 
cise. 

Ce dernier, comme M. Mongin, nous propose a 
l'origine une determination des valeurs par rap- 
port a une unite concrete. « Si Ton veut chercher 
a £tablir une unite de comparaison de choses qui 
sont toutes en perp6tuel mouvement, ecrit M. Sol- 
vay, un moyenmathdmatique&e presente,c'est deles 
considerer pendant un temps infiniment court — 
auquel cas, elles sont en repos — et d'en choisir 
une qui sera Tunite. » 

La determination de valeur se fera done primi- 
tivement enfonctiond'une unite choisie.M. Solvay 
ajoute : « Cette unite demeureensuite indefectible, 
si Ton a soin de continuer a s'en servir indefi- 
niment. » 

Comment cela ? On trouve dans Toeuvre de 
M. Solvay deux explications de ce ph^nomene : 
Tune qui est psychologique, Tautre qui estmath6- 
matique. 

L' explication psychologique. 

Pour que Funite, primitivement concrete, reste 
constante, il suflit qu'elle cesse d'etre concrete et 
qu'elle devienne un souvenir psychologique en 



336 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

quelque sorte : « L'usage de la monnaie, 6crit 
M. Solvay, a enleve a Tunite de valeur le carac- 
tfere d'invariabilite qu'elle devait n6cessairement 
poss6der. Gette unite, 6tant associie en fait a une 
veritable marchandise, la society a ete exposee a 
manquer ou a avoir trop de la matiere devenue 
Telement indispensable des transactions et k subir 
les consequences du trafic auquel elle devait don- 
ner lieu.» La valeur de l'unite quittera en quelque 
sorte le support materiel dans lequel elle s'est 
une fois realisee ; elle ne subsistera qu'a l'etat de 
souvenir psychologique, denu£ de realite mate- 
rielle ; elle sera une certaine valeur d£sormais fixe, 
un metre indefectible. Objecte-t-on qu'il est diffi- 
cile d'admettre ainsi qu'une valeur puisse exister 
a l'6tat de valeur ind£pendante et de pur sou- 
venir, M. Solvay repond en invoquant l'exemple 
de l'etalon argent. L'argent a ete choisi comme 
etalon ; or, malgre la depreciation de la mati&re, 
l'etalon n'a pas change de valeur. Ce qui le prouve 
c'est que : i° la masse des prix est restee station- 
naire ; 2° que la valeur materielle de la piece de 
i franc, par exemple, est tres inferieure a celle 
de l'etalon, ce dont on ne s'apercevrait point si la 
valeur de l'etalon se confondait avec celle du 
metal. 

C'est ce qui fait que pour M. Solvay l'unite 
comptabiliste constante pourra etre le franc lui- 
m£me et cette discussion doit lui paraitre plus 
theorique que pratique. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 337 



U explication mathdmatique . 

La seconde explication de M. Solvaya un carac- 
tere un peu different. Dans la forme tout d'abord, 
elle a un caractere mathematique. Aii fonds, d'autre 
part, elle ne se confond point avec la prec6dente 
mais nous rappelle, avec des donn6es plus pre- 
cises, essentiellement la theorie de M. Mongin. 
La voici : 

La valeur v' d'une chose est un rapport entre 
la moyenne du desir individuel (d) multiple par 
le nombre des hommes (A), divise par l'offre (o), 
disons plus simplement entre l'offre et la demande, 
rapport exprime en fonction d'une unit6 choisie u 
qui est elle-m6me le quotient d'un rapport d'oflfre 

et de demande. On a la formule v = u — . La 

o 

valeur v' du m6me objet, a un moment different, 

est donnee par la formule suivante (dans laquelle 

JL 

— est remplace par E pour plus de commodite) 
o 

— = — . Mais dans cette formule n s'dlimine, et la 
v uE 

valeur v' est finalement donnee par Texpression 

E' 
suivante : v' = v X — , c'est-a-dire que v' se cal- 

E ^ 

cule en fonction de v (dont le rapport avec u se 
trouve connu) et qu'il suffit de connaitre les varia- 

AlJCUT. 22 



% LES SYSTEMES SOGIALISTES DfiGHANGE 

fions du rapport de Toffre et de la demande pour 
connaltre les variations de valeur de v. Les varia- 
tions du rapport de Toffre et de la demande 
seraient elles-m6mes exprimables en u : l'unite 
serait abstraite, mais determinable par des calculs, 
et toujours identique k elle-m6me (cf. en regime 
collectiviste). 

C'est la, M. Solvay le reconnalt lui-m6me, une 
solution plus theoriqueque pratique du problfeme. 
En effet pour qu'elle fut pratique, il faudrait que 
fussent connus : i° les rapports primitifs de Toffre 
et de la demande qui determinent les equations 
de valeur ; 2° les variations de ce rapport. Or on 
n'aurait de chance de les connaitre qu'a condition 
de les determiner, de les fixer. On y parviendrait 
peut-6tre dans un milieu collectiviste, mais non 
dans un milieu de production libre \ 

II reste la premiere explication de M. Solvay. 
Nous ne nous flattons pas de prouver que 
M. Solvay se trompe ; nous croyons cependant 
qu'on peut chez lui relever une sorte de contra- 
diction et d'autre part nous croyons pouvoir 
expliquer la fixite de l'etalon argent autrement 
qu'il ne le fait. 

La contradiction, qui est plutot une divergence 
de vues, consiste en ceci : M. Solvay admet que 
les valeurs ont besoin pour se determiner de 
se comparer, puisqu'il determine d'abord Ten- 

i . Cf. chapitre sur Proudhon : Notre critique du projet d' exposition 
perpetuelle. 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 339 

semble des v&leurs par comparaison avec une 
unite determine. 

Mais il admet ensuite qu'il y a une unite de valeur 
qui n'a pas besoin elle-m£me de se comparer pour 
exister. 

En realite, selon nous, l'unite sert a definir, a 
determiner les valeurs mais elle est elle-m^me 
determinee par elles ; d£creter la fixite de Tunite 
de valeur, cela suppose inevitablement que Ton 
decrete la fixite de tous les rapports qui servent 
a l'exprimer eta la determiner. Unite evaluatrice, 
-elle est elle-m6me evaluee. Si elle est fixe, tout 
ce qu'elle mesure doit T6tre aussi. 

En d'autres termes nous ne concevonsni la valeur 
abstraite ni la valeur intrinseque. M. Solvay ecrit 
(p. 55): « Les choses valent par l'utilite mat£rielle 
ou intellectuelle qu'elles ont pour nous, et en 
raison de cette utility m6me, mais ne valent pas 
parce qu'il y a une monnaie. » C'est en nous 
appuyant sur l'autorite d'un specialiste en la 
matiere, M. Bourguin, que nous croyons pouvoir 
repondre : « II n'y a pas la valeur d'une marchan- 
dise comme il y a la longueur ou le poids d'un 
corps ; il y a seulement la valeur d'une mar- 
chandise par rapport a Tor et a l'argent, par 
rapport au ble et aux diverses autres marchan- 
dises... La valeur n'est pas une propriete, une 
qualite, un attribut de choses ; il n'y a pas en 
un mot de valeur intrinseque, c'est-a-dire de valeur 
que Ton puisse concevoir dans une chose isol£e 



340 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'tCHANGE 

comme une qualite inherente a cette chose, inde- 
pendamment de tout rapport avec un autre. La 
longueur et le poids se concpivent ainsi pour un 
corps, en dehors de toute relation, de toute com- 
paraison avec un autre ; ce sont done des qualites 
intrinsfeques. Pour la valeur, rien de tel. » II n'y 
a pas dans un objet une valeur, il y a un deljri de 
valeur. 

En ce qui concerne la pretendue stabilite de la 
valeur de Tetalon argent, nous croyons qu'elle 
s'explique parce qu'a cote de Tetalon I6gal, qui est 
Fetalon d'argent, fonctionne, en fait, l'etalon d'or, 
For etant devenu la seule monnaie internationale* 
L'argent ne circule plus que comme monnaie d'ap- 
point. Si on en connait la valeur d6preci6e, e'est 
qu'on la rapporte a la valeur de Tor, devenu Pu- 
nique 6talon des valeurs. II faudrait nous montrer 
que les pays qui n'ont qu'une seule monnaie, l'ar- 
gent, et qui n'entrent en relation avec aucun pay& 
ayant les deux monnaies, n'ont pas, du fait de la 
depreciation de l'argent, vu se modifier la masse 
des prix. 

Admettons m6me qu'en dehors de sa represen- 
tation mat^rielle, et pour l'avoir manie si souvent r 
nous puissions encore compter en francs ; la gene- 
ration qui nous suivra et qui n'aura jamais connu 
le franc pourra-t-elle encore savoir de quoi il re- 
tourne quand on parle de francs. Comment pour- 
rait-elle avoir une notion exacte de la valeur du 
franc ? 



LE COMPTABILISME SOCIAL 341 

Ces quelques observations nous font douter de 
la possibility de constituer une unite id6ale ! ,donc 
invariable des valeurs. Et cette discussion n'aura 
pas 6te purement theorique, car, nous allons voir 
se developper les consequences fatales et desas- 
treuses de la variability n6cessaire d'un etalon qui 



i. II nous semble que la theorie de l'etalon ideal est egalement 
adoptee par M. Alfred de Tarde dans un ouvrage recent : L'idie du 
juste prix (F. A lean, 1906). L'auteur a developpe danscet ouvrage la 
theorie dont M . Gabriel Tarde avait pose les bases dans la Logique 
sociale (1880 : Chapitre vin. L'Economie politique. — Gf. Revue 
d'economie politique de 1888 : les deux sens de la valeur). G'est l'expli- 
-cation de la valeur sociale par la valeur individuelle. Gette explica- 
tion est toute psychologique, et extremement satisfaisante pour 1' esprit. 
$fais voici certains passages suspects dont nous nous permettons de 
croire qu'ils n'etaient pas impliques par la theorie merae dela valeur : « La 
condition materielle de la monnaie n'est pas indispensable a son fonc- 
tionnement. .. L'exigence d'un soutien materiel quelconque est le reste 
•d'une conception sensualiste et grossiere, a laquelle se sont impru- 
•demment rallies les economistes » (p. i3a)... « La valeur est une 
•comparaison, mais quel est le terme com man de cette comparaison ? 
II est choisi par J 'esprit... Pour tout dire, ce terme commun n'est 
autre que l'esprit lui-raeme, avec ses desirs varies, ses opinions pro- 
f>res, ses gouts. Si la valeur est une mesure des c hoses ? son metre 
•e'est la conscience individuelle avec son echelle de desirs... Le juge- 
tnent de valeur est done un jugement de hierarchie » (p. 243). 

Voila qui nous permet de croire que M. Alfred de Tarde adopte la 
theorie de l'etalon ideal et qui nous parait insuffisant pour le justifier ; 
«ar nous admettons com me lui que e'est dans le champ de la con- 
science que s'opere la pesee interieure qui est a la base de la valeur ; 
mais toute comparaison subjective entre deux desirs suppose une compa- 
raison objective entre les objets de ces desirs. Nous ne pouvons admettre 
ie contraire. 

Knapp, dont P ouvrage a ete par nous brievement analyse dans notre 
introduction, en admettant une determination entierement etatique 
de l'eialon, semble aussi en admettre 1'existence ideale. 



342 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'tiCHANGE 

ne peut &tre qu'un etalon marchandise 1 , lorsque 
cette marchandise cesse d'etre l'intermediaire des 

echanges. 

* 

* * 

Si l'unite purement ideale des valeurs est quel- 
que chose d'inconcevable, et si pour mesurer les 
valeurs il faut une marchandise, nous allons mon- 
trer en terminant que c'est dans chacune des uni- 
tes mobiles destinees a servir d'intermediaires des 
echanges que doit se trouver ce caractere de mar- 
chandise. Sinon, il n'y a pas seulement absence 
de garantie pour celui qui les regoit du cote de la 
realite du gage. II y a absence de garantie du cote 
de la valeur representee. 

i. Yoici les observations qu'a sugg£rees a M. Solvay la 3° partie 
de notre expose : 

. « L'unite de valeur abstraite, concrete a son point de depart (pen- 
dant la periode du troc), dont on a fait ensuite, et dont on fait encore 
un usage constant, est absolument fixe, indenaturable. C'est notre 
unite monetaire actuelle, liberee de son support metallique. 

a Dire que 1'on se rend compte de la depreciation de la piece de 
5 francs par le fait qu'il existe un etalon d'or qui permet de le mesu- 
rer est errone. La valeur de Tor metal est relativement fixe par 
rapport a celle de 1'argent metal et par consequent peut servir jusqu'at 
un certain point a evaluer les fluctuations de cette derniere valeur ' r 
mais pour evaluer ces fluctuations d'une fa con absolue, et non seule- 
ment relative, il faut essentiellement faire usage de l'unite de valeur 
abstraite, du franc abstrait, du franc comptabiliste. 

« Il ne reste pas Pombre d'un doute dans mon esprit a ce sujet, et 
toutes les considerations quelconques d'ordre plus ou moins historique 
ou scolastiqae que l'on pourra accumuler, non pour eclaircir, mais- 
pour embrouiller la question, ne modifieront pas la facon dont je la 
pose quant a son fonds. » 



LE COMPTABILISME SOCIAL 343 

Une monnaie signe, en effet, quand elle n'est 
pas signe d'un produit denomm6, mais d'une va- 
leur, ne transporte pas avec elle une valeur con- 
stante, exterieure a elle. Des qu'il n'y a plus autant 
de supports mat^riels que d'interm^diaires, il n'y 
a plus de limite a remission de monnaie-signe. Et 
la valeur de chacune des unites d'echange ne peut 
manquer de se deprecier a raison de la quantite 
de ces unites circulantes. 

Nous pouvons, avec une particuliere nettete, 
voir en regime comptabiliste se developper ce 
vice de V inflation, deja signale comme une conse- 
quence de l'adoption d'une monnaie-signe. 

C'est un d6fautdu systeme que M. Wilfredo Pa- 
reto a particuliferement bien developpe : a M. de 
Foville, ecrit-il, evalue la somme des fortunes pri- 
vees en France a 225 milliards a peu pres. Redui- 
sons cette somme au chiffre rond de 200 milliards. 
Si chaque particulier avait sur lui, ainsi que le 
veut M. Solvay, tout ou partie de sa fortune, sous 
forme « d'un pouvoir facilement transmissible », 
il y aurait en circulation en France 200 milliards 
de ces pouvoirs, ou une partie de ces 200 mil- 
liards. Si ces pouvoirs etaient par exemple bornes 
a la moitie de la fortune de chaque particulier, il 
y aurait 100 milliards en circulation... La circula- 
tion actuelle en France de monnaie metallique et 
de billets de banque parait etre de 7 milliards a 
peu pr6s. On peut se figurer Teffroyable hausse 
des prix qui aurait lieu si cette circulation etait 



344 LES SYSTftMES SOCIALISTES D'fiGHANGE 

portee a 200 milliards ou m6me a 100 milliards 1 . » 
Mais M. Solvay avaitrepondu par avance de deux 
facons a cette critique pr6vue : 

1. — II avait repondu d'abord en invoquant le 
caractfere de Tunite comptabiliste, par definition 
constante et invariable. Qu'il y eut ou non sura- 
bondance de ces unites, la valeur de chacune 
d'elle ne pouvait s'en trouver modifi6e. Nousavons 
dit pourquoi, a notre avis, il n'en pouvait 4tre 
ainsi. 

2. — Des la premiere note de son recueil, 
M. Solvay declarait que les pouvoirs d'acquisition 
cr6es par lui seraient inactifs dans la mesure ou 
ils depasseraient les besoins, done qu'ils garde- 
raient leur force primitive. II insistait surl'incon- 
v^nient qu'eprouve le transactionniste a manquer 
d'un instrument de transaction et reconnaissait 
que dans ce cas il pouvait y avoir une baisse de 
valeur des marchandises ou une hausse du pou- 
voir d'acquisition de Tunite. 

Mais son syst^me, en donnant des unites a tous 
ne forcait pas a s'en servir. Elles pouvaient 6tre 
surle carnet des unites dormantes, des pouvoirs 
eventuels, comme T^taient eux-m6mes les capi- 
taux fixes dont elles ne sont que le reflet mobile : 
« Du moment ou il est admis, ecrit M. Solvay, 
que Thomme doit necessairement transactionner, 
si un outil lui est indispensable pour y arriver, cet 

1. W. Pareto. Systhmes socialistes, II, p. 268. 



LE C0MPTAB1LISME SOCIAL 345 

outil, fut-il en papier, ou consist&t-il en unites 
comptabilistes, il fera des sacrifices pour se les 
procurer et ali6nera a cet effet une partie de son 
bien ; des lors, en general, la valeur des choses 
baissera. Tandis que si cet outil est en exces, c'est- 
a-dire s'il y a dilatation monitaire, comme l'exces 
d'outil ne peut aucunement servir aux transaction- 
neurs en general qui n'ont besoin que de ce qui 
leur est necessaire pour effectuer leurs operations 
et rien de plus, on trouve que la valeur des choses 
n'en pourra 6tre directement affectee comme elle 
Test dans le cas precedent. » 

Pour exprimer la m6me idee, M. Solvay s'est 
servi par ailleurs d'une image plus expressive : 
« On a besoin de ioo marteaux pour b&tir une 
maison ; il n'en sera pas utilise plus de ioo,parce 
que i ooo seront a notre disposition 1 . » La compa 
raison n'est pas exacte. L'utilite de chaque marteau, 
au point de vue de Toeuvre qu'il peut accomplir, 
n'est pas affectee par le nombre plus ou moins 
grand des marteaux qui sont en reserve. Mais il 
n'en serait pas de m6me de sa valeur d'echange. 
Pour Finterm6diaire d'echange monetaire, dont 
Teffet utile est pr^cisement de servir a cet office 
d'intermediaire, sa valeur est en raison inverse 
de sa quantite. M. Solvay reconnait que la rarete a 
une influence sur la puissance d'achat de Tunit6 
Iransactionniste. 11 ne peut des lors meconnaltre, 

I. Conversation avec M. Solvay. 



346 LES SYSTfiMBS SOCIALISTES D'tCHANGE 

sans contradiction, que l'abondance puisse avoir une 
influence contraire. M. Walras a montr6 que dans 
l'unite de compte, outil necessaire de transaction 
mais d'un effet utile proportionne k sa quantity, se 
trouvaient les elements desirability et rarete(plus 
ou moins grande) qui doivent Iui constituer une 
valeur variable 1 . 

C'est pourquoi nous souscrivons a l'opinion de 
M. Pareto, qui developpe les consequences du \icer 
d'inflation indefinie dont le systeme est entache : 
« devaluation des biens economiques donnes en 
garantie de remission ou de la somme dont on est 
credite depend elle-m6me de remission. Vous 
6valuez sous le regime de la circulation or les 
terres et maisons de l'Angleterre a ioo milliards 
et vous distribuez aux possesseurs de ces terres 
et de ces maisons, soit en cheques, soit de toute 
autre maniere, ioo milliards de « pouvoirs d'a- 
« chat ». Tous les prix vont hausser enorm6ment 9 . » 
II faudra done une nouvelle evaluation qui don- 
nera par exemple 200 milliards, ce qui changera 
de nouveau revaluation et ainsi de suite. 

On voit done qu'il faut limiter remission de la 
monnaie en lui donnant une valeur propre. C'est 
la condition necessaire pour que la monnaie me- 
tallique puissejouer, avec une relative stability 
son role d'etalon des valeurs. 

* 

1. Voir la critique du comptabilisrae par M. Walras. Annates de 
Vlnstitut, 1898, p. 275. 

2. W. Pareto, op. cit,. II, p. 282. 



LE COMPTABILISME SOCIAL 347 

Les deux fonctions sont historiquement et logi- 
quement liees. 

Conclusion. 

En resume, M. Solvay poursuivait un but qui 
lui est commun avec tous les socialistes de re- 
change. II Tindique lui-m6me en d^veloppant le& 
consequences de son syst^me 1 : « suppression des 
charges fiscales qui, a l'heure actuelle, frappent 
plus specialement les producteurs, suppression de 
l'emprunt et du pr&t direct, et par consequent sup- 
pression du capital et du capitaliste de seconde 
main au profit des producteurs... suppression de 
Tinter£t proprement dit de l'argent, etc... obten- 
tion gratuite en principe du credit pour le pro- 
ducteur. » Ailleurs, il se donne comme ideal de 
realiser cette formule nouvelle de repartition : « A 
chacunselon sa productivity sociale 2 . » C'est pour 
atteindre ce dernier resultat qu'il creditait sur fa- 
cultes et, non seulement sur avoir, ce qui eut 
exclu Touvrier et le salarie. 

Mais pour aboutir a ce resultat, il suit une me- 
thode que nous croyons souverainementcriticable: 
il s'adresse a TEtat, il credite gratuitement, il mo- 
netise les valeurs anterieurement a leur vente T 

i. Solvay, op. cit., p. iai. 

a. Lettre au socialiste Anseele (fevrier 1900). La correspondence 
£chang6e entre M. Solvay et Anseele a 6te* reunie en brochure. On 
trouve cette brochure au Musee social. 



348 LES SYSTfcMES SOCIALISTES D'tiCHANGE 

seul signe infaillible de leur reality, il monetise 
m6me des facult^s dont on ne peut savoir si elles 
trouveront le moyen de s'exercer. Et Ton voit, par 
la critique que nous avons faite de son systeme, 
que T^limination dela raonnaie m6tallique comme 
intermediaire des ^changes, entrainant sa dis- 
parition comme etalon des valeurs, aboutit, par 
rimpossibilite de constituer un £talon ideal des 
valeurs, aux desastreuses consequences economi- 
ques de l'inflation monetaire. En m6me temps, 
1'absence de valeur intrinseque a Tint6rieur des 
signes d'£change enl&ve aux transactions toutes 
ies garanties indispensables de s6curite. 

La fixite necessaire et vainement cherch6e de 
Tunite de valeur impliquerait sa determination 
arbitrairedans un regime de production socialisee ; 
et de m6me impliquerait ce regime la realisation 
de la formule : a chacun selon sa productivity 
sociale. Elle suppose en effet que s'exercent sur 
des moyens de production sociaux des quantites 
de travail dont Tutilite sociale sp6cifique (produc- 
tivity) leur vaut d'etre dot^esd'un coefficient diffe- 
rentiel de repartition. 

Encore qu'il s'en defende, M. Solvay, centraliste 
et 6tatiste a Texces, s'accommoderait peut-6tre de 
cette solution collectiviste qu'implique son sys- 
teme. 

Nous pourrions, en terminant, remarquer que 
M. Solvay a pris le parti de voiler un peu les pers- 
pectives d'avenir dont il aimait jadis a parer la 



LE G0MPTAB1L1SME SOCIAL 340 

froide abstraction de son systeme. Cette remarque 
nous semblerait justifiie par les quelques obser- 
vations de lui que nous avons eu l'occasion de re- 
produce et aussi par la note inedite suivante, qui 
nous a 6t6 remise le 6 septembre 1906, et ou 
M. Solvay « donne le fonds mime de ses idees 
actuelles ». Nous la reproduisons sans la com- 
menter, sur que nous sommes d'avoir, sinon tou- 
jours compris, du moins aussi fidelement que 
possible reproduitlapensee anterieure de M. Sol- 
vay. 



Note inedite de M. Solvay sur le comptabilisme. 

Le principe essentiel du comptabilisme reside 
dans ce fait qu'il constitue un mode de paiemenU 
Ce mode de paiement, dans son application inte- 
grate, supprime l'emploi de la monnaie, tandis 
que, dans son application restreinte et transitoire, 
il le limite de plus en plus. 

Certaines considerations sont nicessaires pour 
difinir le comptabilisme en tant que mode de 
paiement. 

i° Chaque homme vivant en sociite fait usage 
de ce que Ton peut appeler un fonds de roulement. 
Pour celui qui vit au jour lejour, pour un ouvrier, 
par exemple, dont Tepargne serait nulle, ce fonds 
de roulement constitue sa fortune mime ; pour celui 
qui est trfes riche, qui n'est pas un homme d'af- 



330 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'ECHANGE 

faires et qui vit de sa richesse en biens naturels, 
il n'est constitue que par une portion infime de sa 
fortune ; entre ces deux points extremes, tous les 
intermediates se prSsentent. 

Le fonds de roulement est done constitue par ce 
que Ton doit avoir en caisse pour effectuer les paie- 
ments que Ton a couramment a faire et dont Tim- 
portance depend du genre de vie que Ton mene. 

Dans Tetat actuel, le fonds de roulement est done 
represents par de la monnaie disponible, metal- 
lique ou fiduciaire ; il peut sembler au premier 
abordque les paiements en cheques, etant effec- 
tues sans intervention de monnaie, ne prSsentent 
point ce caractere. C'est pourquoi j'ai pense un 
moment que le cheque pouvait servir a represen- 
ter le systfeme comptabiliste. II faut observer ce- 
pendant que le cheque ne constitue qu'une dele- 
gation de paiement donnee a un banquier: le 
banquier paie pour le compte du delegateur avec 
de la monnaie qui, en somme, est cens£e faire 
partie du fonds de roulement de ce dernier, comme 
s'il etait son caissier. 

Le fonds de roulement de chacun, tel qu'ilvient 
d'etre defini, existant soit chez le possesseur, soit 
chez le banquier, est done bien represents par de 
la monnaie disponible au sujet de laquelle il n'y a 
pas d'epargne a effectuer. 

2° On peut se demander s'il n'y aurait pas un 
procede non seulement d'epargne, mais de sup- 
pression m6me de la monnaie disponible conside- 



LE GOMPTABILISME SOCIAL 351 

reecomme outilde la transaction etqui represente 
le fonds de roulement de chaque individu. Ce pro- 
ced6 ne peut consister qu'en un nouveau mode 
de paiement. 

II faut done definir des Tabord ce que e'est 
qu'un paiement. 

a) Payer quelqu'un en monnaie, e'est, en prin- 
cipe, se priver au profit d'un autre, d'un certain 
pouvoir que Ton possede ; ce pouvoir est repre- 
sents par de la monnaie. La monnaie n'est pas 
elle-m6me un bien dont on puisse jouir directe- 
ment ; elle n'en represente que le pouvoir ; elle 
est un pouvoir de bien en m6me temps qu'un pro- 
cede de paiement. Pour effectuer des paiements 
sans monnaie, il faudrait que Ton puisse faire pas- 
ser de Tun k l'autre, par simple ecriture, le pou- 
voir du bien dont on serait possesseur et qui ne 
serait pas de la monnaie. 

6) Or, la monnaie est un pouvoir de bien par 
convention ou par interposition entre le producteur 
ou le consommateur. Mais la fortune, elle aussi, 
est un pouvoir de bien puisque, en la gageant en 
tout ou en p&rtie, on obtient de la monnaie. La defi- 
nition mSme de ce mecanisme indique le carac- 
tere accessoire de la monnaie, car le pouvoir de 
bien fondamental est represents par la fortune 
elle-m6me ; il sert de base a celui que la monnaie 
detient par delegation, pourrait-on dire, et seule- 
ment parce qu'elle represente de la fortune a Tetat 
circulant. Si Ton gage sa fortune (qui represente 



352 LES SYSTEMES SOCIALISTES iyfeCHANGE 

un pouvoir de bien virtuel) pour obtenir de la mon- 
naie (qui represente un pouvoir de bien actuel) 
dans le but d'effectuer un paiement vis-a-vis d'un 
tiers, on concoit que Ton puisse aussi gager direc- 
tement sa fortune en faveur d'un tiers ; dfes lors, 
celle-ci aura le pouvoir de bien actuel et la ndces- 
siti de I'emploi de la monnaie comme outil de tran- 
saction disparait. La question est done de savoir si 
cette conception est susceptible de realisation pra- 
tique, e'est-a-dire s'il est possible defaireconstater 
authentiquement que Ton gage sa fortune vis-a-vis 
d'un tiers, par fractions aussi petites que Ton 
veut, pour effectuer un paiement. 

c) Le probleme est maintenant pose d'une fagon 
assez claire pour que Ton apercoive sa solution. 
II suffira, en effet, pour payer quelqu'un, de lui 
mettre en mains un document authentique consta- 
tant qu'on gage volontairernent en sa faveur une 
portion de sa fortune representant la valeur du 
paiement a effectuer pour que le paiement soit 
effectue en fait. Ici apparalt Torganisation officielle 
et le personnage que j'ai designe sous le nom de 
comptable. II est charge de recevoir les fortunes 
ou fractions de fortune en gage ; de d£livrer des 
bons a payer jusqu'a concurrence du gage offert 
ou des bons a recevoir ad libitum, soit en carnet, 
soit sur feuille volante, soit autrement ; de verifier 
si les paiements oht et6 reguli&rement effectues ; 
de noter de combien les paiements effectues et les 
paiements recus ont diminue ou accru le pouvoir 



LE C0MPTABIL1SME SOCIAL 363 

de chacun et ainsi de suite. Ce mecanisme peut 
d'ailleurs prendre toutes les formes et l'usage 
m6me indiquera des solutions aussi simples et 
aussi pratiques que celles que comportele meca- 
nisme mon£taire. 



On voit par ce qui precede que le comptabi- • 
lisme peut 6tre appele a r6aliser une des modifi- 
cations economiques les plus profondes des temps 
historiques. Cependant, il faut bien insister sur 
ce fait essentiel que le comptabilisme n'en est lui- 
m6me qu'un mode de paiement. II ne change 
rien, dans aucune direction, aux rouages de la 
Societe economique tels qu'ils fonctionnent actuel- 
lement. Ce mecanisme de paiement peut 6tre mis 
en concurrence avec le mecanisme monetaire 
actuel sans amener aucune perturbation et cela 
d'autant plus que tous les artifices de la technique 
banquaire tendent a restreindre le plus possible, 
par Temploi de formules diverses (lettres de 
change, virements, billets de banque, etc.) la cir- 
culation de la monnaie, ce qui est une facon indi- 
recte d'en restreindre Temploi. Le comptabilisme 
en resolvant la question d'une autre maniere r6- 
pond aun besoin r6el et qui s'est deja exprime. 
Bien compris et bien appliquG, mis facilement 
et avec certains avantages a la port6e de tous, il 
s'y substituera graduellement. L'application ser- 

Aucuy. a3 



354 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

treinte du comptabilisme, en concurrence avec le 
mecanisme mon6taire, facilitera les transactions 
par V6pargne de la monnaie et conduira progres- 
sivement a Fapplication integrate qui entrainera 
la suppression de la monnaie. 

Ce fait que le comptabilisme ne constitue qu'un 
mode de paiement ne peut cependant pas conduire 
a m6connaitre son importance. II ne touche a rien 
du systeme economique actuel et correspond k 
tous ses besoins ; il est distinct enfin de l'organi- 
sation du credit qui garde savaleurpropre soit vis- 
a-vis du systeme comptabiliste, soit vis-a-vis du sys- 
teme monetaire actuel. Mais son 6tablissement 
integral comporterait de telles consequences qu'il 
aurait un retentissement social considerable et 
que, sans doute, il ouvrirait une £re nouvelle plus 
harmonique et equilibree que la notre. Sa valeur 
apparait surtout si Von envisage la societe au point 
de vue productiviste 1 . 

Ernest Solvay. 

i . Tel 6tait le point de vue essentiel, dans les ouvrages ant£- 
rieurs (M. A.). 



CONCLUSIONS 



En general, la forme de l'echange 
des produits correspond a la forme 
de la production. 

Karl Mi.Ei, loc. cit. 



Nous avons indique au debut de cette etude 
<juel en serait l'objet essentiel. 

Le socialisme a n6cessairement et avant toute 
-chose pour but d'am^liorer les conditions de la 
repartition. C'est 'en vue d'assurer une meilleure 
repartition qu'il imagine un regime de production 
ou d'6change different du notre. Nous avons sur- 
tout envisage les syst£mes qui, exception faite 
pour le collectivisme, ont une theorie de la repar- 
tition qu'ils ne font dependre que d'un systfcme 
de circulation. A ce point de vue, tons excluent 
r usage de la monnaie metallique. Seuls, les moyens 
proposes pour atteindre ce r£sultat different. lis 
ne peuvent cependant consister que dans les deux 
procedes suivants : 

Ou bien les socialistes proposent une [transfor- 
mation du regime m6me de la valeur,determinent 



356 LES SYSTEMES S0GIAL1STES D'tiGHANGE 

arbitrairem'ent le pouvoir d'acquisition des pro- 
duits et en organisent l'echange a l'aide de bons 
de papier. 

Ou bien, ils essaient de revenir a des perfec- 
tionnements du troc dans lesquels les produits 
sont dotes d'un pouvoir d'acquisition direct et 
librement d6termin6, qui se mesure encore a la 
monnaie metallique ou a une monnaie ideale. 

Dans le premier cas, la monnaie metallique ne 
garde aucune de ses deux fonctions ; dans le se- 
cond, elle ne conserve que la fonction d'unite 6va- 
luatrice. 

Le second proced6 etait celui qui sollicilait plus 
specialement notre attention, parce qu'il presente 
le socialisme sous un aspect plus s6duisant. En 
apparence, il est en effet conciliable avec le main- 
tien de la liberte. 

En fait, nous avons montre qu'il supprimait ou 
faussait le mecanisme des prix, que par suite il 
compromettait irremediablement Tadaptation de la 
production a la consommation. Des lors lui-m&me 
n'6tait admissible que dans un regime d'organisa- 
tion autoritaire de la production et de la consom- 
mation. Outre cette raison de technique, r6duite a 
ses termes les plus generaux, il y avait a la neces- 
sity dont nous parlons une raison de simple bon 
sens. En transformant les conditions de l'echange, 
on ne transforme pas les conditions de la reparti- 
tion. On organise l'echange de produits rfyartis 
deja, et toutes les ameliorations que Ton propose 



CONCLUSIONS 357 

pour faire circuler les produits ne profitent qu'a 
ceux qui les possedent. (Test en realite des condi- 
tions de la production que dependent les conditions 
de la repartition. Celles-ci ne peuvent se trouver 
modifies que par celles-la. 

En ramenant ainsi au collectivisme le systeme 
d'Owen, celui de Proudhon et le comptabilisme 
social, nous croyons avoir montre qu'il n'y a pas 
un socialisme de Techange independant du socia- 
lisme de la production, que tout socialisme de 
f l'echange est conduit par la logique de son sys- 
teme a la socialisation prealable de la production. 

II n'est qu'un moyen, a notre sens, d'ameliorer 
les conditions de Techange sans agir sur la pro- 
duction, mais dans quelle mesure reduite et avec 
quelles precautions I C'est le systeme de Haeck, 
d'ailleurs presomptueux a d'autres egards,*qui nous 
a servi a le montrer. II s'agit cj'une amelioration de 
Techange par credit au travail. Mais nous avons 
montr6 par Tantithese du systfeme de Haeck a 
celui de Vidal, quelles erreurs fondamentales, 
sur cette question de Tamelioration des moyens 
d'echange par le credit, sont aveuglement adop- 
tees par les socialistes, depuis Vidal. 

A. — De Tanalyse de ces divers systemes resul- 
tent tout d'abord les conclusions critiques sui- 
vantes : 

Theoriquement ou pratiquement, tous tendent 
h substituer la monnaie-signe a la monnaie-mar- 



358 L£S SYSTtMES S0C1ALISTES D'fiGHANGE 

chandise. D&s lors, tous peuvent 6tre convaincus 
d'avoir commis deux sortcs d'erreurs : 

i° Une erreur de m6thode ; 

2° Une erreur d'appr6ciation quant au resultat. 

i. — Les socialistes onl commis une erreur de 
methode pour les deux raisons suivantes : 

a) Tout d'abord, en faisant valoir les avantages- 
d'une monnaie-signe, les socialistes sont dans le 
domaine de l'imagination pure. lis ne constatent 
en fait aucune circulation de monnaie-signe. Nous 
avons dit, en effet, qu'on ne saurait consid6rer 
comme une monnaie-signe, au sens socialiste du 
mot, la monnaie de papier que, sous forme de bil- 
lets de banque, de cheques ou d'effets de com- 
merce, nous voyons circuler avantageusement. 
Cette monnaie de papier ne supprime pas la mon- 
naie mgtallique, elle la suppose. Derri&re elle, le 
m6tal est pr6t a apparaitre. Du papier-monnaie lui- 
m£me, on ne peut dire qu'il est une monnaie- 
signe au sens socialiste, car le papier monnaie est 
le titre de criance delivr6 par un Etat qui promet de 
payer en monnaie (sans determination d'echeance 
il est vrai). Aussi le papier-monnaie, d'ailleurs aban- 
donne par la plupart des Etats 1 , ressource mala- 
droite a laquelle recourentlesgouvernements sans 
credit, ne vaut que ce que vaut la parole de l'Etat 
qui l'^met. 

i. Le papier-monnaie, de^aisse" par la Russie et l'Autriche, est en- 
core employe* par PEspagne, et la plupart des R^publiques de PAmd- 
rique du Sud. 



CONCLUSIONS 359 

Nulle part, en definitive, la substitution du pa- 
pier a la monnaie ne se fait au detriment de la 
monnaie metallique, et nous pourrions refuser de 
discuter avec les socialistes sur de pures hypo- 
theses, si nous n'avions la une occasion nouvelle 
de saisir sur le vif leur absence de m6thode scien- 
tifique et leur insouciance a l'egarddes faits 1 . 

b) En second lieu, les socialistes de Techange 
commettent une erreur de m^thode quand ils se 
flattent d'instituer l'am^tallisme sans modifier les 
conditions de la production. On ne change pas, 
dans le m£canisme social, une pifece qui s'est p6- 
niblement adaptee a l'ensemble sans disloquer 
tout Tappareil. De m6me qu'une organisation de 
la production commanderait une transformation 
du regime des echanges, de m6me celle-ci com- 
mande une transformation, mais prialable, du re- 
gime de la production. C'est le merite de Marx de 
Tavoir parfaitement reconnu. 

2. — Au point de vue des resultats qu'ils escomp- 
tent, les socialistes commettent aussi une erreur. 
Tout socialisme de l'echange n^cessite un m6ca- 
nisme collectiviste. Or le regime collectiviste de 
la valeur est la source de profondes injustices et 
d'autre part le m6canisme qu'il implique a pour 

x. La monnaie-signe fut-elle th£oriquement acceptable, eut-on des 
exemples de sa bonne circulation, le probleme de son adoption par un 
Btat soul & vera it un grand nombre de questions dont les socialistes 
n'ont pas la moindre id£e. lis construisent dans l'abstrait. Seul d'entre 
ceux dont nous ayons parll, Haeck s'est pre'occupe des rapports inter- 
nationaux. 



360 LES SYSTfeMES SOGIALISTES D'tiGHANGE 

consequence certaine d'amoindrir la productivity 
generale, en sorte qu'il donnerait aux hommes, 
m6me au sein de l'egalit6, une condition plus mau- 
vaise que ne le fait, au sein de l'in^galite, le regime 
de la libre concurrence. 

Hors du collectivisme, les systemes socialistes 
de T^change, incapablesde maintenir a la monnaie 
metallique 1'une de ses fonctions, quand ils lui 
retirent Tautre, aboutissent fatalement a l'infla- 
tionnisme, a Tincertitude des evaluations, a la 
faillite permanente. Rien ne vient plus mainte- 
nir l'equilibre de la production et de la consom- 
mation. 

B. — Si nous donnons maintenant a ces conclu- 
sions une forme positive, nous pouvons dire : 

i. — En ce qui concerne la monnaie-metallique. 
Elle reste essentiellement Tinstrument n6cessaire 
des echanges. G'est a son profit que revolution 
s'est toujours faite et elle ne cesse pas d'etre Tin- 
term6diaire indispensable, quand, enfouie dans les 
caves d'une banque comme elle tend a le rester 
de plus en plus, son ombre a defaut d'elle-m6me 
circule de par le monde. 

Qu'a differentes epoques des erreurs aient ete 
commises et qu'une trop grande disproportion 
entre l'encaisse des banques et le papier emis par 
elles ait en pratique, et pour un moment, com- 
promis le remboursement des billets en monnaie, 
il n'en r^sulterait qu'une chose : la demonstration 



CONCLUSIONS 36i 

d'une faute de la part des banques. II n'en r6sul- 
terait pas la preuve de l'inutilite de la couverture 
monetaire puisque c'est l'absence de cette couver- 
ture qui dechalne la crise. Aussi les banques mo- 
dernes renforcent-elles de plus en plus leur 
encaisse, nous 1'avons montr6. 

La monnaie metallique est un instrument appro- 
pri6 a la nature imparfaite des hommes. Dotee 
d'une valeur propre, elle est une garantie directe 
et sure. Facile a manier elle permet a tous de s'as- 
surer assez facilement de sa bonne quality. Bref, 
elle correspond, comme le dit M. de Foville, « aux 
exigences de la mentalite humaine l ». Et la preuve 
en est qu'elle apu convenir « a toutes les epoques, 
a toutes les races, a tous les etats sociaux ». 

Owen, lui-m6me, disait de sa monnaie de papier 
qu'elle serait « une bonne et vraie representation 
de la richesse, si les hommes avaient ete dresses 
par T^ducation a l'honn6tete s ». II est done vrai de 
dire, une fois de plus, que les socialistes rSvent 
l'avenir, en Tedifiant sur la vertu, qui n'est pas de ce 
monde. Leur monnaie est fallacieuse et decevante 
comme leurs promesses. 

La monnaie metallique, indispensable comme 
intermediaire des ^changes, constitue en outre, a 
titre d'etalon des valeurs, par le mecanisme des 
prix, Tinstrumentle plus sur de Tequilibre econo- 
mique : 

i. De Foville, La Monnaie, 1907, in fine, 
a. Millenial Gazette, a a mars i865. 



362 LES SYST&MES SOGIALISTES D'fiCHANGE 

a Le prix, ecrit M. Bourguin, dont les oscilla- 
tions sont determines par Tintensite variable des 
besoins chez les consommateurs, est d'abord le 
regulateur de la production et de la distribution 
des richesses dans notre regime de concurrence 
individualiste \ » 

On peut mfime dire du mecanisme des prix et de 
leur mouvement actuel qu'ils jouent le role d'une 
sorte de providence economique. Comme Tindique 
encore M. Bourguin, le mecanisme des prix incite 
le producteur a vendre le plus possible et a r6duire 
au minimum des frais de production. II le pousse 
par suite a rechercher tous les perfectionnements 
possibles dans les modes techniques de production. 
Mais ces perfectionnements trouves, il en resulte 
necessairement, par Teffet de la concurrence, une 
baisse du prix des marchandises. Ainsi les inter6ts 
des consommateurs et ceux des producteurs sont 
dans l'ensemble harmoniques. 

Du mouvement actuel des prix, on peut dire 
d'autre part qu'il profite aux debiteurs, en alle- 
geant progressivement le fardeau de leurs dettes. 
Par suite de la decouverte de nouvelles mines, 
ou de perfectionnements dans les modes d'ex- 
traction 2 , le stock mon6taire s'est accru dans 
les 5o dernieres ann^es plus que ne se sont 
accrus les besoins. En devenant moins pr6- 

i. Bourguin, Systhmes socialistes, i pe £dit., p. 22. 
2. V. de Foville, op. cit. Depuis 1881, il est vrai, les prix out un 
peu baiss£. 



CONCLUSIONS 363 

cieux, le m£tal monetaire a perdu de sa valeur. 
Ce resultat, defavorable aux titulaires d'une m6me 
somme nominale, peut 6tre eonsid6re comme 
assez heureux economiquement ; il maintient le 
cr6ancier, et notamment le rentier, en haleine, 
il aiguillonne son activite. 

2. — En ce qui concerne le credit, nous con- 
cluons en disant que son organisation commerciale 
est la seule qui offre une r6elle securite. Qu'il se 
fasse sur garanties reelles, ou sur garanties per- 
sonnelles, le credit ne peut 6tre donne a coup 
sur que par un intermediate interesse a ne pas 
perdre et qui prend des lorsd'extrdmesprecautions. 

II en doit resulter, dira-t-on, que le salari6 r 
rtiomme qui vit au jour le jour, doit renoncer a 
l'espoir de trouver du credit. Non, car c'est alors 
que peut intervenir utilement la petite mutualite, 
la petite societe locale qui, au moment opportun, 
met a la disposition de ses membres les capitaux 
dont ils ont besoin. Ces capitaux proviennent de 
l'6pargne des membres ou de Temprunt k des 
capitalistes auxquels le groupe solidaire parvient a 
inspirer confiance. Sur ces petites mutualites 
peuvent se constituer ensuite des federations 
deversant des caisses riches dans les caisses 
pauvres l'excedent des capitaux de pr6t dispo- 
nibles. C'est sur ce module que fonctionnent en 
France les caisses de credit agricole prevues et 
favoris^es par la loi du 5 novembre 1894, com- 
pl6t6es par des caisses r^gionales en 1899 (loi 



364 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'feCHANGE 

du 21 mars). C'est sur ce type, faut-il le rappe- 
ler, que fonctionnent en Allemagne, avec une 
prosperity qui ne se dement pas, les societes 
federees du type Raiffeisen et du type Schultze- 
Delitzch. 

Nous avons indique les services qu'elles ren- 
dent, moins il est vrai aux salaries, qu'aux petits 
commercants, aux petits industriels, aux petits 
cultivateurs. Elles ont, dans un pays ravage par 
Tusure, ramen6 le taux de l'inter6t a un niveau 
normal. En Italie, en Russie, la cooperation de 
credit rend aussi des services considerables. 
Qu'aux services rendus par les mutuality, s'en 
ajouteun autre, qu'elles puissent servirde banque 
a leurs adherents et que par suite du lien federatif 
qui les unit, elles puissent operer des paiements 
a distance, c'est une conciliation possible et desi- 
rable du syst&me de Haeck et du syst&me de 
M. Solvay. 

Mais de m6me que Tusage de la monnaie de 
papier ne supprimait pas la base metallique de la 
monnaie, de m6me la mutualite de Credit ne sup- 
prime pas la Banque commerciale de Credit. 

Tout d'abord, dans la mesure exceptionnelle ou 
elle escompte, c'est-a-dire credite a court terme, 
elle implique la Banque, soit qu'elle doive lui rees- 
compter immediatement(parce qu'elle nerecueille 
que des capitaux de pr6t et npn des depots), soit 
qu'elle se borne a lui fournir une seconde signa- 
ture. 



CONCLUSIONS 365 

Comme organe de credit a long terme, qu'est 
essentiellement la soci^te mutuelle, elle ne sup- 
prime pas davantage la Banque, elle la complete. 

Elle rend en effet des services plus on6reux que 
ne le fait celle-ci, et c'est pourquoi ses services 
ne serout pas sollicites par ceux qui offrent des- 
garanties indiscutables. 

La mutuality du moins, ne concentre pas encore, 
comme la Banque, des capitaux dont la masse 
permet d'etendre les operations et par suite 
de diminuer le profit a realiser sur chacune 
d'elles. Aussi son utility de fait n'est-elle point de 
rendre moins couteux le loyer des capitaux; elle 
est de penetrer dans des milieux ou ne penetrerait 
pas la Banque, de pr6ler sur des garanties qui 
paraitraient insuffisantes, de cr^diter par exemple 
la force de travail qui ne s'est encore acquis aucun 
produit. 

Le service est reel d'ailleurs. II est le seul, 
repetons-le, que puissent attendre de Taction du 
credit les socialistes qui cherchent en lui le 
moyen d'ameliorer les conditions de Techange. 
Des qu'il se fait sur garanties reelles, le credit, 
comme Techange, suppose en effet la propriety du 
produit qui doit servir de gage. II suppose done 
une transformation du mode de production. C'est 
la conclusion fondamentale de toute cette etude : 
Le regime de la production doit Gtre transforme 
pour qu'une transformation du mode d'echange 
soit possible. 



366 LES SYSTEMES SOGIALISTES D ^CHANGE 

Mais cette condition de priorite logique et tech- 
nique est, a nos yeux, la condamnation definitive 
de tout systfeme socialiste d'6change. 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 
AvANT-PBOPOS DE M. A. DeSCHAMPS I 

INTRODUCTION 

VuE SYNTHiTIQUE ET CRITIQUE DU MlSCANISME DE l'BCHANGE 
DANS LES SOCIETES CONTEMPORAINBS. 

Ce qui caracterise le socialisme de l'echange : I'adoption d'une 

monnaie sigue I 

i . — R^alite* d'une monnaie-marchandise dont l'utilite* subsists 
en dehors de l'usage monetaire. Les monnaies histo- 
riques. Superiority universelleraent reconnue de la 

monnaie m£tallique 3 

Les socialistes et la critique de la monnaie-marchan- 
dise : 

A. — Corame £talon des valeurs i5 

B. — Gomme interm£diaire des echanges. Elle en- 
traine la critique des banques 28 

a. — Les caracteres de la monnaie de banque. Critique socia- 
lists Les deux fins pour lesquelles cette critique est 
faite. Yues sur l'organisation socialiste des Banques. . 3o 

3. — Les theories et les experiences de monnaie signe en 

dehors du socialisme 43 

4« — Determination de l'objet de notre elude : montrer que 
le socialisme de I'£change implique le socialisme de la 
production. Plan et method e 4 8 



368 TABLE DES MATURES 



CHAPITRE PREMIER 

OwENISME ET COLLECTIVI6ME. 

§ i. — Owen. 

Dans Owen, nous n'envisageons que ce qui est 
relatif a Porganisation de 1'echange. Le point de de- 
part d'Owen. L'ouvrier victime du mode d'echange. 
Critique du mode d'echange base sur la monnaie et 
idee tli^orique que le travail seul constitue la valeur. 
Moyen de r£aliser la justice dans 1'echange : Banque 
d'echange dans un milieu de concurrence libre. . . 55 

Des imprecisions de la thlorie de la valeur-travail 
chez Owen et des consequences strides de son appli- 
cation logique. Ge qu'elles ont d'inconciliable avec le 
maintien de la libre concurrence 60 

Confirmation des critiques par l'histoire de la Banque 
de Londres. Elle n'est pas conforme aux principes. 
Elle n'ehmine la monnaie que comme intermediaire 
des echanges. Les raisons de sa disparition. ... 65 

Conclusion. — Impossibility de modifier le regime 
de Pechange sans modifier le regime de la production. 
Deux raisons pour lesquelles cette organisation de la 
production s'imposait 70 

§ a. — Karl Marx et le collectivisme. 

1 . — L'attitude de Marx a Petard des social istes de 
l'echange. L'anteriorit£ necessaire d'une organisation 
de la production. Ses critiques des systemes de Bray 

et de Gray atteignent en realite Owen • 7^ 

2. — Le collectivisme s'extrait de cette attitude et 
la determination de son regime d'echange de la theorie 
de la valeur-travail chez Marx. La veritable portee de 
cette theorie ; deux precisions, Pune sur la notion de 

ti avail, Pautre sur sa mesure 81 

3. — Les descriptions du regime collectiviste. Modes 
de determination de la valeur. Avantages pretendus 

du systeme d'echange collectiviste 88 



TABLE DES MATURES 369 

4« — Critique du regime collectiviste et speciale- 
ment de son regime d'echange 96 

Conclusion. — Condamnation du regime collecti- 
viste auquel fatal em entdoi vent aboutirtous les regimes 
d 'organisation de l'echange bases sur la suppression de 
la monnaie metallique, com me eta Ion des valeurs, ou 
mdme simplement sur sa suppression comme interm£- 
diaire des echanges no 



CHAPITRE II 
Proudhon. 

Ported du system e de Proudhon : 3 etapes dans 1 'evolution de 

ses idees n4 

i re etape. — Determination de la valeur d'apres le tra- 
vail au nom de la justice. Consequences : Le col lecti vista e. 
Difficultes qu'eprouvait Proudhon a adopter cette solution. . n5 

2 e itape. — Les projets de i848 : 

A. — Probleme pos£ par les evenements. 
Solution apportee par le gouvernement pro- 
viso ire 1 20 

B. — Proudhon propose l'6change direct, 
c'est-a-dire la suppression de la monnaie 
comme intermediate sans determination ar- 
bitrage de la valeur. Idee generate et syn- 
thetique du systeme. Sa critique. Le bien 
fonde de ces critiques appuye sur Involution 
m£me des idees de Proudhon i3o 

C. — Examen analytique des projets de 
i848-i849 161 

3 e itape. — Examen analytique du projet de i855. La 
monnaie perd sa fonction d'6talon des valeurs. Monopole de 

la production : 177 

Nos critiques confirmees par Petude : 

A. — De la Banque Bonnard 188 

B. — De la Banque de Harxheim Zell 196 

Conclusion 199 

Aucuy. a4 



370 TABLE DES MATURES 



CHAPITRE in 

VlDAL ET HAECK. 

Leur place dans cette 6tude ao3 

§ i. — Vidal. 

A. — Les theories monttaires de Vidal : 

i. — Gontre la monnaie-marchandise ; 
pour la monnaie signe ; diverses sortes de 
monnaie signe 207 

a. — L'interm6diaire des Banques et re- 
mission de la monnaie. A quelles conditions 
le billet de banque serait « monnaie de pa- 
pier » ? Differences avec papier-monnaie. . . a 10 

3. — De la suppression de tout interme"- 
diaire des ^changes et eta Ion multiple. . ai5 

B. — Les theories pratiques de Vidal. . 

a) Etatisation du credit. Objection. Com- 
ment Vidal introduit des rectifications : 
garanties d'independance, etablissements se- 
condaires, presence d'actionnaires. . . . aao 

6) Rdle et fonctionnement des organes de 
distribution du credit. Avantages pretendus 
du systeme 337 

c) Critique. Le credit sur garanties reelles 
suppose organisation de la production. Le 
credit sur facultes personnelles est mal orga- 
nise. C'est la seule mesure dans la quelle on 
puisse ameliorer l'^change par le credit sans 
toucher au mecanisme de la production. Les 
conditions du Credit au travail avec Haeck, a36 

§ 2. — Haeck. 

A. — Le systeme pratique de Haeck. 

I. — Influence sur Haeck des evenements 



TABLE DES MATIERES 371 

de 1 848 et des institutions qu'avait fait naitre 
la crise financiere : 1' Union du Credit de 
Bruxelles, les Banques d'avances en Prusse, a4o 

a. —7 Id£e g6n£rale du systeme. Suppres- 
sion des Banques d'actionnaires. Motife. 
L'llimination des actionnaires ne doit pas se 
fa ire par socialisation. Soci£t6s d'emprun- 
teurs. Cadre g£ne>al de l'organisation, fonc- 
tion de chaque organe 2^8 

3. — Avantages du systeme. Reduction 
du cout de Pargent. L'uniPormite' du taux. 
Vireraents. Resultats obtenus en fait (credit 
'communal en Belgique) 25o, 

B. — Les theories monetaires de Haeck. Critique. 
Haeck se montre soucieux d'adapter le regime mon6- 
taire d'un pays aux exigences de Pechange internatio- 
nal a65 

Critique d'ordre g£n£ral. La mutuelle de Credit ne 
sup prime pas la Banque commerciale 273 



CHAPITRE IV 
Le comptabilisme social. 

Le comptabilisme social, en apparence « chapitre nouveau du 
mate>ialisme historique. » Les theories et les faits sur lesquels 
il s'appuie : 

1. — Th£orie des reglements par compensations et vire- 
ments. Condition : d£pot. Avantages. La question de leur 
deVeloppement progressif en pratique 277 

2. — Les experiences precises et en particulier le deve- 
loppement du virement postal 296 

Les trois caracteres du comptabilisme : 

A. — Generalisation du proced6 du virement. Perfection- 
nements techniques. Premieres objections.. ..... 3o3 

B. — Le comptabilisme supprime la base monetaire du 
proc^de" des compensations et virements. La est pr£cisement 
le but fbndamental de M. Solyay : memorisation des immeu- 



372 TABLE DES MATURES 

bles, des meubles, prdts gratuits sur capacit£s. La suppres- 
sion de l > int£re't. Quand il subsiste il est un impot (cf. Prou- 
dhon) 3i3 

G. — La suppression de la monnaie com me intermedial re 
des echanges entraine sa suppression com me 6talon des va- 
leurs. L'etalon psychologique ou ideal de M. Solvay. Con- 
tradictions. Garactere inconceyable de cet etalon. . . . 3a8 
Derniere critique a l'adresse du comptabilisme, L'inflation. . 34^ 

Conclusion. — L'analyse critique du comptabilisme social 
confirme notre critique du system e de Proudhon. Le system e 
se heurte aux m£mes difficultes 347 

M . Solvay j mecontent d'etre « filie », precise dans une 
note son but actuel 349 

Conclusions 355 



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